
Louis Noir
UNE CHASSE À COURRE AU PÔLE NORD
Chez les esquimaux
Voyages, explorations,
aventures
Volume 15(1899)
Table des matières
CHAPITRE PREMIER UN CONGRÈS DE COQUINS
CHAPITRE II DANS L’ÎLE DE BANKS
CHAPITRE III ÉQUIPAGE DE CHASSE
CHAPITRE IV UNE INAUGURATION !
CHAPITRE V LES ÉTONNEMENTS DE DEUX TRAPPEURS ET D’UN SIOUX
CHAPITRE VIII DANS L’ÎLE DE BANKS
CHAPITRE IX PÊCHE-CHASSE AUX MORSES
CHAPITRE XI REVANCHE DE DAMES.
À propos de cette édition électronique
Ils sont là six blancs, dans un bois de pins, autour d’un bon feu devant lequel rôtissent des quartiers de daim.
Comme nous sommes à l’extrême nord du Canada, il y a encore de la neige ça et là sur le sol, quoique nous soyons à la fin de mai et que le printemps soit commencé.
Les blancs, assis en rond sous un soleil encore chaud, il est trois heures de l’après-midi, causent avec animation.
Une dizaine d’indiens, leurs domestiques évidemment, s’occupent les uns de la cuisine, les autres d’installer des huttes pour la nuit.
Leur façon d’opérer est très simple ; ils choisissent un arbre qui, comme l’épicéa, fait retomber presque jusqu’au sol ses premières branches très touffues.
Ils assujettissent sur le sol avec des pierres l’extrémité des branches.
Il en résulte qu’ils ont ainsi la charpente bien garnie déjà, d’un toit conique soutenu par le tronc et reposant sur le sol.
Sur cette charpente, ils jettent force branches qu’ils coupent, puis des épaisseurs de mousse, puis encore des branches.
Une petite entrée très basse, facile à boucher avec des branches et des mousses, donne accès à l’intérieur.
On entre en rampant.
Avec un bon sac de couchage en fourrure, dans les poils duquel on se fourre, on brave le froid intense des nuits.
De 15 à 2o degrés au-dessous de zéro, alors que, dans le jour, il fait 2o au-dessus de zéro au soleil.
Mais la hutte est un bon abri.
Pour les blancs deux huttes.
Pour les Indiens trois.
Maîtres et domestiques couchent à part, par vergogne chez les maîtres et manque de confiance envers leurs serviteurs.
Car tout ce monde-là est du très sale monde.
Les Indiens sont des bannis.
Quand une tribu est mécontente d’un de ses membres, elle le chasse.
Et toujours ces Indiens cherchent à s’attacher à un blanc.
Pourvu que celui-ci fournisse de temps en temps du tafia, il sera assez bien servi.
Drôles de domestiques que ceux qui ne montrent du zèle que pour bien se saoûler une ou deux fois par mois.
Tout ce monde, armé jusqu’aux dents, est venu là à cheval.
Les chevaux pâturent.
Ils coucheront à la belle étoile.
Ils y sont habitués.
Les Indiens ont de mauvaises figures, des mines patibulaires.
Chez aucun peuple, on ne voit autant de types de ce que j’appellerai les animaux humains, des hommes ressemblant à des bêtes.
Hommes-fouines, hommes-renards, hommes-loups, hommes-jaguars, etc.
Il y en avait là, dix ou douze qui rappelaient soit une ou l’autre bête féroce.
Sombres du reste, taciturnes et d’allures sournoises, ils travaillaient aux huttes silencieusement mais adroitement.
Les blancs étaient tous très bien vêtus, et quatre d’entre eux avaient des allures de gentlemen, mais de gentlemen alcooliques.
La voix éraillée, l’œil halluciné, les yeux rouges, les mains tremblantes, permettaient de classer à première vue ces messieurs parmi les buveurs invétérés de rhum et de gin.
Pas d’erreur.
Mais ils avaient encore force physique et intelligence.
Ils étaient relativement jeunes.
Ils s’étaient donné rendez-vous là, sur l’initiative de l’un d’eux, un certain Nilson, à tête de renard et de chat.
