
Louis Noir
AU PÔLE ET AUTOUR DU PÔLE
Dans les glaces
Voyages, explorations,
aventures
Volume 17(1899)
Table des matières
CHAPITRE PREMIER LES PREMIERS TOURISTES. – VITESSE FOUDROYANTE
CHAPITRE VII QUATRE DUELS EN WAGONS
CHAPITRE IX UN TYPE DE « YANKEE »
CHAPITRE X CHEZ LES CORBEAUX..
CHAPITRE XIV RÉSOLUTION VIRILE
CHAPITRE XVII DÉNOUEMENT FATAL
À propos de cette édition électronique
Après tant d’explorateurs, qui ont voulu atteindre le pôle, voici qu’un prince de la maison de Savoie a entrepris d’y arriver, en poussant avec son navire aussi loin que possible à travers les floës (glaçons agglomérés) et les icebergs (montagnes de glace) ; puis en montant des traîneaux attelés de chiens.
Le prince est parti de ce raisonnement qui ne manque pas de justesse.
Il s’est dit :
« Nansen quitta son navire le Fram avec deux traîneaux, insuffisamment attelés, par conséquent n’emportant pas assez de vivres.
» Si Nansen avait trop peu de chiens pour son voyage en traîneau au pôle, c’est parce qu’il eut hâte de longer en été, par mer libre, les côtes sibériennes.
» Il n’eut pas et ne prit pas le temps de se rendre au point de la côte où un Russe de ses amis l’attendait avec une meute nombreuse et vigoureuse.
» Chiens de Samayèdes, admirablement préparés au service que l’on attendait d’eux et au climat à subir.
» Cependant, dans les mauvaises conditions où il se trouvait, Nansen parvint à quatre-vingts lieues du pôle.
» Mais ses chiens, surmenés vu leur petit nombre, crevèrent un à un d’épuisement.
» Nansen ne put donc arriver au pôle nord qu’il touchait presque.
» Il fit la retraite admirable que l’on connaît et qui lui vaut l’estime du monde entier et la fortune honorable qu’il a gagnée.
» Mais, de son voyage à travers les glaces, il ressort qu’avec un nombre de chiens suffisant, il aurait planté son drapeau sur le pôle nord.
» Si donc j’arrive sur la banquise avec une meute nombreuse, j’aurai toutes les chances de planter, moi, prince de la maison de Savoie, le drapeau italien sur le pôle ».
Et, sur ce raisonnement fort juste, le prince s’est embarqué.
Il est en route.
À cette heure, il a embarqué (dernières nouvelles) ses cent chiens samayèdes aux longs poils et s’est lancé dans les glaces.
De lui, pas de nouvelles à espérer avant deux ans.
Trois ou quatre ans peut-être.
Atteindra-t-il le pôle ? Probablement.
Il mettra toute l’énergie d’un esprit vigoureux qui a conçu et mûri un grand projet et lui sacrifie tout.
Mais si le raisonnement sur lequel il se base paraît très plausible, il n’en faut pas moins compter sur des aléas.
Les accidents d’abord.
Puis la santé.
Le monde ne va pas moins se préoccuper de ce généreux prince italien, jusqu’au jour où nous connaîtrons le résultat de sa noble tentative ; on éprouvera les mêmes angoisses que pour les malheureux Franklin et Andrée et pour l’heureux Nansen, le glorieux fils de la Norvège.
Mais, d’ores et déjà, on sait que le prince est devancé.
M. d’Ussonville a atteint le pôle.
Et il n’est pas le premier.
Deux fois, avant lui, nos lecteurs le savent, le drapeau français a flotté sur le pôle nord.
Aussi M. d’Ussonville ne revendique-t-il pas l’honneur d’avoir découvert le pôle, mais celui d’avoir eu l’idée hardie et pratique d’en rendre l’accès facile.
Ses hôtels, établis de distance en distance, forment une ligne de gîtes d’étape pour traîneaux jusqu’au bord de la grande banquise polaire qui repose sur l’océan boréal.
Cette banquise étant toujours en mouvement par suite de l’action des vents, des marées et des courants, son point recouvrant le pôle aujourd’hui est déplacé le lendemain.
Le pôle fixe est à une profondeur de deux mille mètres sous la mer.
