Herbert George Wells

LA MACHINE À EXPLORER LE TEMPS

(1895)

 

 

 

Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  INITIATION.. 4

CHAPITRE II  LA MACHINE.. 9

CHAPITRE III  L'EXPLORATEUR REVIENT.. 13

CHAPITRE IV  LE VOYAGE.. 26

CHAPITRE V  DANS L'ÂGE D'OR.. 33

CHAPITRE VI  LE CRÉPUSCULE DE L'HUMANITÉ.. 39

CHAPITRE VII  UN COUP INATTENDU.. 47

CHAPITRE VIII  EXPLORATIONS. 55

CHAPITRE IX  LES MORLOCKS. 69

CHAPITRE X  QUAND LA NUIT VINT.. 76

CHAPITRE XI  LE PALAIS DE PORCELAINE VERTE.. 84

CHAPITRE XII  DANS LES TENÉBRES. 92

CHAPITRE XIII  LA TRAPPE DU SPHINX BLANC.. 100

CHAPITRE XIV  L'ULTIME VISION.. 104

CHAPITRE XV  LE RETOUR DE L'EXPLORATEUR.. 110

CHAPITRE XVI  APRÈS LE RÉCIT.. 112

CHAPITRE XVII  ÉPILOGUE.. 118

À propos de cette édition électronique. 120

 

CHAPITRE PREMIER

INITIATION

 

L'EXPLORATEUR du Temps (car c'est ainsi que pour plus de commodité nous l'appellerons) nous exposait un mystérieux problème. Ses yeux gris et vifs étincelaient, et son visage, habituellement pâle, était rouge et animé. Dans la cheminée la flamme brûlait joyeusement et la lumière douce des lampes à incandescence, en forme de lis d'argent, se reflétait dans les bulles qui montaient brillantes dans nos verres. Nos fauteuils, dessinés d'après ses modèles, nous embrassaient et nous caressaient au lieu de se soumettre à regret à nos séants ; il régnait cette voluptueuse atmosphère d'après dîner où les pensées vagabondent gracieusement, libres des entraves de la précision. Et il nous expliqua la chose de cette façon – insistant sur certains points avec son index maigre – tandis que, renversés dans nos fauteuils, nous admirions son ardeur et son abondance d'idées pour soutenir ce que nous croyions alors un de ses nouveaux paradoxes.

 

« Suivez-moi bien. Il va me falloir discuter une ou deux idées qui sont universellement acceptées. Ainsi, par exemple, la géographie qu'on vous a enseignée dans vos classes est fondée sur un malentendu.

 

– Est-ce que ce n'est pas là entrer en matière avec une bien grosse question ? demanda Filby, raisonneur à la chevelure rousse.

 

– Je n'ai pas l'intention de vous demander d'accepter quoi que ce soit sans argument raisonnable. Vous admettrez bientôt tout ce que je veux de vous. Vous savez, n'est-ce pas, qu'une ligne mathématique, une ligne de dimension nulle, n'a pas d'existence réelle. On vous a enseigné cela ? De même pour un plan mathématique. Ces choses sont de simples abstractions.

 

– Parfait, dit le Psychologue.

 

– De même, un cube, n'ayant que longueur, largeur et épaisseur, peut-il avoir une existence réelle ?

 

– Ici, j'objecte, dit Filby ; certes, un corps solide existe. Toutes choses réelles…

 

– C'est ce que croient la plupart des gens. Mais attendez un peu. Est-ce qu'il peut exister un cube instantané ?

 

– Je n'y suis pas, dit Filby.

 

– Est-ce qu'un cube peut avoir une existence réelle sans durer pendant un espace de temps quelconque ? »

 

Filby devint pensif.

 

« Manifestement, continua l'Explorateur du Temps, tout corps réel doit s'étendre dans quatre directions. Il doit avoir Longueur, Largeur, Épaisseur, et… Durée. Mais par une infirmité naturelle de la chair, que je vous expliquerai dans un moment, nous inclinons à négliger ce fait. Il y a en réalité quatre dimensions, trois que nous appelons les trois plans de l'Espace, et une quatrième : le Temps. On tend cependant à établir une distinction factice entre les trois premières dimensions et la dernière, parce qu'il se trouve que nous ne prenons conscience de ce qui nous entoure que par intermittences, tandis que le temps s'écoule, du passé vers l'avenir, depuis le commencement jusqu'à la fin de votre vie.

 

– Ça, dit un très jeune homme qui faisait des efforts spasmodiques pour rallumer son cigare au-dessus de la lampe, ça… très clair… vraiment.

 

– Or, n'est-il pas remarquable que l'on néglige une telle vérité ? continua l'Explorateur du Temps avec un léger accès de bonne humeur. Voici ce que signifie réellement la Quatrième Dimension ; beaucoup de gens en parlent sans savoir ce qu'ils disent. Ce n'est qu'une autre manière d'envisager le Temps. Il n'y a aucune différence entre le Temps, Quatrième Dimension, et l'une quelconque des trois dimensions de l'Espace sinon que notre conscience se meut avec elle. Mais quelques imbéciles se sont trompés sur le sens de cette notion. Vous avez tous su ce qu'ils ont trouvé à dire à propos de cette Quatrième Dimension ?

 

– Non, pas moi, dit le Provincial.

 

– Simplement ceci : l'Espace, tel que nos mathématiciens l'entendent, est censé avoir trois dimensions, qu'on peut appeler Longueur, Largeur et Épaisseur, et il est toujours définissable par référence à trois plans, chacun à angles droits avec les autres. Mais quelques esprits philosophiques se sont demandé pourquoi exclusivement trois dimensions, pourquoi pas une quatrième direction à angles droits avec les trois autres ? et ils ont même essayé de construire une géométrie à quatre Dimensions. Le professeur Simon Newcomb exposait celle-ci il y a quatre ou cinq semaines à la Société Mathématique de New York. Vous savez comment sur une surface plane qui n'a que deux dimensions on peut représenter la figure d'un solide à trois dimensions. À partir de là ils soutiennent que, en partant d'images à trois dimensions, ils pourraient en représenter une à quatre s'il leur était possible d'en dominer la perspective. Vous comprenez ?

 

– Je pense que oui », murmura le Provincial, et fronçant les sourcils il se perdit dans des réflexions secrètes, ses lèvres s'agitant comme celles de quelqu'un qui répète des versets magiques.

 

« Oui, je crois que j'y suis, maintenant, dit-il au bout d'un moment, et sa figure s'éclaira un instant.

 

– Bien ! Je n'ai pas de raison de vous cacher que depuis un certain temps je me suis occupé de cette géométrie des Quatre Dimensions. J'ai obtenu quelques résultats curieux. Par exemple, voici une série de portraits de la même personne, à huit ans, à quinze ans, à dix-sept ans, un autre à vingt-trois ans, et ainsi de suite. Ils sont évidemment les sections, pour ainsi dire, les représentations sous trois dimensions d'un être à quatre dimensions qui est fixe et inaltérable.

 

« Les hommes de science, continua l'Explorateur du Temps après nous avoir laissé le loisir d'assimiler ses derniers mots, savent parfaitement que le Temps n'est qu'une sorte d'Espace. Voici un diagramme scientifique bien connu : cette ligne, que suit mon doigt, indique les mouvements du baromètre. Hier il est monté jusqu'ici, hier soir il est descendu jusque-là, puis ce matin il s'élève de nouveau et doucement il arrive jusqu'ici. À coup sûr, le mercure n'a tracé cette ligne dans aucune des dimensions de l'Espace généralement reconnues ; il est cependant certain que cette ligne a été tracée, et nous devons donc en conclure qu'elle fut tracée au long de la dimension du Temps.

 

– Mais, dit le Docteur en regardant fixement brûler la houille, si le Temps n'est réellement qu'une quatrième dimension de l'Espace, pourquoi l'a-t-on considéré et le considère-t-on encore comme différent ? Et pourquoi ne pouvons-nous pas nous mouvoir çà et là dans le Temps, comme nous nous mouvons çà et là dans les autres dimensions de l'Espace ? »

 

L'Explorateur du Temps sourit :

 

« Êtes-vous bien sûr que nous pouvons nous mouvoir librement dans l'Espace ? Nous pouvons aller à gauche et à droite, en avant et en arrière, assez librement, et on l'a toujours fait. J'admets que nous nous mouvons librement dans deux dimensions. Mais que direz-vous des mouvements de haut en bas et de bas en haut ? Il semble qu'alors la gravitation nous limite singulièrement.

 

– Pas précisément, dit le Docteur, il y a les ballons.

 

– Mais avant les ballons, et si l'on excepte les bonds spasmodiques et les inégalités de surface, l'homme est tout à fait incapable du mouvement vertical.

 

– Toutefois, il peut se mouvoir quelque peu de haut en bas et de bas en haut.

 

– Plus facilement, beaucoup plus facilement de haut en bas que de bas en haut.