Très remarquable, avec ses oreilles pointues et très détachées.
C’était un déclassé, un raté comme nous dirions en France, mais il avait reçu une instruction solide et aimait à en faire parade ; cela lui donnait une supériorité sur les autres.
Dès que le cercle avait été formé, il avait pris la parole.
– Mes camarades, avait-il dit, nous étions les directeurs des forts qui servent de factoreries à la Compagnie de Pelleteries de la baie d’Udson et nous ne sommes plus rien.
» Destitués !
» Chassés !
» Bannis !
» Remplacés !
» Et, par dessus le marché, ruinés.
Il y eut une explosion de colère.
« Canaille d’inspecteur ! »
« Le diable l’emporte au bout de sa fourche pour le rôtir à grands feux. »
« Si une bonne fièvre jaune pouvait donc l’emporter ! »
« La peste l’étouffe ! »
Une espèce de géant, une brute, mais non dénuée de ruse, un vieux, le seul vieux de cette assemblée, qui ressemblait à un ours blanc étonnamment, demanda :
– Mais pourquoi diable cet homme a-t-il acheté tant d’actions de la Compagnie, et ses compagnons comme lui, au point qu’ils sont les maîtres et qu’il s’est fait nommer inspecteur général avec pleins pouvoirs ?
– Ours-Blanc, mon ami, j’ai pris mes renseignements.
» Notre nouvel inspecteur est un monsieur qui est quatre ou cinq fois milliardaire.
» C’est un homme qui a découvert une montagne d’or, qui a récolté les champs d’or, qui fait exploiter aujourd’hui les mines extraordinairement riches par une compagnie, dont lui et les siens ont les actions pour les quatre cinquièmes.
» Cet homme si riche est un fou.
» Il veut aller au pôle, au centre de la terre, dans la planète Mars, la lune lui paraît trop rapprochée.
» Il la dédaigne.
– Est-ce que vous blaguez, Nilson ?
– Pas du tout.
» Je suis sûr de ce que je dis.
– Mais voyons, aller au centre de la terre, c’est impossible.
– Ce n’est pas tout à fait ce qu’il veut, et je me suis mal expliqué.
» Il veut arriver au feu central.
» Alors plus besoin de houille, on capterait la chaleur de ce feu.
– Bon.
» Mettons que ce soit possible.
» Mais le voyage aux planètes ?
– Vous permettrez, cher Ours Gris, de vous dire que vous n’êtes pas instruit comme moi, ce n’est pas votre faute, mon bon ami.
» Vous ne pouvez comprendre ce que je comprends ; c’est évident.
» Je vais cependant essayer de vous initier aux possibilités de ce projet.
» Pourquoi un ballon monte-t-il dans l’air, mon cher camarade ?
» Parce qu’il est rempli d’un gaz plus léger que l’air.
– Oui ! oui !
» Pas besoin d’être savant pour savoir ça, master Nilson.
– Entendu.
» Mais au-dessus de l’air, qu’est-ce qu’il y a, mon bon ami ?
– Je n’en sais rien.
» Je suppose même qu’il n’y a rien.
» Ç’est le vide.
– Le vide n’existe pas dans la nature, c’est impossible.
» Entre les planètes, il y a des espaces remplis d’un fluide que l’on appelle l’éther et dont on ne connaît pas la composition.
» Connaître ce fluide serait peut-être résoudre le problème.
» Qui sait si ce fluide condensé ne donnerait pas des gaz, comme l’oxygène et l’hydrogène dont on fait de l’eau, comme l’oxygène et l’azote dont on fait de l’air.
» Or, si l’on pouvait gonfler un ballon d’un fluide plus léger que l’éther, le ballon monterait dans l’éther, c’est certain.
» Et l’on fabriquerait de l’air respirable, de l’eau buvable ; on mangerait, car on pourrait emporter des aliments condensés.
– Ainsi, vous Nilson, vous croyez cela possible ?
– Oui.
» Et M. d’Ussonville, qui a des milliards, est en train de faire construire sur le toit du monde, le Pamir, à la plus haute altitude du monde, un observatoire d’où s’élèveront des ballons.
» Ils atteindront au plus près de l’éther, l’éther lui-même peut-être.