On peut donc atteindre le pôle, mais non y séjourner.
Encore moins peut-on y fonder un établissement fixe tel qu’un hôtel.
Voilà ce que le prince constatera s’il y arrive avec ses traîneaux.
Mais du dernier hôtel de M. d’Ussonville, on monte dans un traîneau conduit par deux Esquimaux, guides surs et expérimentés, et en une seule traite, on arrive au pôle.
On dresse les tentes de cuir, on se couche et, quand on s’éveille, on n’est plus au pôle ; la banquise a marché.
Mais on n’a pas moins dormi au-dessus du pôle fixe.
Voilà donc le but de M. d’Ussonville atteint. Permettre aux touristes d’arriver facilement au pôle nord.
Nous sommes à Paris.
Chez Véfour, au Palais-Royal.
Dîner fin offert par le comte de Rastignac à des amis et à leurs femmes.
La petite comtesse de Rastignac, fille du comte, en est.
Dîner d’adieu !
Mais on ne le sait pas encore.
Très drôle, la petite comtesse.
Autant d’esprit que Gyp, ce qui n’est pas peu dire.
Elle écrit dans différents journaux et l’on se dispute ses articles.
Ils sont frappés au coin de l’originalité ; elle ne voit pas comme tout le monde ; elle a le don de pénétrer du regard au fond des choses et de décrire avec humour les découvertes qu’elle fait.
L’acuité de sa vision est telle qu’on l’a surnommée en riant : Le Rayon X.
Elle signe, du reste, R. X.
Elle a l’esprit hardi, mordant et satyrique ; nul ne tourne mieux les gens en ridicule et elle s’est fait de nombreux ennemis dont elle se moque.
Elle a coiffé sainte Catherine, comme elle le dit en riant.
Inmariable !
Pourquoi ?
Trop difficile.
Elle l’avoue.
Comment épouser un prétendant sur le compte duquel elle ne peut avoir aucune illusion, étant donné son génie d’investigation psychique qui met les âmes à nu.
Tous ceux qui avaient voulu l’épouser, avaient été devinés, déchiquetés, analysés, feuilletés de fond en comble.
Celui-ci ?
Brillante nullité.
Celui-là ?
Un ambitieux qui ferait fond sur la réputation de sa femme pour arriver.
Et cet autre ?
Un sot cachant sa niaiserie sous des dehors mondains.
Et ce superbe capitaine ? Cerveau creux.
Les années se passaient ; la petite comtesse ne se mariait pas.
Elle n’y tenait pas du tout.
– Je ne voudrais pas, disait-elle, d’un homme qui ne serait pas le maître et je ne pourrais pas supporter un maître.
Peut être ne se pressait-elle pas, parce qu’elle restait extraordinairement jeune.
Brune aux yeux bleus, au teint mat, au profil légèrement aquilin, un peu cruel, ce qui expliquait les mots sanglants dont elle cinglait les gens, elle avait l’éclat de rire franc et sonore, la physionomie mobile et gaie et personne ne lui aurait donné plus de dix-huit ans.
La reine douairière de Hollande, que ses articles amusaient fort, s’était écriée en la voyant dans un salon :
– Comment, c’est elle !
» Mais c’est une enfant.
– Votre Majesté veut dire une gamine, rectifia Huysmans qui se trouvait là.
Quant au père, le comte de Rastignac, c’était un drôle de type.
Gros, rieur, très jovial, avec une tête très bourbonnienne, il était sans préjugés d’aucune sorte.
Il tenait son rang avec beaucoup de tact et de distinction.
Personne n’aurait osé lui manquer de respect.
Et cependant il mettait tout le monde à l’aise tout en maintenant chacun à sa place avec à propos.
Physiquement et par la tournure de son esprit, il ressemblait au Régent.
Très brave, comme lui, il mettait volontiers l’épée à la main mais il se battait en riant.
Le comte avait belle fortune ; mais il n’aimait ni le faste, ni le grand train de maison, sans que l’on pût le suspecter d’avarice.
Il savait donner.
Plus d’un artiste dans l’embarras l’avait vu entrer dans son atelier, choisir un tableau et le payer largement, uniquement pour le sortir de la gêne.