 

– Et vous ne pouvez nullement vous mouvoir dans le Temps ; il vous est impossible de vous éloigner du moment présent.

 

– Mon cher ami, c'est là justement ce qui vous trompe. C'est là justement que le monde entier est dans l'erreur. Nous nous éloignons incessamment du moment présent. Nos existences mentales, qui sont immatérielles et n'ont pas de dimensions, se déroulent au long de la dimension du Temps avec une vélocité uniforme, du berceau jusqu'à la tombe, de la même façon que nous voyagerions vers le bas si nous commencions nos existences cinquante kilomètres au-dessus de la surface de la terre.

 

– Mais la grande difficulté est celle-ci, interrompit le Psychologue : vous pouvez aller, de-ci, de-là, dans toutes les directions de l'Espace, mais vous ne pouvez aller de-ci, de-là dans le Temps.

 

– C'est là justement le germe de ma grande découverte. Mais vous avez tort de dire que nous ne pouvons pas nous mouvoir dans tous les sens du Temps. Par exemple, si je me rappelle très vivement quelque incident, je retourne au moment où il s'est produit. Je suis distrait, j'ai l'esprit absent comme vous dites. Je fais un saut en arrière pendant un moment. Naturellement, nous n'avons pas la faculté de demeurer en arrière pour une longueur indéfinie de Temps, pas plus qu'un sauvage ou un animal ne peut se maintenir à deux mètres en l'air. Mais l'homme civilisé est à cet égard mieux pourvu que le sauvage. Il peut s'élever dans un ballon en dépit de la gravitation, et pourquoi ne pourrait-il espérer que finalement il lui sera permis d'arrêter ou d'accélérer son impulsion au long de la dimension du Temps, ou même de se retourner et de voyager dans l'autre sens ?

 

– Oh ! ça par exemple, commença Filby, c'est…

 

– Pourquoi pas ? demanda l'Explorateur du Temps.

 

– C'est contre la raison, acheva Filby.

 

– Quelle raison ? dit l'Explorateur du Temps.

 

– Vous pouvez par toutes sortes d'arguments démontrer que le blanc est noir et que le noir est blanc, dit Filby, mais vous ne me convaincrez jamais.

 

– Peut-être bien, dit l'Explorateur du Temps, mais vous commencez à voir maintenant quel fut l'objet de mes investigations dans la géométrie des quatre Dimensions. Il y a longtemps que j'avais une vague idée d'une machine…

 

– Pour voyager à travers le Temps ! s'exclama le Très Jeune Homme.

 

– … qui voyagera indifféremment dans toutes les directions de l'Espace et du Temps, au gré de celui qui la dirige. »

 

Filby se contenta de rire.

 

« Mais j'en ai la vérification expérimentale, dit l'Explorateur du Temps.

 

– Voilà qui serait fameusement commode pour un historien, suggéra le Psychologue. On pourrait retourner en arrière et vérifier par exemple les récits qu'on nous donne de la bataille de Hastings.

 

– Ne pensez-vous pas que vous attireriez l'attention ? dit le médecin. Nos ancêtres ne toléraient guère l'anachronisme.

 

– On pourrait apprendre le grec des lèvres mêmes d'Homère et de Platon, pensa le Très Jeune Homme.

 

– Dans ce cas, ils vous feraient coller certainement à votre premier examen. Les savants allemands ont tellement perfectionné le grec !

 

– C'est là qu'est l'avenir ! dit le Très Jeune Homme. Pensez donc ! On pourrait placer tout son argent, le laisser s'accumuler à intérêts composés et se lancer en avant !

 

– À la découverte d'une société édifiée sur une base strictement communiste, dis-je.

 

– De toutes les théories extravagantes ou fantaisistes… commença le Psychologue.

 

– Oui, c'est ce qu'il me semblait ; aussi je n'en ai jamais parlé jusqu'à…

 

– La vérification expérimentale, m'écriai-je. Allez-vous vraiment vérifier cela ?

 

– L'expérience ! cria Filby qui se sentait la cervelle fatiguée.

 

– Eh bien, faites-nous voir votre expérience dit le Psychologue, bien que tout cela ne soit qu'une farce, vous savez ! »

 

L'Explorateur du Temps nous regarda tour à tour en souriant. Puis, toujours avec son léger sourire, et les mains enfoncées dans les poches de son pantalon, il sortit lentement du salon, et nous entendîmes ses pantoufles traîner dans le long passage qui conduisait à son laboratoire.

 

Le Psychologue nous regarda :

 

« Je me demande ce qu'il va faire.

 

– Quelque tour de passe-passe ou d'escamotage », dit le Docteur.

 

Puis Filby entama l'histoire d'un prestidigitateur qu'il avait vu à Burslem : mais avant même qu'il eût terminé son introduction, l'Explorateur du Temps revint, et l'anecdote en resta là.

 

CHAPITRE II

LA MACHINE

 

L'OBJET que l'Explorateur du Temps tenait à la main était une espèce de mécanique en métal brillant, à peine plus grande qu'une petite horloge, et très délicatement faite. Certaines parties étaient en ivoire, d'autres en une substance cristalline et transparente.

 

Il me faut tâcher maintenant d'être extrêmement précis, car ce qui suit – à moins d'accepter sans discussion les théories de l'Explorateur du Temps – est une chose absolument inexplicable. Il prit l'une des petites tables octogonales qui se trouvaient dans tous les coins de la pièce et il la plaça devant la cheminée, avec deux de ses pieds sur le devant du foyer. Sur cette table il plaça son mécanisme. Puis il approcha une chaise et s'assit.

 

Le seul autre objet sur la table était une petite lampe à abat-jour dont la vive clarté éclairait en plein la machine. Il y avait là aussi une douzaine de bougies, deux dans des appliques, de chaque côté de la cheminée, et plusieurs autres dans des candélabres, de sorte que la pièce était brillamment illuminée. Je m'assis moi-même dans un fauteuil bas, tout près du feu, et je l'attirai en avant, de façon à me trouver presque entre l'Explorateur du Temps et le foyer. Filby s'était assis derrière lui, regardait par-dessus son épaule. Le Docteur et le Provincial l'observaient par côté et à droite ; le Psychologue, à gauche ; le Très Jeune Homme se tenait derrière le Psychologue. Nous étions tous sur le qui-vive ; et il me semble impossible que, dans ces conditions, nous ayons pu être dupes de quelque supercherie.

 

L'Explorateur du Temps nous regarda tour à tour, puis il considéra sa machine.

 

« Eh bien ? dit le Psychologue.

 

– Ce petit objet n'est qu'une maquette, dit l'Explorateur du Temps en posant ses coudes sur la table et joignant ses mains au-dessus de l'appareil. C'est le projet que j'ai fait d'une machine pour voyager à travers le Temps. Vous remarquerez qu'elle a l'air singulièrement louche, et que cette barre scintillante a un aspect bizarre, en quelque sorte irréel – il indiqua la barre avec son doigt. Voici encore ici un petit levier blanc, et là en voilà un autre. »

 

Le Docteur se leva et examina curieusement la chose.

 

« C'est admirablement construit, dit-il.

 

– J'ai mis deux ans à la faire », répondit l'Explorateur du Temps.

 

Puis, lorsque nous eûmes tous imité le Docteur, il continua :

 

« Il vous faut maintenant comprendre nettement que ce levier, si on appuie dessus, envoie la machine glisser dans le futur, et que cet autre renverse le mouvement. Cette selle représente le siège de l'Explorateur du Temps. Tout à l'heure je presserai le levier, et la machine partira. Elle s'évanouira, passera dans les temps futurs et ne reparaîtra plus. Regardez-la bien. Examinez aussi la table et rendez-vous compte qu'il n'y a ici aucune supercherie. Je n'ai pas envie de perdre ce modèle pour m'entendre ensuite traiter de charlatan. »

 

Il y eut un silence d'une minute peut-être. Le Psychologue fut sur le point de me parler, mais il se ravisa. Alors l'Explorateur du Temps avança son doigt vers le levier.

 

« Non, dit-il tout à coup. Donnez-moi votre main. »

 

Et se tournant vers le Psychologue, il lui prit la main et lui dit d'étendre l'index. De sorte que ce fut le Psychologue qui, lui-même, mit en route pour son interminable voyage le modèle de la Machine du Temps. Nous vîmes tous le levier s'abaisser. Je suis absolument sûr qu'il n'y eut aucune supercherie. On entendit un petit sifflement et la flamme de la lampe fila. Une des bougies de la cheminée s'éteignit et la petite machine tout à coup oscilla, tourna sur elle-même, devint indistincte, apparut comme un fantôme pendant une seconde peut-être, comme un tourbillon de cuivre scintillant faiblement, puis elle disparut… Sur la table il ne restait plus que la lampe.

 

Pendant un moment chacun resta silencieux. Puis Filby jura.