» Alors, on touchera à ta solution.
– Mais, vous avez traité cet homme de fou.
– Le génie et la folie se touchent.
» Mais si j’ai qualifié M. d’Ussonville de fou, c’est parce que je trouve insensé qu’ayant des milliards, au lieu d’en jouir, il cherche à résoudre des problèmes scientifiques.
» Qu’il aille au pôle si ça l’amuse, passe encore ; le feu souterrain, soit !
» Mais le voyage dans la planète Mars pour faire plaisir à un certain astronome français, Camille Flammarion, qui s’est toqué de cette planète, je trouve ça déraisonnable.
» Il risque de mourir comme Crocé-Spinelli ou comme Pilâtre de Rozier.
L’Ours-Blanc se gratta l’oreille et il dit avec un air modeste :
– Connais pas ces gentlemen ; mais s’ils ont voulu aller dans la lune ou dans les planètes, il ne faut pas s’étonner s’il leur est arrivé du désagrément, voire même, s’ils en sont morts.
» Car, enfin, si je voulais, d’un bond, franchir un précipice de trente mètres de large, m’est avis que je me casserais le nez au fond.
– Pas sûr !
» Avec un appareil bien combiné, on y arriverait… facilement…
– Vous croyez ?
– Est-ce que, avec un parachute, on ne descend pas d’un ballon qui plane à trois mille mètres de hauteur ?
» Est-ce que ça ne se fait pas avec aisance, grâce et facilité ?
» Supposez un bord du précipice plus élevé que l’autre.
» Avec un parachute et un bon vent, on passerait sur le précipice.
» Mais il y a mieux à inventer.
L’Ours-Blanc se mit à grogner et il dit d’un air de mauvaise humeur :
– Vous avez réponse à tout.
– Mon très cher ami, par le temps qui court, il ne faut douter de rien.
» Si l’on vous avait dit, il y a vingt ans, qu’à cent lieues de distance, vous pourriez parler à l’oreille de quelqu’un, vous auriez affirmé que l’on se moquait de vous, n’est-ce pas ?
» Eh bien ça se fait !…
» Donc ne venez plus me parler de choses impossibles.
» Il n’y en a plus.
Nilson, ayant produit ainsi un grand effet sur son auditoire, résolut de l’étonner encore davantage.
– J’ai eu, dit-il, l’heureuse chance de causer avec un capitaine qui se trouve parmi les lieutenants de M. d’Ussonville.
» C’est un Marseillais.
» C’est un prestidigitateur étonnant.
» Or, il avait appris que je connaissais les vertus extraordinaires d’une plante qui guérit les plaies les plus malsaines.
» J’en tenais le secret d’un sorcier indien auquel je l’avais acheté.
Ce capitaine Castarel me dit :
– Mon pauvre master Nilson, vous voilà ruiné de fond en comble.
» Vous allez vous trouver sur le pavé après avoir été rapatrié à Montréal.
» Mais, avec cinq mille dollars, un homme peut toujours se relever.
» Je vous les offre pour votre secret.
– Cinq mille dollars !
– Oui.
» Et ça les vaut !
» Marché fait, vous pensez bien.
– Parbleu !
– Et je me suis mis à soigner un Indien dont le bras était déjà gangrené.
» Succès complet !
» Le capitaine était resté avec moi au fort River-Peel pour voir la cure, et, comme il est bon garçon, nous avons causé amicalement, quoique son chef, l’inspecteur général, m’eût destitué, ce à quoi il ne pouvait rien.
» Car M. d’Ussonville, bien au courant de tout, s’attendait à notre hostilité et il s’est arrangé pour être le maître et pour nous destituer.
» Pas commode, le commandant.
» Avec lui, ce qui est dit est dit, ce qui est fait est fait.
» Jamais il ne revient sur ce qu’il a décidé.
» C’est un Basque.
» Homme terrible.
» Tout d’une pièce.
» Mais ça ne m’a pas empêché d’apprécier M. Castarel, homme aimable.
» Et nous avons causé des projets de son chef et des grands moyens qu’il a de les réaliser.
– Bon ! dit un des directeurs destitués.