Il était grand amateur de voyages et sa fille avait les mêmes goûts ; ils avaient fait plus d’une fois le tour du monde par différents itinéraires.
Le comte disait :
– Il faut voir les gens chez eux.
» Un Chinois qui est en France, n’est plus un Chinois.
Combien il avait raison !
Quand on fut au champagne, M. de Rastignac dit à ses amis :
– Ça, j’espère que nous allons boire à mon prochain voyage.
– Comte, vous partez ?
– Oui.
– Avec la comtesse ?
– Oui.
– Et vous allez ?
– Au pôle nord.
On se mit à rire.
– Là ! là ! fit-il.
» Calmez-vous.
» Votre hilarité n’est pas de saison et nous allons bien réellement au pôle.
» Et c’est facile.
– Comte, vous plaisantez agréablement.
– Non pas.
» Vous connaissez tous d’Ussonville ?
– Oui ! oui !
» L’homme aux milliards !
– Mon ami d’Ussonville s’est mis en tête d’établir depuis l’embouchure du Mackensie jusqu’au pôle une ligne d’hôtels gîtes d’étape.
» Entre chaque hôtel, il y a de cinquante à soixante lieues de distance.
» C’est un trajet de douze heures en traîneau avec bons repas en route et bon gîte à l’arrivée.
» Or, ce projet est en bonne voie de réalisation, car d’Ussonville m’a télégraphié :
« Deuxième hôtel polaire construit dans l’île de Banks 75e degré latitude nord.
»Partons pour l’extrémité nord-est de l’île Melleville, 77e degré.
»Y construirons troisième hôtel.
»Quatrième hôtel, île Bathuret.
»Cinquième, Nouvelle-Cornouaille.
»Sixième, Terre Ellesmère.
»Septième, Terre Gruelt.
»Huitième, Terre de Grant.
»Neuvième, île Lookwood au 83c degré à 30 lieues du pôle.
»Au delà, l’inconnu.
»Mes premiers hôtels attendent des touristes. »
– Quel homme, ce d’Ussonville !
– Extraordinaire !
– Il y arrivera, au pôle.
– Il en est bien capable !
Le comte levant son verre :
– Messieurs, à mon ami d’Ussonville !
On répéta le toast avec enthousiasme et l’on vida les coupes.
Le comte reprit :
– J’ai calculé que j’avais le temps d’arriver à l’embouchure du Mackensie avant l’embâcle.
» Je pars demain.
» Je m’embarque au Havre.
» J’arrive à New-York en 7 jours.
» En quarante-huit heures je traverse la moitié de l’Amérique par la grande ligne américaine transcontinentale.
» J’arrive au lac Vinnipeg.
» Un vapeur commandé par télégramme m’y attendra.
» Il me conduira rapidement jusqu’auprès du lac Nelson.
» Là, il y a un court partage.
» Du lac Nelson un autre vapeur me conduira au lac de la Hache.
» Là encore un partage.
» Mais je remonte en vapeur au lac Athabasca et je parcours tout le Mackensie jusqu’à son embouchure.
» Là, je trouve le premier hôtel polaire et je m’y repose un peu.
» Ensuite je gagne successivement les autres hôtels dont le dernier sera peut-être construit ; auquel cas, j’irais au pôle.
» Je dis : j’irais. Je rectifie.
» Nous irions, puisque ma fille m’accompagne dans ce beau voyage.
– Comte, je pars avec vous.
Celui qui faisait cette déclaration était un jeune diplomate autrichien, fort riche, apparenté aux Metternich, M. de Jellalich.
Il était entré dans la diplomatie pour avoir l’air de faire quelque chose.
Au fond, dévoré du désir de voir le monde et se faisant envoyer dans les capitales où d’autres se seraient mortellement ennuyés.
À Pékin, par exemple.
À Lima tout récemment.
À Rio-Janeiro, d’où il venait de revenir avec un congé.
Il s’était marié avec une Viennoise blonde, langoureuse et charmante.
Très douce.
« Un peu poupée de Nuremberg » disait la petite comtesse.
Elle aimait beaucoup son amie Mme de Jellalich ; mais elle s’en moquait.
Trop sentimentale, la Viennoise !
Gretchen !