 

Le Psychologue revint de sa stupeur, et tout à coup regarda sous la table. L'Explorateur du Temps éclata de rire gaiement.

 

« Eh bien ? » dit-il du même ton que le Psychologue. Puis, se levant, il alla vers le pot à tabac sur la cheminée et commença à bourrer sa pipe en nous tournant le dos.

 

Nous nous regardions tous avec étonnement.

 

« Dites donc, est-ce que tout cela est sérieux ? dit le Docteur. Croyez-vous sérieusement que cette machine est en train de voyager dans le Temps ?

 

– Certainement », dit notre ami, en se baissant vers la cheminée pour enflammer une allumette.

 

Puis il se retourna, en allumant sa pipe, pour regarder en face le Psychologue. Celui-ci, pour bien montrer qu'il n'était nullement troublé, prit un cigare et essaya de l'allumer, sans l'avoir coupé.

 

« Bien plus, j'ai ici, dit-il en indiquant le laboratoire, une grande machine presque terminée, et quand elle sera complètement montée, j'ai l'intention de faire moi-même avec elle un petit voyage.

 

– Vous prétendez que votre machine voyage dans l'avenir ? demanda Filby.

 

– Dans les temps à venir ou dans les temps passés ; ma foi, je ne sais pas bien lesquels. »

 

Un instant après, le Psychologue eut une inspiration.

 

« Si elle est allée quelque part, ce doit être dans le passé.

 

– Pourquoi ? demanda l'Explorateur du Temps.

 

– Parce que je présume qu'elle ne s'est pas mue dans l'Espace, et si elle voyageait dans l'avenir, elle serait encore ici dans ce moment, puisqu'il lui faudrait parcourir ce moment-ci.

 

– Mais, dis-je, si elle voyageait dans le passé, elle aurait dû être visible quand nous sommes entrés tout à l'heure dans cette pièce ; de même que jeudi dernier et le jeudi d'avant et ainsi de suite.

 

– Objections sérieuses, remarqua d'un air d'impartialité le Provincial, en se tournant vers l'Explorateur du Temps.

 

– Pas du tout », répondit celui-ci.

 

Puis s'adressant au Psychologue :

 

« Vous qui êtes un penseur, vous pouvez expliquer cela. C'est du domaine de l'inconscient, de la perception affaiblie.

 

– Certes oui, dit le Psychologue en nous rassurant. C'est là un point très simple de psychologie. J'aurais dû y penser ; c'est assez évident et cela soutient merveilleusement le paradoxe.

 

« Nous ne pouvons pas plus voir ni apprécier cette machine que nous ne pouvons voir les rayons d'une roue lancée à toute vitesse ou un boulet lancé à travers l'espace. Si elle s'avance dans le Temps cinquante fois ou cent fois plus vite que nous, si elle parcourt une minute pendant que nous parcourons une seconde, l'impression produite sera naturellement un cinquantième ou un centième de ce qu'elle serait si la machine ne voyageait pas dans le Temps. C'est bien évident. »

 

Il passa sa main à la place où avait été la machine.

 

« Comprenez-vous ? » demanda-t-il en riant.

 

Nous restâmes assis, les yeux fixés sur la table vide, jusqu'à ce que notre ami nous eût demandé ce que nous pensions de tout cela.

 

« Ça me semble assez plausible, ce soir, dit le Docteur ; mais attendons jusqu'à demain, attendons le bon sens matinal.

 

– Voulez-vous voir la machine elle-même ? » demanda notre ami.

 

En disant cela, il prit une lampe et nous entraîna au long du corridor, exposé aux courants d'air, qui menait à son laboratoire. Je me rappelle très vivement la lumière tremblotante, la silhouette de sa grosse tête étrange, la danse des ombres, notre défilé à sa suite, tous ahuris mais incrédules ; et comment aussi nous aperçûmes dans le laboratoire une machine beaucoup plus grande que le petit mécanisme que nous avions vu disparaître sous nos yeux. Elle comprenait des parties de nickel, d'ivoire ; d'autres avaient été limées ou sciées dans le cristal de roche. L'ensemble était à peu près complet, sauf des barres de cristal torses qui restaient inachevées sur un établi, à côté de quelques esquisses et plans ; et j'en pris une pour mieux l'examiner : elle semblait être de quartz.

 

« Voyons ! dit le Docteur, parlez-vous tout à fait sérieusement ? ou bien n'est-ce qu'une supercherie, comme ce fantôme que vous nous avez fait voir à Noël ?

 

– J'espère bien, dit notre ami en élevant la lampe, explorer le Temps sur cette machine. Est-ce clair ? Je n'ai jamais été si sérieux de ma vie. »

 

Aucun de nous ne savait comment prendre cela.

 

Je rencontrai le regard de Filby par-dessus l'épaule du Docteur ; il eut un solennel clignement de paupières.

 

CHAPITRE III

L'EXPLORATEUR REVIENT

 

JE crois qu'aucun de nous ne crut alors à la machine. Le fait est que notre ami était un de ces hommes qui sont trop intelligents, trop habiles ou trop adroits pour qu'on les croie ; on avait avec lui l'impression qu'on ne le voyait jamais en entier ; on suspectait toujours quelque subtile réserve, quelque ingénuité en embuscade, derrière sa lucide franchise. Si c'eût été Filby qui nous eût montré le modèle et expliqué la chose, nous eussions été à son égard beaucoup moins sceptiques. Car nous nous serions rendu compte de ses motifs : un charcutier comprendrait Filby. Mais l'Explorateur du Temps avait plus qu'un soupçon de fantaisie parmi ses éléments constitutifs, et nous nous défiions de lui. Des choses qui auraient fait la renommée d'hommes beaucoup moins capables semblaient entre ses mains des supercheries. C'est une erreur de faire les choses trop facilement. Les gens graves qui le prenaient au sérieux ne se sentaient jamais sûrs de sa manière de faire. Ils semblaient en quelque sorte sentir qu'engager leurs réputations de sain jugement avec lui, c'était meubler une école avec des objets de porcelaine coquille d'œuf. Aussi je ne pense pas qu'aucun de nous ait beaucoup parlé de l'Explorateur du Temps dans l'intervalle qui sépara ce jeudi-là du suivant, bien que tout ce qu'il comportait de virtualités bizarres hantât sans aucun doute la plupart de nos esprits : ses éventualités, c'est-à-dire tout ce qu'il y avait de pratiquement incroyable, les curieuses possibilités d'anachronisme et de complète confusion qu'il suggérait. Pour ma part, j'étais particulièrement préoccupé par l'escamotage de la maquette. Je me rappelle en avoir discuté avec le Docteur que je rencontrai le vendredi au Linnoean. Il me dit avoir vu une semblable mystification à Tübingen, et il attachait une grande importance à la bougie soufflée. Mais il ne pouvait expliquer de quelle façon le tour se jouait.

 

Le jeudi suivant, je me rendis à Richmond – car j'étais, je crois, un des hôtes les plus assidus de l'Explorateur du Temps – et, arrivant un peu tard, je trouvai quatre ou cinq amis déjà réunis au salon. Le Docteur était adossé à la cheminée, une feuille de papier dans une main et sa montre dans l'autre. Je cherchai des yeux l'Explorateur du Temps.

 

« Il est maintenant sept heures et demie, dit le Docteur ; je crois que nous ferons mieux de dîner.

 

– Où est-il ? dis-je en nommant notre hôte.

 

– C'est vrai, vous ne faites qu'arriver. C'est singulier. Il a été retenu sans pouvoir se dégager ; il a laissé ce mot pour nous inviter à nous mettre à table à sept heures s'il n'était pas là. Il ajoute qu'il expliquera son retard quand il rentrera.

 

– En effet, c'est pitoyable de laisser gâter le dîner », dit le Rédacteur en chef d'un journal quotidien bien connu ; et là-dessus, le Docteur sonna le dîner.

 

Le Psychologue, le Docteur et moi étions les seuls qui eussions assisté au dîner précédent. Les autres étaient Blank, directeur du journal déjà mentionné, un certain journaliste et un autre personnage – tranquille, timide et barbu – que je ne connaissais pas et qui, autant que je pus l'observer, ne desserra pas les dents de toute la soirée. On fit à table maintes conjectures sur l'absence du maître de maison, et par plaisanterie je suggérai qu'il explorait peut-être sa quatrième dimension. Le Rédacteur en chef demanda une explication, et le Psychologue lui fit de bonne grâce un rapide récit du paradoxal et ingénieux subterfuge dont il avait été témoin huit jours auparavant. Au milieu de son explication, la porte du corridor s'ouvrit lentement et sans bruit. J'étais assis face à la porte et, le premier, je la vis s'ouvrir.

 

« Eh bien ! tout de même ! » m'écriai-je.

 

La porte s'ouvrit plus grande et l'Explorateur du Temps était devant nous. Je poussai un cri de surprise.