» Je vous ai écouté avec attention, et, moi, je suis capable de vous comprendre.
L’Ours-Blanc furieux :
– C’est donc à dire que j’en suis incapable, master Chirpick ?
L’autre :
– Ai-je dit cela ?
– Vous l’insinuez.
– Pas du tout.
» Si on parlait de manger un bon morceau et de boire un bon coup et si je déclarais que je suis en état de le faire, cela voudrait-il dire que vous en êtes incapable ?
» Je dis tout simplement à mon ex-collègue Nilson que si, par ses études, il est à même de comprendre ce que lui a dit le capitaine Castarel, moi, ex-très bon élève de l’académie de Montréal, je suis à sa hauteur.
» Quant à vous, cher ex-collègue, je ne prétends pas que, malgré votre manque d’instruction supérieure, vous soyez incapable de comprendre.
» C’est votre affaire.
» Si vous comprenez, tant mieux ; si vous ne comprenez pas, tant pis.
Tous les autres se mirent à rire.
L’Ours-Blanc furieux proféra des menaces et donna de violents signes de colère.
Nilson lui dit :
– Quand vous vous battrez l’estomac comme un ours qui est en fureur, ça ne fera pas que master Chirpick ait eu tort.
» Un homme ne peut tout avoir.
» Vous possédez une force physique qui fait notre admiration à tous.
» Vous êtes l’Hercule de notre société et Hercule fut un demi-dieu.
» Pour que nous soyons vos égaux, il faut bien que nous ayons quelque chose que vous n’avez pas ; ce quelque chose est l’instruction supérieure.
» Mais enfin je vais vous dire une chose qui, quoique étonnante, peut être perçue par l’esprit le plus obtus.
» Il faut qu’il y mette autant de bonne volonté que j’en mettrai.
» Je parlerai la langue de tout le monde, pas la langue scientifique.
L’Ours-Blanc grogna :
– Parlez hébreu si vous voulez, ça m’est égal, vous ne direz que des bêtises.
» Quand vous prétendez qu’un homme peut aller au centre de la terre chercher du feu pour allumer son cigare et qu’il ira se promener la canne à la main dans les astres, vous devez bien comprendre qu’un homme de bon sens ne croira jamais à ces balivernes.
» Donc, blaguez tout à votre aise.
Nilson, avec ironie :
– Merci de la permission.
Et, après avoir laissé ses camarades rire tout à leur aise de la sortie de l’Ours-Blanc qui prit l’attitude la plus rogue, il dit :
– Messieurs, vous savez que le rêve de tout homme à la tête d’une grosse affaire cosmopolite serait de se dédoubler à chaque instant, pour être partout, en une journée, en un clin d’œil.
» À New-York à neuf heures du matin, à Paris à dix heures, à Chicago à onze, etc.
Il traiterait ses affaires lui-même.
– Mais, dit Chirpick, il a le télégramme, et il aura bientôt partout le téléphone.
– Incommode !
» Incomplet !
» Imparfait !
» Cela vaut-il sa présence effective ?
» Non.
» Comment l’obtenir ?
» Rien de plus simple.
L’Ours-Blanc ricanait :
– Et vous allez me dire qu’un homme pourra être à neuf heures à New-York, à dix heures à Paris, à onze heures à Chicago.
» J’ouvre mes oreilles aussi grandes que des portes cochères pour vous entendre.
» J’espère que si vous osez affirmer une chose aussi monstrueusement absurde, tous les camarades vous conspueront comme moi.
» C’est assez abuser de la crédulité humaine.
– Bon ! bon !
» Je prie seulement mes amis de m’écouter un petit instant.
» Ceux qui sont ici ont-ils assisté à des expériences de magnétisme ?
– Oui ! oui !
– Ont-ils vu suggestionner un sujet ?
– Oui !
– Est-ce que le sujet, une fois qu’il a été mis sous l’action magnétique du suggestionneur ne reçoit pas en tout et pour tout l’impulsion de celui-ci qui s’est, en quelque sorte, dédoublé en lui, en annihilant son être pour y substituer le sien, au point de faire commettre un crime au malheureux sujet si bon lui semble ?
– C’est vrai !