Aussi pourquoi diable avait-elle une passion ridicule pour son mari.
Elle lui faisait la guerre à ce sujet, lui disant que c’était aux hommes à aimer les femmes et à celles-ci de se faire adorer.
La tendre Viennoise était inguérissable. Jellalich, petit-fils du général hongrois de ce nom, célèbre sous le premier Empire, était un beau type de sa race.
Beaux yeux noirs.
Figure d’un oval très élégant aux traits accentués.
Moustaches de houzard très longues.
Une figure bien plus martiale que diplomatique et d’expression très énergique.
Il aurait voulu être officier, faire sa carrière militaire, mais dans la famille des Jellalich, l’aîné était toujours diplomate, le second soldat, le troisième ecclésiastique.
Jamais on ne dérogeait à cette règle inflexible et il avait dû s’y conformer.
C’est qu’aussi un diplomate a besoin de paraître, il faut de la fortune et l’aîné des Jellalich jouissait d’un majorat.
Ambassadeur, il pouvait faire très grande figure à l’étranger.
Et il était de tradition que le Jellalich diplomate devînt ambassadeur.
Quand celui ci eut déclaré qu’il allait au pôle, la petite comtesse se mit à rire.
– Louise, dit-elle à Mme Jellalich, c’est le moment de chanter, comme dans la complainte de Marlborough :
Vos beaux yeux vont pleurer,
Vos beaux yeux vont pleurer.
– Pourquoi ?
– Votre adoré part au pôle.
Tu nous quittes et tu t’en vas
Tu t’en vas et tu nous quittes !
» Autre complainte.
– Mais… je le suis…
– Au pôle ?
– Partout !
– Louise, vous n’y pensez pas ! protesta Jellalich.
» Au pôle… vous !
– Renée y va bien.
– Mais, je suis un garçon manqué ! dit en riant la petite comtesse.
– Et moi une femme décidée à ne jamais abandonner son mari.
Jellalich se réserva de combattre plus tard cette résolution de sa femme.
Elle devina sa pensée.
Au garçon qui servait le champagne, elle dit :
– Donnez-moi de quoi écrire.
Et quand elle eut le buvard ouvert devant elle, au garçon elle dit :
– Faites monter le chasseur.
Jellalich :
– À qui donc écrivez-vous ?
– À ma femme de chambre, pour qu’elle fasse mes malles, puisque c’est demain matin que nous partons.
» Je suppose que vous allez aussi donner des ordres à Jean.
– J’allais l’oublier.
» Mais puisque vous tenez la plume, donnez ces ordres vous-même.
Il échangea un regard avec la petite comtesse et lui fit un signe qui signifiait :
– Rien ne la fera changer de résolution ; je la connais.
– Madame, dit le comte, n’emportez pas trop de bagages.
Elle sourit.
– Le strict nécessaire ! dit-elle.
» S’il me manque quelque chose, je l’achèterai à New-York.
» On s’y habille, je suppose.
» N’étant pas Parisienne, je ne me figure pas qu’il n’y a qu’à Paris que l’on puisse trouver des toilettes élégantes.
» À Vienne, à Buda-Pesth, à Munich, à Londres, on trouve d’excellents tailleurs pour dames, croyez-le bien, chère amie.
Elle s’adressait à la petite comtesse.
Mais celle-ci, Parisienne dans l’âme, s’écria dédaigneusement :
– De l’élégance, hors de Paris, peut-être ! Du chic, jamais !…
Tout le monde rit, tant elle mit de conviction dans cette profession de foi !
Mme Jellalich dit tranquillement :
– Je ne tiens pas, moi, à avoir ce que vous appelez du chic.
» Je suis souvent choquée comme femme en voyant des femmes du monde chercher à avoir du chic comme des parvenues.
» Je me passe du chic très volontiers.
– C’est la fable du renard et des raisins ! ma très chère.
– Non !
» Le renard voulait les raisins.
» Moi je ne tiens pas du tout au chic.
La calme riposte de la Viennoise mit les rieurs de son côté.
La petite comtesse, en prit un peu la mouche et bouda.
Mme de Jellalich ne parut pas s’en apercevoir.
Elle termina sa lettre et la donna au chasseur pour la porter.