 

« Grand Dieu ! mais qu'arrive-t-il ? » demanda le Docteur qui l'aperçut ensuite.

 

Et tous les convives se tournèrent vers la porte.

 

Notre ami était dans un état surprenant. Son vêtement était poussiéreux et sale, souillé de taches verdâtres aux manches ; sa chevelure était emmêlée et elle me sembla plus grise – soit à cause de la poussière, soit que sa couleur ait réellement changé. Son visage était affreusement pâle. Il avait une profonde coupure au menton – une coupure à demi refermée. Il avait les traits tirés et l'air hagard de ceux qui sont en proie à une intense souffrance. Il hésita un instant, ébloui sans doute par la clarté. Puis il entra en boitant, tout comme eût fait un vagabond aux pieds endoloris. Nous le regardions en silence, attendant qu'il parlât.

 

Il n'ouvrit pas la bouche, mais s'avança péniblement jusqu'à la table, et fit un mouvement pour atteindre le vin. Le Rédacteur en chef remplit une coupe de champagne et la lui présenta. Il la vida jusqu'à la dernière goutte et parut se sentir mieux, car son regard fit le tour de la table et l'ombre de son sourire habituel erra sur ses lèvres.

 

« Que diable avez-vous bien pu faire ? » dit le Docteur.

 

L'Explorateur du Temps ne sembla pas entendre.

 

« Que je ne vous interrompe pas, surtout ! dit-il d'une voix mal assurée, je suis très bien. »

 

Il s'arrêta, tendit son verre pour qu'on le remplît et le vida d'un seul trait.

 

« Cela fait du bien ! » dit-il.

 

Ses yeux s'éclairèrent et une rougeur légère lui monta aux joues. Son regard parcourut rapidement nos visages avec une sorte de morne approbation et fit ensuite le tour de la salle chaude et confortable. Puis de nouveau il parla, comme s'il cherchait encore son chemin à travers ses mots.

 

« Je vais me laver et me changer, puis je redescendrai et vous donnerai les explications promises… Gardez-moi quelques tranches de mouton. Je meurs littéralement de faim. »

 

Il reconnut tout à coup le Rédacteur en chef, qui était un convive assez rare, et lui souhaita la bienvenue. Le Rédacteur commença une question.

 

« Je vous répondrai tout à l'heure, dit l'Explorateur du Temps. Je me sens un peu… drôle. Ça ira très bien dans un moment. »

 

Il posa son verre, et se dirigea vers la porte de l'escalier. Je remarquai à nouveau qu'il boitait et que son pied frappait lourdement le plancher, et en me levant un peu je pus voir ses pieds pendant qu'il sortait : il était simplement chaussé d'une paire de chaussettes déchirées et tachées de sang. Puis la porte se referma sur lui. J'avais bien envie de le suivre, mais je me rappelai combien il détestait qu'on fît des embarras à son endroit. Pendant un moment mon esprit battit la campagne. Puis j'entendis le Rédacteur en chef qui disait : “Singulière conduite d'un savant fameux” ; suivant son habitude il pensait en titres d'articles. Et cela ramena mon attention vers la table étincelante.

 

« Quelle est cette farce ? dit le journaliste. Est-ce qu'il aurait eu la fantaisie d'aller faire le coltineur-amateur ? Je n'y comprends rien. »

 

Mes yeux rencontrèrent ceux du Psychologue, et ils y lurent ma propre interprétation. Je pensai à notre ami se hissant péniblement dans les escaliers. Je ne crois pas que personne d'autre eût remarqué qu'il boitait.

 

Le premier à revenir complètement de sa surprise fut le Docteur, qui sonna pour la suite du service – car notre ami ne pouvait pas supporter les domestiques sans cesse présents au dîner. Sur ce, le Rédacteur en chef prit son couteau et sa fourchette avec un grognement ; le personnage silencieux imita son exemple et l'on se remit à dîner. Tout d'abord la conversation se borna à quelques exclamations étonnées ; puis la curiosité du Rédacteur en chef devint pressante.

 

« Est-ce que notre ami augmente son modeste revenu en allant balayer les rues ? Ou bien subit-il des transformations à la Nabuchodonosor ?

 

– Je suis sûr, dis-je, que c'est encore cette histoire de la Machine du Temps. »

 

Je repris où le Psychologue l'avait laissé le récit de notre précédente réunion. Les nouveaux convives étaient franchement incrédules. Le Rédacteur en chef soulevait des objections : Qu'est-ce que c'était que ça, l'Exploration du Temps ? Est-ce qu'un homme se couvre de poussière à se rouler dans un paradoxe, voyons ? Puis comme il se familiarisait avec l'idée, il eut recours à la plaisanterie : Est-ce qu'il n'y avait donc plus de brosses à habit dans le Futur ? Le journaliste, lui aussi, ne voulait croire à aucun prix et se joignait au Rédacteur en chef dans la tâche facile de ridiculiser toute l'affaire. L'un et l'autre appartenaient à la nouvelle espèce de journalistes jeunes gens joyeux et très irrespectueux. « Le correspondant spécial que nous avons envoyé dans la semaine prochaine nous annonce… » disait, ou plutôt clamait, le Journaliste. Lorsque l'Explorateur du Temps réapparut. Il s'était mis en habit et rien – sinon ses yeux hagards – ne restait du changement qui m'avait d'abord effrayé.

 

« Dites donc, lui demanda en riant le Rédacteur en chef, voilà qu'on me raconte que vous revenez d'un voyage dans le milieu de la semaine prochaine ! Révélez-nous les intentions du gouvernement, n'est-ce pas ? Combien voulez-vous pour l'article ? »

 

L'Explorateur du Temps vint s'asseoir sans dire un mot. Il souriait tranquillement à sa façon accoutumée.

 

« Où est ma part ? dit-il. Quel plaisir d'enfoncer encore une fourchette dans cette viande !

 

– Quelle blague ! dit le Rédacteur en chef.

 

– Au diable la blague ! dit l'Explorateur du Temps. J'ai besoin de manger, et je ne dirai pas un mot avant d'avoir remis un peu de peptones dans mon organisme. Merci. Passez-moi le sel.

 

– Un seul mot, dis-je. Vous revenez d'exploration ?

 

– Oui ! dit-il, la bouche pleine et en secouant la tête.

 

– Je donne un shilling la ligne pour un compte rendu in extenso », dit le Rédacteur en chef.

 

L'Explorateur poussa son verre du côté de l'Homme silencieux, et le fit tinter d'un coup d'ongle ; sur ce, l'Homme silencieux, qui le fixait avec ébahissement, sursauta et lui versa du vin. Le dîner s'acheva dans un malaise général. Pour ma part, de soudaines questions me venaient incessamment aux lèvres et je suis sûr qu'il en était de même pour les autres. Le journaliste essaya de diminuer la tension des esprits en contant des anecdotes. Notre ami donnait toute son attention à son dîner et semblait ne pas avoir mangé depuis une semaine. Le Docteur fumait une cigarette et considérait l'Explorateur à travers ses paupières mi-closes. L'Homme silencieux semblait encore plus gauche que d'habitude et vida sa coupe de champagne avec une régularité et une détermination purement nerveuses. Enfin notre hôte repoussa son assiette, et nous regarda.

 

« Je vous dois des excuses, dit-il. Je mourais tout bonnement de faim. Mais j'ai passé quelques moments bien surprenants. »

 

Il atteignit un cigare dont il coupa le bout.

 

« Mais venez au fumoir. C'est une histoire trop longue pour la raconter au milieu de la vaisselle sale. »

 

Puis il sonna en se levant et nous conduisit dans la chambre attenante.

 

« Vous avez parlé de la Machine à Blank et aux autres ? me dit-il, en se renversant dans son fauteuil.

 

– Mais ce n'est qu'un paradoxe ! dit le Rédacteur en chef.

 

– Je ne puis pas discuter ce soir. Je veux bien vous raconter l'histoire, mais non pas la discuter. Je vais, continua-t-il, vous faire le récit de ce qui m'est arrivé, si vous y tenez, mais il faudra vous abstenir de m'interrompre. J'ai besoin de raconter, absolument. La plus grande partie vous semblera pure invention ; soit ! Mais tout est vrai du premier au dernier mot. J'étais dans mon laboratoire à quatre heures et depuis lors… j'ai vécu huit jours… des jours tels qu'aucun être humain n'en a vécu auparavant ! Je suis presque épuisé, mais je ne veux pas dormir avant de vous avoir conté la chose d'un bout à l'autre. Après cela, j'irai me reposer. Mais pas d'interruption ! Est-ce convenu ?

 

– Convenu ! » dit le Rédacteur en chef.