– À ce point, dit Chirpick, que les tribunaux ont reconnu l’irresponsabilité du ou de la suggestionné ; chose jugée.
» Vos conclusions, Nilson ?
» Je les entrevois du reste.
– Le commandant d’Ussonville prétend qu’un homme doué du pouvoir magnétique pourrait avoir un représentant dans les villes du monde importantes : il l’appellerait au télégraphe.
» Vous savez que, quand un individu a été suggestionné par un autre, il le sera toujours, chaque fois que la communication s’établira entre eux.
» Or quel meilleur moyen que le télégraphe pour établir la communication magnétique ?
– C’est très clair !
– Oui, ami Chirpick !
» Oui c’est clair.
» Il faut être une brute, une buse, un ignorant obstiné pour ne pas l’admettre.
Tous, sauf l’Ours-Blanc :
– C’est vrai.
» Hourrah pour Nilson.
Celui-ci triomphant :
– Vous voyez les conséquences. L’hypnotiseur à distance suggère bien sa pensée au sujet d’une affaire à l’hypnotisé par le télégraphe.
» Il l’imprègne de ses intentions.
» L’autre représentant consacré et autorisé, traite l’affaire dans le sens voulu.
» Et, s’il y a des difficultés, il se met en relations télégraphiques avec son médium, son patron, qui lui insuffle ce qu’il y a à faire.
– Bravo !
» Hurrah !
» Splendide !
Cet enthousiasme écrasa l’Ours-Blanc, qui se mit à grogner :
– Alors un homme vivrait pour ainsi dire dans cinq, dix, trente autres hommes ?
Chirpick :
– Certainement.
» Le phénomène du dédoublement a du reste été constaté.
» C’est la base du système.
Et Nilson :
– Ça fonctionne !
» M. d’Ussonville, dont le pouvoir magnétique est énorme, suggestionne dans les succursales de ses établissements un sujet qui transmet tous ses ordres au directeur de la succursale, bien mieux, bien plus commodément, bien plus délicatement et bien moins coûteusement que par le moyen, je ne di rai pas du télégraphe, il s’en sert, mais du télégramme ou même du téléphone, là où celui-ci fonctionne.
» Voilà un problème résolu et c’est un progrès immense.
L’Ours Blanc se leva écumant de rage, et se battit la poitrine comme il en avait l’habitude et s’écria :
– Ah ça, voyons !
» Est-ce pour me faire entendre l’éloge de mon ennemi qu’on m’a fait venir ici ?
» Qu’est-ce qu’il veut Nilson ?
» Et Potruck ?
» Ils ont l’air de s’entendre ensemble comme larrons en foire.
» Si vous avez une proposition à faire, faites-la et on vous écoutera.
» On discutera…
» Avec méfiance…
» Vous faites trop l’éloge de cet inspecteur, pour qu’il n’y ait pas anguille sous roche ou serpent sous la pierre.
» Parlez donc sérieusement, si vous avez quelque chose de sérieux à dire.
» J’attends.
Sur cette sortie, il se rassit très majestueusement, non sans grogner.
Une habitude.
Nilson prit la parole.
– Mes camarades, dit-il, quand on entre en lutte avec un homme, il est bon de le connaître ; ça sert toujours.
» Voilà pourquoi je vous ai tracé le caractère de M. d’Ussonville.
» Nous pouvons tenir pour certain qu’un pareil homme n’agit jamais par petit et mesquin intérêt personnel, par amour du lucre.
» C’est chose importante que de le savoir, pour tabler là-dessus.
» Or, M. d’Ussonville nous a ruinés.
» Je voudrais prendre ma revanche avec vous et le forcer à nous enrichir.
» Qu’en pensez-vous ?
– Bonne idée !
– Dame, s’il y a moyen ! »
– Il me serait fort agréable de tirer quelques millions de dollars de ce monsieur !
– Nilson, votre idée ?
L’Ours-Blanc, au milieu de ce concert d’approbation n’avait dit mot.
Il boudait.
Nilson se leva cérémonieusement, fit planer sur l’assemblée un regard d’une expression singulière et indéfinissable et il dit :
– Gentlemen, dans une assemblée qui se respecte, il faut observer les usages.