Mais un des convives dit au chasseur :
– Attendez donc !
Et il demanda le buvard…
À son tour il écrivit, puis il passa la plume à sa femme.
Auparavant, ils s’étaient consultés tous les deux à voix basse.
Un couple très remarquable.
M. Désandré était un sportman enragé et madame une sportwoman plus enragée encore que monsieur.
Fort riches !
Mais pas de train de maison.
Petit hôtel commode, femme de chambre, valet de chambre, un cocher pour un coupé et un chef de cuisine, c’était tout, comme maison.
Mais en revanche, chevaux de selle magnifiques pour monsieur et pour madame ; yacht sur Seine avec équipage breton ; bicyclettes ; salle d’escrime, de boxe, de gymnastique, etc., etc.
Tout ce qui regardait les sports les intéressait, et ils suivaient les chasses à courre de l’équipage des Lebaudy.
Et toutes les manies des gens qui s’adonnent aux sports.
Braves gens, du reste.
Bonnes gens !
Mais nuls.
Le sentant, désirant être quelque chose et attirer l’attention.
Prêts à tout pour cela.
Très modistes, c’est-à-dire esclaves des modes, fussent-elles ridicules ?
Raides en public, gourmés, ayant de la tenue avec rigueur, parce qu’ils ne pouvaient valoir que par les apparences.
Très bons au fond.
Mais pas d’idées !
Monsieur empruntait les siennes au Gaulois, madame au Figaro.
Ne regardaient au Salon que les toiles recommandées par leur journal, ne voyaient que par leur journal, et encore étaient-ils loin de tout lire, ne comprenant pas.
Dans l’intimité, le masque tombait et on se trouvait en présence d’excellentes personnes que l’on finissait par aimer beaucoup, car ils se mettaient en quatre pour obliger leurs amis.
Mais combien drôles, quand ils paradaient devant la foule.
Et voilà que, ayant écrit leur lettre, le mari dit d’un air fin :
– Et nous aussi, nous allons au pôle !
– Alors, dit en riant la petite comtesse, le pôle est à la mode.
– Nous allons le lancer ! dit Mme Désandré. Tout le monde voudra y aller, quand on saura que nous y sommes.
– Il en a une chance, le pôle, d’être patronné par vous…
– Il est de fait que, quand nous adoptons une mode, tout Paris l’adopte aussi.
C’était là une des illusions des Désandré. Et la femme de dire :
– Va-t-on parler de nous !
» Les journaux annonceront notre départ.
» Et au retour donc !
» Quel succès !
Pauvres gens !
Ils allaient au pôle par vanité, pour que le Tout-Paris s’occupât d’eux.
Quel vide dans ces cervelles-là ! M. de Rastignac dit en souriant :
– La nuit porte conseil. Peut-être réfléchirez-vous.
» Si vous persistez demain matin, rendez-vous à la gare Saint-Lazare.
» Il se fait tard pour gens qui ont besoin de dormir pour se lever de bonne heure.
» Garçon, l’addition !
M. de Rastignac paya et les convives prirent congé les uns des autres.
Le lendemain, tout le monde était exact au rendes-vous.
On monta dans un wagon-salon retenu par M. de Rastignac.
Lui en complet très simple.
La petite comtesse, vêtue comme si elle se rendait à une partie de campagne sans cérémonie ; ils faisaient toujours simplement les choses, sans affecter la simplicité.
M. Jellalich était très élégamment vêtu comme toujours.
Point d’exagération toutefois.
Sa femme un peu emmitouflée à la façon allemande.
Mais les Désandré étaient en grande tenue de voyage.
On eût dit que monsieur et madame partaient pour la chasse.
Guêtres, melon pour monsieur, chapeau de feutre pour madame, habits de velours pour tous les deux, ceinturons de cuir jaune, tout le trimbalin prétentieux du chasseur parisien amateur qui veut poser au nemrod.
Et, en sautoir, le sac de voyage.
En poche, le Figaro et le Gaulois, prévenus à temps, déjà parus…
Et, quand on fut dans le wagon, ils montrèrent les deux feuilles à leurs amis.
– Voyez ! Dans les échos.
» Notre voyage est annoncé !
» On ne va s’occuper que de ça aujourd’hui dans Paris.