 

Et tous nous répétâmes : « Convenu ! »

 

Alors l'Explorateur du Temps raconta son histoire telle que je la transcris plus loin. Il s'enfonça d'abord dans son fauteuil, et parla du ton d'un homme fatigué ; peu à peu il s'anima. En l'écrivant, je ne sens que trop vivement l'insuffisance de la plume et du papier et surtout ma propre insuffisance pour l'exprimer avec toute sa valeur. Vous lirez, sans doute avec attention ; mais vous ne pourrez voir, dans le cercle brillant de la petite lampe, la face pâle et franche du conteur, et vous n'entendrez pas les inflexions de sa voix. Vous ne saurez pas combien son expression suivait les phases de son récit ! La plupart d'entre nous, qui écoutions, étions dans l'ombre, car les bougies des candélabres du fumoir n'avaient pas été allumées, et seules la face du journaliste et les jambes de l'Homme silencieux étaient éclairées. D'abord, nous nous regardions les uns les autres de temps en temps. Puis au bout d'un moment nous cessâmes de le faire pour rester les regards fixés sur le visage de l'Explorateur du Temps.

 

CHAPITRE IV

LE VOYAGE

 

« J'AI déjà exposé, jeudi dernier, à quelques-uns d'entre vous, les principes de ma machine pour voyager dans le Temps, et je vous l'ai montrée telle qu'elle était, mais inachevée et sur le métier. Elle y est encore maintenant, quelque peu fatiguée par le voyage, à vrai dire ; l'une des barres d'ivoire est fendue, et une traverse de cuivre est faussée ; mais le reste est encore assez solide. Je pensais l'avoir terminée le vendredi ; mais vendredi, quand le montage fut presque fini, je m'aperçus qu'un des barreaux de nickel était trop court de deux centimètres et demi exactement, et je dus le refaire, de sorte que la machine ne fut entièrement achevée que ce matin. C'est donc aujourd'hui à dix heures que la première de toutes les machines de ce genre commença sa carrière. Je l'examinai une dernière fois, m'assurai de la solidité des écrous, mis encore une goutte d'huile à la tringle de quartz et m'installai sur la selle. Je suppose que celui qui va se suicider et qui tient contre son crâne un pistolet doit éprouver le même sentiment que j'éprouvai alors de curiosité pour ce qui va se passer immédiatement après. Je pris dans une main le levier de mise en marche et dans l'autre le levier d'arrêt – j'appuyai sur le premier et presque immédiatement sur le second. Je crus chanceler, puis j'eus une sensation de chute comme dans un cauchemar. Alors, regardant autour de moi, je vis mon laboratoire tel qu'à l'ordinaire. S'était-il passé quelque chose ? Un moment je soupçonnai mon intellect de m'avoir joué quelque tour. Je remarquai alors la pendule ; le moment d'avant elle marquait, m'avait-il semblé, une minute ou deux après dix heures ; maintenant il était presque trois heures et demie !

 

« Je respirai, serrai les dents, empoignai des deux mains le levier de mise en train et partis d'un seul coup. Le laboratoire devint brumeux, puis sombre. La servante entra, et se dirigea, sans paraître me voir, vers la porte donnant sur le jardin. Je suppose qu'il lui fallut une minute ou deux pour traverser la pièce, mais il me sembla qu'elle était lancée d'une porte à l'autre comme une fusée. J'appuyai sur le levier jusqu'à sa position extrême. La nuit vint comme on éteint une lampe ; et un moment après, demain était là. Le laboratoire devint confus et brumeux, et à chaque moment de plus en plus confus. Demain soir arriva tout obscur, puis le jour encore, puis une nuit, puis des jours et des nuits de plus en plus précipités ! Un murmure vertigineux emplissait mes oreilles, une mystérieuse confusion descendait sur mon esprit.

 

« Je crains de ne pouvoir exprimer les singulières sensations d'un voyage à travers le Temps. Elles sont excessivement déplaisantes. On éprouve exactement la même chose que sur les montagnes russes, dans les foires : un irrésistible élan, tête baissée ! J'éprouvais aussi l'horrible pressentiment d'un écrasement inévitable et imminent. Pendant cette course, la nuit suivait le jour comme le battement d'une grande aile noire. L'obscure perception du laboratoire disparut bientôt et je vis le soleil sauter précipitamment à travers le ciel, bondissant à chaque minute, et chaque minute marquant un jour. Je pensai que le laboratoire avait dû être détruit et que j'étais maintenant en plein air. J'eus la vague impression d'escalader des échafaudages, mais j'allais déjà beaucoup trop vite pour avoir conscience des mouvements qui m'entouraient. L'escargot le plus lent qui rampa jamais bondissait trop vite pour que je le visse. La scintillante succession de la clarté et des ténèbres était extrêmement pénible à l'œil. Puis, dans les ténèbres intermittentes, je voyais la lune parcourir rapidement ses phases et j'entrevoyais faiblement les révolutions des étoiles. Bientôt, tandis que j'avançais avec une vélocité croissante, la palpitation du jour et de la nuit se fondit en une teinte grise continue. Le ciel revêtit une admirable profondeur bleue, une splendide nuance lumineuse comme celle des premières lueurs du crépuscule ; le soleil bondissant devint une traînée de feu, un arc lumineux dans l'espace ; la lune, une bande ondoyante et plus faible, et je ne voyais plus rien des étoiles, sinon de temps en temps un cercle brillant qui tremblotait.

 

« Le paysage était brumeux et vague ; j'étais toujours au flanc de la colline sur laquelle est bâtie cette maison, et la pente s'élevait au-dessus de moi, grise et confuse. Je vis des arbres croître et changer comme des bouffées de vapeur ; tantôt roux, tantôt verts ; ils croissaient, s'étendaient, se brisaient et disparaissaient. Je vis d'immenses édifices s'élever, vagues et splendides, et passer comme des rêves. Toute la surface de la terre semblait changée, ondoyant et s'évanouissant sous mes yeux. Les petites aiguilles, sur les cadrans qui enregistraient ma vitesse, couraient de plus en plus vite. Bientôt je remarquai que le cercle lumineux du soleil montait et descendait, d'un solstice à l'autre, en moins d'une minute, et que par conséquent j'allais à une vitesse de plus d'une année par minute ; et de minute en minute la neige blanche apparaissait sur le monde et s'évanouissait pour être suivie par la verdure brillante et courte du printemps.

 

« Les sensations désagréables du départ étaient maintenant moins poignantes. Elles se fondirent bientôt en une sorte d'euphorie nerveuse. Je remarquai cependant un balancement lourd de la machine, dont je ne pouvais m'expliquer la cause. Mais mon esprit était trop confus pour y faire grande attention. Si bien que je me lançais dans l'avenir avec une sorte de folie croissante. D'abord, à peine pensai-je à m'arrêter, à peine pensai-je à autre chose qu'à ces sensations nouvelles. Mais bientôt une autre série d'impressions me vint à l'esprit – une certaine curiosité et avec elle une certaine crainte –, jusqu'à ce qu'enfin elles se fussent complètement emparées de moi. Quels étranges développements de l'humanité, quelles merveilleuses avances sur notre civilisation rudimentaire n'allais-je pas apercevoir quand j'en arriverais à regarder de près ce monde vague et illusoire qui se déroulait et ondoyait devant mes yeux ! Je voyais des monuments d'une grande et splendide architecture s'élever autour de moi, plus massifs qu'aucun des édifices de notre époque, et cependant, me semblait-il, bâtis de brume et de faible clarté. Je vis un vert plus riche s'étendre sur la colline et demeurer là sans aucun intervalle d'hiver. Même à travers le voile qui noyait les choses, la terre semblait très belle. C'est alors que l'idée me vint d'arrêter la machine.

 

« Le risque que je courais était de trouver quelque nouvel objet à la place que la machine et moi occupions. Aussi longtemps que je voyageais à toute vitesse, cela importait fort peu. J'étais pour ainsi dire désintégré – je glissais comme un éther à travers les interstices des substances interposées ! Mais s'arrêter impliquait peut-être mon écrasement, molécule par molécule, dans ce qui pouvait se trouver sur mon passage, comportait un contact si intime de mes atomes avec ceux de l'obstacle qu'il en résulterait une profonde réaction chimique – peut-être une explosion formidable, qui m'enverrait, mon appareil et moi, hors de toute dimension possible… dans l'Inconnu. Cette possibilité s'était bien souvent présentée à mon esprit pendant que je construisais la machine ; mais alors je l'avais de bon cœur envisagée comme un risque nécessaire un de ces risques qu'un homme doit toujours accepter. Maintenant qu'il était inévitable, je ne le voyais plus du tout sous le même jour. Le fait est que, insensiblement, l'absolue étrangeté de toute chose, le balancement ou l'ébranlement écœurant de la machine, par-dessus tout la sensation de chute prolongée, avait absolument bouleversé mes nerfs. Je me disais que je ne pouvais plus m'arrêter et, dans un sursaut nerveux, je résolus de m'arrêter sur le champ. Avec une impatience d'insensé, je tirai sur le levier : aussitôt la machine se mit à ballotter, et je dégringolai la tête la première dans le vide.