Et les Désandré passèrent la revue de tous ceux « qui en seraient bien étonnés ».
M. Jellalich et M. de Rastignac lurent les journaux.
La petite comtesse s’amusa d’un livre de Gyp qui venait de paraître.
Mme Jellalich se délecta d’un roman sentimental.
Deux heures après, on annonçait que le déjeuner était prêt.
Wagon-restaurant. Excellente cuisine. Bons vins.
Causerie au fumoir.
Puis, à nouveau, lectures.
Ah ! les riches ont une façon bien commode de voyager.
On arrive sans s’en douter.
On descend au Havre pour s’embarquer immédiatement.
Oh ! ces paquebots !
Quel luxe !
Cabines confortables, avec toilette et excellents lits.
Salon et bibliothèques.
Toutes les revues, tous les journaux illustrés, tous les magazines, tous les périodiques intéressants.
Piano.
Il est rare qu’il n’y ait pas de passagères, de passagers ayant du talent.
On chante.
Le soir, on danse.
Les repas sont succulents et le service est somptueux.
Puis ce sont les promenades sur le pont et les causeries à l’arrière.
On se distrait beaucoup par le jeu, et, en temps calme, par des parties de jeu sur le pont.
On fait connaissance avec les passagers, qui vous racontent leur histoire.
Il semble, au bout de deux heures, que l’on se connaît depuis des années.
Mais, une fois à paris, on s’oublie avec une rapidité extraordinaire.
Dans leur traversée, les voyageurs pour le pôle nord, eurent cette chance qu’une troupe d’opéra se rendant à New-York pour de là faire une tournée en Amérique, était à bord et que cette troupe se composait d’artistes de beaucoup de talent.
Il y eut des représentations, des concerts et l’on passa le temps agréablement.
Peu de roulis.
Point de tangage.
Mer calme.
La Gironde, ce beau navire de 14o mètres de long, poussé par ses puissantes machines, dévorait la distance.
On filait à toute vitesse.
Seuls les grands oiseaux de mer pouvaient suivre le navire.
Les marsouins, en se jouant, essayèrent de lutter.
Si l’on en apercevait un troupeau à l’avant, il était bientôt dans les eaux du paquebot qu’il entourait en se livrant à des sauts désordonnés et amusants :
Mais il glissait dans le sillage, faisait effort pour se maintenir, cédait et disparaissait dans le lointain.
Mais toujours les mouettes planaient autour de la Gironde.
Ces oiseaux élégants, d’un vol si noble, d’une immense envergure pour leur petit corps, sont attirés par le poisson que le passage d’un navire attire toujours à la surface.
Ils adoptent un bâtiment à sa sortie du port et le suivent jusqu’à destination.
On les voit, à certaines heures, devancer le vapeur, se poser sur les flots et s’y délasser pour reprendre ensuite leur vol.
Mais les gros poissons leur rendent le mal qu’ils font aux petits.
Souvent, on entend une bande de mouettes au repos jeter des cris et s’envoler avec épouvante. C’est un requin ou un autre vorace de la mer qui a happé l’une d’elles.
Et les cris de protestation éclatent, éternellement dérisoires.
Tu manges plus petit que toi et tu es mangé par plus gros que toi.
C’est la loi immuable de la nature pour les carnivores.
Pendant la nuit, les mouettes disparaissent ; elles dorment sur l’eau.
Vers huit heures du matin, chaque jour, elles rattrapent le navire.
Aux environs de Terre-Neuve, on eut de vives inquiétudes.
Brumes épaisses !
Temps bouché !
Ces brumes sont causées par la fonte des icebergs.
Montagnes de glace.
Au printemps et pendant tout l’été, elles descendent de la mer de Baffin et vont fondre dans les eaux tièdes du Gulf-Stream, ce fameux courant d’eaux chaudes qui part du golfe du Mexique et bat Terre-Neuve d’une de ses branches.
Ces icebergs sont des pointes énormes de glaciers situés près des rivages.
On sait comment se forment les glaciers.
Une rivière sort de terre et ses eaux gèlent en région de neiges éternelles.
Cette glace ne fond pas, mais elle s’accumule et marche, marche lentement, mais marche sans cesse, poussée par l’eau qui en dessous produit une poussée irrésistible.
Le savant Agussiz a indiqué le moyen de mesurer la vitesse de marche d’un glacier et il a établi les lois de formation.
Les glaciers poussent, dans la mer, par suite de leur marche, leur pointe qui forme caps de formes différentes.
Or, cette pointe augmente toujours, s’enfonce toujours.
On a cru longtemps que le cap de glaces, le futur iceberg, à force de peser sur l’eau et d’y proéminer, se cassait par suite de sa pesanteur et se détachait du glacier.
Grosse erreur.
C’est tout le contraire. L’eau casse la glace.
Celle-ci étant plus légère que l’eau de mer, de beaucoup, cette eau tend à la repousser ; la pression devient si forte, la repoussée en l’air se fait si puissante que le cap se casse, et, détaché du glacier, forme un iceberg qui flotte, et, par suite des vents dominants et des courants, tend toujours à passer de la mer de Baffin, dans les eaux de Terre-Neuve.
Dès qu’il fait de la brume noire, une brume à couper au couteau, le triple danger commence et l’angoisse serre les cœurs.
Ni marins, ni passagers n’y échappent.
Les vigies sont doublées.
Le capitaine ne quitte plus la passerelle, car on peut rencontrer un iceberg, la terre ou un autre navire.
On sait comment a péri la Bourgogne !
Des trois rencontres, la plus périlleuse est celle de l’iceberg.
La sirène siffle, mugit, ajoutant les angoisses de l’oreille aux souffrances de l’œil ; mais la montagne de glace n’entend rien.
Elle avance sourde et implacable.
Heureusement elle n’est pas tout à fait muette et le clapotis des vagues avertit la vigie de son approche.
Alors on manœuvre pour l’éviter.
Et le passager voit avec terreur, un spectre blanc de formes très vagues passer à tribord ou à bâbord.
Il entend tout autour les plaintes sinistres des flots qui rongent la base de l’iceberg ; c’est la mort qui frôle le vapeur en passant près de lui.
Et l’inéluctable loi de la concurrence à tout prix cause les grandes catastrophes, car la lutte est ardente entre compagnies anglaises, américaines et françaises.
C’est à qui gagnera quelques heures sur les autres lignes.
On peut faire tous les règlements possibles ; ils seront impuissants.
Le voyageur veut arriver vite, dût-il y risquer sa vie.
Et les compagnies doivent tenir compte de cette impérieuse volonté.
Le remède ?
Il faudrait une entente internationale pour imposer des routes d’aller et de retour, avec très fortes pénalités.
Les Anglais n’en veulent pas. Les Américains non plus.
La brume et les icebergs continuent à faire des victimes.
Mais si la brume se lève, si le soleil éclaire un iceberg.
Quel éblouissement !
Sa forme la plus fréquente est celle d’un vieux château moyen âge, couvert de givre.
Le lent dégel a fait son œuvre de sculpteur habile.
Il a découpé des clochetons, des tourelles, percé des mâchicoulis, fouillé des poternes.
On tombe en admiration.
Mais le dégel en dessous, par l’eau de mer, a rongé la base du château fort.
Le défaut d’équilibre produit son inévitable effet.
Tout à coup l’iceberg se retourne, soulevant d’énormes vagues et le grand paquebot danse comme une coquille de noix.
Quel spectacle !
Aussi M. Désandré eût-il, en face d’une de ces scènes grandioses, un mot qui était bien d’un sportman parisien. Il dit :
– C’est aussi beau qu’au théâtre.
Et la petite comtesse qui l’entendit, rectifia railleusement :
– Presque !
C’était bien là l’opinion de M. Désandré, car il ne protesta.
Bien loin de là !
Il excusa l’insuffisance de la nature en disant :
– Au théâtre, l’effet est toujours plus grand.
Quand à Mme Désandré elle manifesta son admiration, par ce mot :
– Ah ! mon ami, quelle galoupette !
Et la petite comtesse de dire :
– Ma chère, les icebergs, voyez-vous, ce sont les clowns de la mer !
Mme Désandré ne sentit pas ce qu’il, y avait d’ironique dans ce mot.
– Très joli ! fit-elle. Les clowns de la mer ! Je le retiendrai, celui-là !