 

« Il y eut un bruit de tonnerre dans mes oreilles ; je dus rester étourdi un moment. Une grêle impitoyable sifflait autour de moi, et je me trouvai assis, sur un sol mou, devant la machine renversée. Toutes choses me paraissaient encore grises, mais je remarquai bientôt que le bruit confus dans mes oreilles s'était tu. Je regardai autour de moi. J'étais sur ce qui pouvait sembler une petite pelouse, dans un jardin, entouré de massifs de rhododendrons dont les pétales mauves et pourpres tombaient en pluie sous les volées de grêlons. La grêle dansante et rebondissante s'abattait sur la machine et descendait sur le sol comme une fumée. En un instant, je fus trempé jusqu'aux os.

 

« Excellente hospitalité, dis-je, envers un homme qui vient de parcourir d'innombrables années pour vous voir ! »

 

« Enfin je songeai qu'il était stupide de se laisser tremper ; je me levai et je cherchai des yeux où me réfugier. Une figure colossale, taillée apparemment dans quelque pierre blanche, apparaissait, incertaine, au-delà des rhododendrons, à travers l'averse brumeuse. Mais le reste du monde était invisible.

 

« Il serait malaisé de décrire mes sensations. Comme la grêle s'éclaircissait, j'aperçus plus distinctement la figure blanche. Elle devait être fort grande, car un bouleau ne lui allait qu'à l'épaule. Elle était de marbre blanc, et rappelait par sa forme quelque sphinx ailé, mais les ailes, au lieu d'être repliées verticalement, étaient étendues de sorte qu'elle semblait planer. Le piédestal, me sembla-t-il, était de bronze et couvert d'une épaisse couche de vert-de-gris. Il se trouva que la face était de mon côté, les yeux sans regard paraissaient m'épier ; il y avait sur les lèvres l'ombre affaiblie d'un sourire. L'ensemble était détérioré par les intempéries et donnait l'idée désagréable d'être rongé par une maladie. Je restai là à l'examiner pendant un certain temps – une demi-minute peut-être ou une demi-heure. Elle semblait reculer ou avancer suivant que la grêle tombait entre elle et moi plus ou moins dense. À la fin, je détournai mes yeux, et je vis que les nuages s'éclaircissaient et que le ciel s'éclairait de la promesse du soleil.

 

« Je reportai mes Yeux vers la forme blanche accroupie, et toute la témérité de mon voyage m'apparut subitement. Qu'allait-il survenir lorsque le rideau brumeux qui m'avait dissimulé jusque-là serait entièrement dissipé ?

 

Qu'avait-il pu arriver aux hommes ? Que faire si la cruauté était devenue une passion commune ? Que faire si, dans cet intervalle, la race avait perdu son humanité, et s'était développée dans la malfaisance, la haine et une volonté farouche de puissance ? Je pourrais sembler quelque animal sauvage du vieux monde, d'autant plus horrible et dégoûtant que j'avais déjà leur conformation – un être mauvais qu'il fallait immédiatement supprimer.

 

« Déjà j'apercevais d'autres vastes formes, d'immenses édifices avec des parapets compliqués et de hautes colonnes, au flanc d'une colline boisée qui descendait doucement jusqu'à moi à travers l'orage apaisé. Je fus saisi d'une terreur panique. Je courus éperdument jusqu'à la machine et fis de violents efforts pour la remettre debout. Pendant ce temps, les rayons du soleil percèrent l'amoncellement des nuages. La pluie torrentielle passa et s'évanouit comme le vêtement traînant d'un fantôme. Au-dessus de moi, dans le bleu intense du ciel d'été, quelques légers et sombres lambeaux de nuages tourbillonnaient en se désagrégeant. Les grands édifices qui m'entouraient s'élevaient clairs et distincts, brillant sous l'éclat de l'averse récente, et ressortant en blanc avec des grêlons non fondus, amoncelés au long de leurs assises. Je me sentais comme nu dans un monde étrange. J'éprouvais ce que, peut-être, ressent l'oiseau dans l'air clair, lorsqu'il sait que le vautour plane et va s'abattre sur lui. Ma peur devenait de la frénésie. Je respirai fortement, serrai les dents, et en vint aux prises, furieusement, des poignets et des genoux, avec la machine : à mon effort désespéré, elle céda et se redressa, en venant me frapper violemment au menton. Une main sur la selle, l'autre sur le levier, je restai là, haletant sourdement, prêt à repartir.

 

« Mais avec l'espoir d'une prompte retraite, le courage me revint. Je considérai plus curieusement, et avec moins de crainte, ce monde d'un avenir éloigné. Dans une fenêtre ronde, très haut dans le mur du plus proche édifice, je vis un groupe d'êtres revêtus de riches et souples robes. Ils m'avaient vu, car leurs visages étaient tournés vers moi.

 

« J'entendis alors des voix qui approchaient. Venant à travers les massifs qui entouraient le Sphinx Blanc, je voyais les têtes et les épaules d'hommes qui couraient. L'un d'eux déboucha d'un sentier qui menait droit à la petite pelouse sur laquelle je me trouvais avec ma machine. C'était une délicate créature, haute d'environ un mètre vingt, vêtue d'une tunique de pourpre retenue à la taille par une ceinture de cuir. Des sandales ou des brodequins (je ne pus voir distinctement) recouvraient ses pieds ; ses jambes étaient nues depuis les genoux ; elle ne portait aucune coiffure. En faisant ces remarques, je m'aperçus pour la première fois de la douceur extrême de l'air.

 

« Je fus frappé par l'aspect de cette créature très belle et gracieuse, mais étonnamment frêle. Ses joues roses me rappelaient ces beaux visages de phtisiques – cette beauté hectique dont ou nous a tant parlé. À sa vue, je repris soudainement confiance, et mes mains abandonnèrent la machine. »

 

CHAPITRE V

DANS L'ÂGE D'OR

 

« EN un instant nous étions face à face, cet être fragile et moi. Il s'avança sans hésiter et se mit à me rire au nez. L'absence de tout signe de crainte dans sa contenance me frappa tout à coup. Puis il se tourna vers les deux autres qui le suivaient et leur parla dans une langue étrange, harmonieuse et très douce.

 

D'autres encore arrivèrent et j'eus bientôt autour de moi un groupe d'environ huit ou dix de ces êtres exquis. L'un d'eux m'adressa la parole. Il me vint à l'esprit, assez bizarrement, que ma voix était trop rude et trop profonde pour eux. Aussi je hochai la tête, et lui montrant mes oreilles, je la hochai de nouveau. Il fit un pas en avant, hésita et puis toucha ma main. Je sentis alors d'autres petits et tendres tentacules sur mon dos et mes épaules. Ils voulaient se rendre compte si j'étais bien réel. Il n'y avait rien d'alarmant à tout cela. De fait, il y avait dans les manières de ces jolis petits êtres quelque chose qui inspirait la confiance, une gracieuse gentillesse, une certaine aisance puérile. Et d'ailleurs ils paraissaient si frêles que je me figurais pouvoir renverser le groupe entier comme un jeu de quilles. Mais je fis un brusque mouvement pour les prévenir, lorsque je vis leurs petites mains roses tâter la machine. Heureusement, et alors qu'il n'était pas trop tard, j'aperçus un danger auquel jusqu'alors je n'avais pas pensé. J'atteignis les barres de la machine, je dévissai les petits leviers qui l'auraient mise en mouvement, et je les mis dans ma poche. Puis je cherchai à nouveau ce qu'il y aurait à faire pour communiquer avec mes hôtes.

 

« Alors, examinant de plus près leurs traits, j'aperçus de nouvelles particularités dans leur genre de joliesse de porcelaine de Saxe. Leur chevelure, qui était uniformément bouclée, se terminait brusquement sur les joues et le cou ; il n'y avait pas le moindre indice de système pileux sur la figure, et leurs oreilles étaient singulièrement menues. Leur bouche était petite, avec des lèvres d'un rouge vif, mais plutôt minces ; et leurs petits mentons finissaient en pointe. Leurs yeux étaient larges et doux et (ceci peut sembler égoïste de ma part) je me figurai même alors qu'il leur manquait une partie de l'attrait que je leur avais supposé tout d'abord.

 

« Comme ils ne faisaient aucun effort pour communiquer avec moi, mais simplement m'entouraient, souriant et conversant entre eux avec des intonations douces et caressantes, j'essayai d'entamer la conversation. Je leur indiquai du doigt la machine, puis moi-même ; ensuite, me demandant un instant comment j'exprimerais l'idée de Temps, je montrai du doigt le soleil. Aussitôt un gracieux et joli petit être, vêtu d'une étoffe bigarrée de pourpre et de blanc, suivit mon geste, et à mon grand étonnement imita le bruit du tonnerre.

 

« Un instant je fus stupéfait, encore que la signification de son geste m'apparût suffisamment claire. Une question s'était posée subitement à moi : Est-ce que ces êtres étaient fous ? Vous pouvez difficilement vous figurer comment cette idée me vint. Vous savez que j'ai toujours cru que les gens qui vivront en l'année 8o2ooo et quelques nous auraient surpassés d'une façon incroyable, en science, en art et en toute chose. Et voilà que l'un d'eux me posait tout à coup une question qui le plaçait au niveau intellectuel d'un enfant de cinq ans – l'un d'eux qui me demandait, en fait, si j'étais venu du soleil avec l'orage ! Cela gâta l'opinion que je m'étais faite d'eux d'après leurs vêtements, leurs membres frêles et légers et leurs traits fragiles. Je fus fortement déçu. Pendant un moment, je crus que j'avais inutilement inventé la Machine du Temps.

 

« J'inclinai la tête, indiquai de nouveau le soleil et parvins à imiter si parfaitement un coup de tonnerre qu'ils en tressaillirent. Ils reculèrent tous de quelques pas et s'inclinèrent. Alors l'un d'eux s'avança en riant vers moi, portant une guirlande de fleurs magnifiques et entièrement nouvelles pour moi, et il me la passa autour du cou. Son geste fut accueilli par un mélodieux applaudissement : et bientôt ils se mirent tous à courir de-ci, de-là, en cueillant des fleurs et en me les jetant avec des rires, jusqu'à ce que je fusse littéralement étouffé sous le flot. Vous qui n'avez jamais rien vu de semblable, vous ne pouvez guère vous imaginer quelles fleurs délicates et merveilleuses d'innombrables années de culture peuvent créer. Alors l'un d'eux suggéra que leur jouet devait être exhibé dans le plus proche édifice ; ainsi je fus conduit vers un vaste monument de pierre grise et effritée, de l'autre côté du Sphinx de marbre blanc, qui, tout ce temps, avait semblé m'observer, en souriant de mon étonnement. Tandis que je les suivais, le souvenir de mes confiantes prévisions d'une postérité profondément grave et intellectuelle me revint à l'esprit et me divertit fort.

 

« L'édifice, de dimensions colossales, avait une large entrée. J'étais naturellement tout occupé de la foule croissante des petits êtres et des grands portails ouverts qui béaient devant moi, obscurs et mystérieux. Mon impression générale du monde ambiant était celle d'un gaspillage inextricable d'arbustes et de fleurs admirables, d'un jardin longtemps négligé et cependant sans mauvaises herbes. Je vis un grand nombre d'étranges fleurs blanches, en longs épis, avec des pétales de cire de près de quarante centimètres. Elles croissaient éparses, comme sauvages, parmi les arbustes variés, mais, comme je l'ai dit, je ne pus les examiner attentivement cette fois-là. La machine fut abandonnée sur la pelouse parmi les rhododendrons.

 

« L'arche de l'entrée était richement sculptée, mais je ne pus naturellement pas observer de très près les sculptures, encore que j'aie cru apercevoir, en passant, divers motifs d'antiques décorations phéniciennes, frappé de les voir si usées et mutilées. Je rencontrai sur le seuil du porche plusieurs êtres plus brillamment vêtus et nous entrâmes ainsi, moi habillé des ternes habits du XIXe siècle, d'aspect assez grotesque, entouré de cette masse tourbillonnante de robes aux nuances brillantes et douces et de membres délicats et blancs, dans un bruit confus de rires et d'exclamations joyeuses.

 

« Le grand portail menait dans une salle relativement vaste, tendue d'étoffes sombres. Le plafond était dans l'obscurité et les fenêtres, garnies en partie de vitraux de couleur, laissaient pénétrer une lumière délicate. Le sol était formé de grands blocs d'un métal très blanc et dur – ni plaques, ni dalles, mais des blocs –, et il était si usé, par les pas, pensai-je, d'innombrables générations, que les passages les plus fréquentés étaient profondément creusés. Perpendiculaires à la longueur, il y avait une multitude de tables de pierre polie, hautes peut-être de quarante centimètres, sur lesquelles s'entassaient des fruits. J'en reconnus quelques-uns comme des espèces de framboises et d'oranges hypertrophiées, mais la plupart me paraissaient étranges.

 

« Entre les tables, les passages étaient jonchés de coussins sur lesquels s'assirent mes conducteurs en me faisant signe d'en faire autant. En une agréable absence de cérémonie, ils commencèrent à manger des fruits avec leurs mains, en jetant les pelures, les queues et tous leurs restes dans des ouvertures rondes pratiquées sur les côtés des tables. Je ne fus pas long à suivre leur exemple, car j'avais faim et soif ; et en mangeant je pus à loisir examiner la salle.

 

« La chose qui peut-être me frappa le plus fut son délabrement. Les vitraux, représentant des dessins géométriques, étaient brisés en maints endroits ; les rideaux qui cachaient l'extrémité inférieure de la salle étaient couverts de poussière, et je vis aussi que le coin de la table de marbre sur laquelle je mangeais était cassé. Néanmoins l'effet général restait extrêmement riche et pittoresque. Il y avait environ deux cents de ces êtres dînant dans la salle, et la plupart d'entre eux, qui étaient venus s'asseoir aussi près de moi qu'ils avaient pu, m'observaient avec intérêt, les yeux brillants de plaisir, en mangeant leurs fruits. Tous étaient vêtus de la même étoffe soyeuse, douce et cependant solide.

 

« Les fruits, d'ailleurs, composaient exclusivement leur nourriture. Ces gens d'un si lointain avenir étaient de stricts végétariens, et tant que je fus avec eux, malgré mes envies de viande, il me fallut aussi être frugivore. À vrai dire, je m'aperçus peu après que les chevaux, le bétail, les moutons, les chiens avaient rejoint l'ichtyosaure parmi les espèces disparues. Mais les fruits étaient délicieux ; l'un d'eux en particulier, qui parut être de saison tant que je fus là, à la chair farineuse dans une cosse triangulaire, était remarquablement bon et j'en fis mon mets favori. Je fus d'abord assez embarrassé par ces fruits et ces fleurs étranges, mais plus tard je commençai à apprécier leur valeur.

 

En voilà assez sur ce dîner frugal. Aussitôt que je fus un peu restauré, je me décidai à tenter résolument d'apprendre tout ce que je pourrais du langage de mes nouveaux compagnons. C'était évidemment la première chose à faire. Les fruits même du repas me semblèrent convenir parfaitement pour une entrée en matière, et j'en pris un que j'élevai, en essayant une série de sons et de gestes interrogatifs. J'éprouvai une difficulté considérable à faire comprendre mon intention. Tout d'abord mes efforts ne rencontrèrent que des regards d'ébahissement ou des rires inextinguibles, mais tout à coup une petite créature sembla saisir l'objet de ma mimique et répéta un nom. Ils durent babiller et s'expliquer fort longuement la chose entre eux, et mes premières tentatives d'imiter les sons exquis de leur doux langage parurent les amuser énormément, d'une façon dénuée de toute affectation, encore qu'elle ne fût guère civile. Cependant je me faisais l'effet d'un maître d'école au milieu de jeunes enfants et je persistai si bien que je me trouvai bientôt en possession d'une vingtaine de mots au moins ; puis j'en arrivai aux pronoms démonstratifs et même au verbe manger. Mais ce fut long ; les petits êtres furent bientôt fatigués et éprouvèrent le besoin de fuir mes interrogations ; de sorte que je résolus, par nécessité, de prendre mes leçons par petites doses quand cela leur conviendrait. Je m'aperçus vite que ce serait par très petites doses ; car je n'ai jamais vu de gens plus indolents et plus facilement fatigués.

 

CHAPITRE VI

LE CRÉPUSCULE DE L'HUMANITÉ

 

« BIENTÔT je fis l'étrange découverte que mes petits hôtes ne s'intéressaient réellement à rien. Comme des enfants, ils s'approchaient de moi pleins d'empressement, avec des cris de surprise, mais, comme des enfants aussi, ils cessaient bien vite de m'examiner et s'éloignaient en quête de quelque autre bagatelle. Après le dîner et mes essais de conversation, je remarquai pour la première fois que tous ceux qui m'avaient entouré à mon arrivée étaient partis. Et de même, étrangement, j'arrivai vite à faire peu de cas de ces petits personnages. Ma faim et ma curiosité étant satisfaites, je retournai, en franchissant le porche, dehors à la clarté du soleil. Sans cesse je rencontrais de nouveaux groupes de ces humains de l'avenir, et ils me suivaient à quelque distance, bavardaient et riaient à mon sujet, puis, après m'avoir souri et fait quelques signaux amicaux, ils m'abandonnaient à mes réflexions.