Ces bons Désandré !
Ils étaient à bord tout aussi à l’étiquette qu’à Paris.
Toilette matinale.
Toilette de déjeuner.
Toilette d’après-midi.
Toilette de dîner.
Toilette de soirée.
Et tirés à quatre épingles. Plus raides que des Anglais. Plus compassés !
– Voyons, cher monsieur Désandré, disait la petite comtesse, ne le faites donc pas tout le temps à la pose pour la dignité.
Mais lui :
– Ma chère enfant, je représente le Jockey-Club et vingt-trois sociétés sportives ; je suis forcé de conserver une correction impeccable.
Correction impeccable !
C’était une de ces formules qu’il ramassait dans un journal et dont il ornait son cerveau vide, comme certains bourgeois croient orner avec des chromos leurs murs vides de tableaux.
Oh ! les snobs !
Race impérissable.
Mais, en somme, le snob est encore une importation anglaise.
Nous avions le badaud, le jobard, deux excellents types bien français.
Et maintenant, ce triomphe de l’anglomanie, nous avons le snob !
Voilà pourquoi je hais tous les Anglais.
New-York, la ville par excellence des États-Unis, le Londres américain.
Se dresse en face de Brooklin qui s’élève dans l’île de Long-Island.
Longtemps rivales.
Aujourd’hui fraternellement réunies en une même et seule cité.
Réunies par un pont qui est une merveille et sous lequel les plus grands navires passent toutes voiles déployées.
Et superbe, colossale, imposante, phare merveilleux, la Liberté éclairant le monde, de Bartholdi, fait planer sur la rade ses flots de lumière symbolique.
Trois millions d’âmes.
Un commerce immense.
Tête de ligne du transcontinental qui l’unit à San-Francisco.
En quatre jours, le train rapide nous transporte de l’Atlantique au Pacifique !
Dès que l’on a mis le pied dans cette ville, on se sent dans un monde nouveau.
L’œil cherche vainement les fiacres, les omnibus, tout le vieil attirail roulant des villes européennes.
Plus de traction animale.
Tout par l’électricité !
Fiacres, tramways, chemins de fer électriques et rien autre.
Dans deux ans, nouveau système !
On construit un chemin de fer entre Philadelphie et New-York.
Une lieue à la minute.
Et tous les autres chemins de fer adopteront ce système.
Nous, dix ans plus tard que les autres.
Mais alors Marseille, à deux cents lieues de Paris, en sera à deux cents minutes, moins de quatre heures !
Alors les Américains auront doublé, triplé cette vitesse.
Nous serons toujours en retard.
Pauvres routiniers.
À la sortie du vapeur, sur le quai même, les voyageurs furent cueillis par une voiture électrique.
Voiture de l’hôtel qu’on leur avait recommandé.
Douce traction !
Rapidité admirable.
À l’arrivée, on plaça les voyageurs dans un ascenseur, leurs bagages dans un autre, et, en route pour le quatorzième étage, sans fatigue, assis dans de bons fauteuils.
Vos bagages sont arrivés avant vous.
On vous indique vos appartements.
Après, plus de garçons.
On remplace le personnel par le service électrique.
Une plaque indicatrice en anglais, en français, en espagnol, en portugais, etc.
Vous voulez un bain !
Votre salle de bain est là, tout contre ; vous y entrez. Vous pressez un bouton.
Tout un système de brosses, tout un appareil à nettoyer fonctionne.
De puissants jets lavent à grande eau ; votre baignoire étincelle.
Vous voilà assuré de sa propreté. Elle se remplit d’eau tiède. Un bouton pour l’eau chaude !
Un autre pour l’eau froide.
Après le bain, la douche.
Après la douche, la friction donnée par des brosses mues par l’électricité.
Vous voulez une consommation ? De la bière ?
Pressez le bouton bière.
Un grog au rhum ?
Pressez le bouton grog-rhum.
Une petite porte dont vous ne soupçonniez pas l’existence s’ouvre et roule sur ses propres rainures qui se sont retournées.
La consommation est dessus.
Mais le courrier est arrivé.
Vous avez des lettres.
On vous les envoie par les ascenseurs distributeurs qui remportent vos lettres.