 

« Quand je sortis du vaste édifice, le calme du soir descendait sur le monde, et la scène n'était plus éclairée que par les chaudes rougeurs du soleil couchant. Toutes choses me paraissaient bien confuses. Tout était si différent du monde que je connaissais – même les fleurs. Le grand édifice que je venais de quitter était situé sur une pente qui descendait à un large fleuve ; mais la Tamise s'était transportée à environ un mille de sa position actuelle. Je résolus de gravir, à un mille et demi de là, le sommet de la colline, d'où je pourrais jeter un coup d'œil plus étendu sur cette partie de notre planète en l'an de grâce huit cent deux mille sept cent un, car telle était, comme j'aurais dû le dire déjà, la date qu'indiquaient les petits cadrans de la Machine.

 

« En avançant, j'étais attentif à toute impression qui eût pu, en quelque façon, m'expliquer la condition de splendeur ruinée dans laquelle je trouvais le monde – car tout avait l'apparence de ruines. Par exemple, il y avait à peu de distance, en montant la colline, un amas de blocs de granit, reliés par des masses d'aluminium, un vaste labyrinthe de murs à pic et d'entassements écroulés, parmi lesquels croissaient d'épais buissons de très belles plantes en forme de pagode, – des orties, semblait-il, – mais au feuillage merveilleusement teinté de brun, et ne pouvant piquer. C'étaient évidemment les restes abandonnés de quelque vaste construction, élevée dans un but que je ne pouvais déterminer. C'était là que je devais avoir un peu plus tard une bien étrange expérience – premier indice d'une découverte encore plus étrange – mais je vous en entretiendrai en temps voulu.

 

« D'une terrasse où je me reposai un instant, je regardai dans toutes les directions, à une soudaine pensée qui m'était venue, et je n'aperçus nulle part de petites habitations. Apparemment, la maison familiale et peut-être la famille n'existaient plus. Ici et là, dans la verdure, s'élevaient des sortes de palais, mais la maison isolée et le cottage, qui donnent une physionomie si caractéristique au paysage anglais, avaient disparu.

 

« C'est le communisme », me dis-je.

 

« Et sur les talons de celle-là vint une autre pensée. J'examinai la demi-douzaine de petits êtres qui me suivaient. Alors je m'aperçus brusquement que tous avaient la même forme de costume, le même visage imberbe au teint délicat, et la même mollesse des membres, comme de grandes fillettes. Il peut sans doute vous paraître étrange que je ne l'eusse pas remarqué. Mais tout était si étrange ! Pour le costume et les différences de tissus et de coupe, pour l'aspect et la démarche, qui de nos jours distinguent les sexes, ces humains du futur étaient identiques. Et à mes yeux les enfants semblaient n'être que les miniatures de leurs parents. J'en conclus que les enfants de ce temps étaient extrêmement précoces, physiquement du moins, et je pus par la suite vérifier abondamment cette opinion.

 

« L'aisance et la sécurité où vivaient ces gens me faisaient admettre que cette étroite ressemblance des sexes était après tout ce à quoi l'on devait s'attendre, car la force de l'homme et la faiblesse de la femme, l'institution de la famille et les différenciations des occupations sont les simples nécessités combatives d'un âge de force physique. Là où la population est abondante et équilibrée, de nombreuses naissances sont pour l'État un mal plutôt qu'un bien : là où la violence est rare et où la propagation de l'espèce n'est pas compromise, il y a moins de nécessité – réellement il n'y a aucune nécessité – d'une famille effective, et la spécialisation des sexes, par rapport aux besoins des enfants, disparaît. Nous en observons déjà des indices, et dans cet âge futur c'était un fait accompli. Ceci, je dois vous le rappeler, n'est qu'une simple conjecture que je faisais à ce moment-là. Plus tard, je devais apprécier jusqu'à quel point elle était éloignée de la réalité.

 

« Tandis que je m'attardais à ces choses, mon attention fut attirée par une jolie petite construction qui ressemblait à un puits sous une coupole. Je songeai, un moment, à la bizarrerie d'un puits au milieu de cette nature renouvelée, et je repris le fil de mes spéculations. Il n'y avait du côté du sommet de la colline aucun grand édifice, et comme mes facultés locomotrices tenaient évidemment du miracle, je me trouvai bientôt seul pour la première fois. Avec une étrange sensation de liberté et d'aventure, je me hâtai vers la crête.

 

« Je trouvai là un siège, fait d'un métal jaune que je ne reconnus pas et corrodé par places d'une sorte de rouille rosâtre, à demi recouvert de mousse molle ; les bras modelés et polis représentaient des têtes de griffons. Je m'assis et contemplai le spectacle de notre vieux monde, au soleil couchant de ce long jour. C'était un des plus beaux et agréables spectacles que j'aie jamais vus. Le soleil déjà avait franchi l'horizon, et l'ouest était d'or en flammes, avec des barres horizontales de pourpre et d'écarlate. Au-dessous était la vallée de la Tamise, dans laquelle le fleuve s'étendait comme une bande d'acier poli. J'ai déjà parlé des grands palais qui pointillaient de blanc les verdures variées, quelques-uns en ruine et quelques-autres encore occupés. Ici et là s'élevaient quelque forme blanche ou argentée dans le jardin désolé de la terre ; ici et là survenait la dure ligne verticale de quelque monument à coupole ou de quelque obélisque. Nulles haies ; nul signe de propriété, nulle apparence d'agriculture ; la terre entière était devenue un jardin.

 

« Observant tous ces faits, je commençai à les coordonner et voici, sous la forme qu'elle prit ce soir-là, quel fut le sens de mon interprétation.

 

« Par la suite, je m'aperçus que je n'avais trouvé qu'une demi-vérité et n'avais même entrevu qu'une facette de la vérité.

 

« Je croyais être parvenu à l'époque du déclin du monde. Le crépuscule rougeâtre m'évoqua le crépuscule de l'humanité. Pour la première fois, je commençai à concevoir une conséquence bizarre de l'effort social où nous sommes actuellement engagés. Et cependant, remarquez-le, c'est une conséquence assez logique. La force est le produit de la nécessité : la sécurité entretient et encourage la faiblesse. L'œuvre d'amélioration des conditions de l'existence – le vrai progrès civilisant qui assure de plus en plus le confort et diminue l'inquiétude de la vie – était tranquillement arrivée à son point culminant. Les triomphes de l'humanité unie sur la nature s'étaient succédés sans cesse. Des choses qui ne sont, à notre époque, que des rêves, étaient devenues des réalités. Et ce que je voyais en était les fruits !

 

« Après tout, l'activité d'aujourd'hui, les conditions sanitaires et l'agriculture en sont encore à l'âge rudimentaire. La science de notre époque ne s'est attaquée qu'à un minuscule secteur du champ des maladies humaines, mais malgré cela elle étend ses opérations d'une allure ferme et persistante. Notre agriculture et notre horticulture détruisent à peine une mauvaise herbe ici et là, et cultivent peut-être une vingtaine de plantes saines, laissant les plus nombreuses compenser, comme elles peuvent, les mauvaises. Nous améliorons nos plantes et nos animaux favoris – et nous en avons si peu ! – par la sélection et l'élevage ; tantôt une pêche nouvelle et meilleure, tantôt une grappe sans pépins, tantôt une fleur plus belle et plus parfumée ; tantôt une espèce de bétail mieux adaptée à nos besoins. Nous les améliorons graduellement, parce que nos vues sont vagues et hésitantes, et notre connaissance des choses très limitée ; parce qu'aussi la Nature est timide et lente dans nos mains malhabiles. Un jour tout cela ira de mieux en mieux. Tel est le sens du courant, en dépit des reflux. Le monde entier sera intelligent, instruit et recherchera la coopération ; toutes choses iront de plus en plus vite vers la soumission de la Nature. À la fin, sagement et soigneusement nous réajusterons l'équilibre de la vie animale et de la vie végétale pour qu'elles s'adaptent à nos besoins humains.

 

« Ce réajustement, me disais-je, doit avoir été fait et bien fait : fait, à vrai dire, une fois pour toutes, dans l'espace du temps à travers lequel ma machine avait bondi. Dans l'air, ni moucherons, ni moustiques ; sur le sol, ni mauvaises herbes, ni fongosités ; des papillons brillants voltigeaient de-ci, de-là. L'idéal de la médecine préventive était atteint. Les maladies avaient été exterminées. Je ne vis aucun indice de maladie contagieuse quelconque pendant tout mon séjour. Et j'aurai à vous dire plus tard que les processus de putréfaction et de corruption eux-mêmes avaient été profondément affectés par ces changements.

 

« Des triomphes sociaux avaient été obtenus. Je voyais l'humanité hébergée en de splendides asiles, somptueusement vêtue, et jusqu'ici je n'avais trouvé personne qui fût occupé à un labeur quelconque. Nul signe, nulle part, de lutte, de contestation sociale ou économique La boutique, la réclam