» J’ai voulu vous consulter sur ce que nous pourrions bien faire pour forcer la main à M. d’Ussonville et le mettre à contribution.
» Or, gentlemen, nous avons ici un camarade qui a droit à parler avant tous.
» Intelligent, rusé, expérimenté, très fort en un mot, tête réfléchie, sachant mûrir un dessein, il saura nous donner un plan.
» C’est notre doyen.
» Donc, Ours-Blanc, je vous donne la parole et je vous demande :
» Que faut-il faire ?
Tous, malicieusement :
– Très bien !
– Très bien !
– Qu’il parle !
L’Ours, fort embarrassé, se leva, se dandina, puis il toussa, puis il dit :
– Je n’ai pas assez réfléchi pour donner mon avis sur cette affaire.
» Que celui qui l’a mise en avant la soutienne.
On rit beaucoup.
Chirpick s’écria :
– Que voilà bien la finesse d’un ours qui craint de se compromettre.
» Admirable !
» On a raison de vanter votre sagacité, mon cher camarade.
» Mais si tout le monde vous imitait, nous n’avancerions à rien.
» Nilson, mon ami, exposez-nous votre plan, vous devez en avoir un.
– Je n’en suis pas l’inventeur.
» Plan connu !
» Plan classique !
» Vous savez tous, mes chers camarades, comment procèdent les brigands italiens.
» Ils enlèvent et mettent à la rançon.
» Je propose de faire de même.
– Enlever M. d’Ussonville ?
– Ce serait peut-être difficile.
» Mais il a sa nièce.
» Mais deux capitaines ont leurs femmes.
» De plus, il y a deux anciennes cambacérès de Béhanzin, générales de sa garde, qui ont commandé une compagnie d’amazones recrutées par M. d’Ussonville pour s’assurer la possession de la Montagne d’Or qu’il avait découverte en Australie.
» Tout ce monde là est riche, très riche, richissime, cent millionnaire au moins.
» Il faut vous dire que ces dames ont le démon de la chasse au cœur.
» Je table là-dessus.
» Elles iront chasser certainement.
» Si nous parvenons à leur dresser une embuscade et à les surprendre, nous nous retirerons en lieu sûr et nous négocierons la mise en liberté de ces dames, moyennant belle somme.
» Je ne me dissimule pas que l’affaire est très chatouilleuse.
» Mais, à nous tous, nous trouverons bien un bon moyen de nous cacher et de nous emparer de ces dames à l’improviste.
» Qu’en pensez-vous ?
– Ce serait parfait, dit Chirpick, si nous avions le moyen de passer sur la glace, dans l’île de Banks où ils vont construire leur deuxième hôtel polaire.
» Mais, à cette époque de l’année, la mer est libre et nous n’avons pas de barques.
– Eh mais, fit l’Ours-Blanc, on pourrait passer en pirogues.
– Et les chevaux !
» Il nous faut des provisions, des tentes, car il n’y a pas de bois dans l’île, des bagages, donc des chevaux.
» Pas moyen de s’en passer.
– Eh bien ! alors.
» Il faudrait construire un radeau.
– C’est une idée.
– Un grand radeau.
» C’est facile.
» On se munira de plusieurs mats, d’une voile, de pagaies.
» En peu d’heures, par un beau temps, nous passerons dans l’île.
» Là, nous aviserons.
– Nilson, vous êtes la meilleure tête de nous tous ! dit Chirpick.
– Après notre doyen ! fit Nilson.
L’Ours-Blanc avec bonhomie :
– Non ! non !
» Mais, en vérité, vous vous moquez trop de moi, mon cher camarade.
– C’est qu’aussi vous grognez trop et vous critiquez trop, mon cher Ours.
– Chacun a son petit caractère.
– Messieurs, que chacun aille se prépare, se munir de tout ce qui lui est nécessaire ; car, enfin, si dures qu’aient été les exigences de M. d’Ussonville pour les redditions de compte, il vous reste quelque chose.
» Rendez-vous ici.
» J’ai choisi ce lieu parce qu’il est au centre de forts dont chacun de nous relève.
» Je ne doute pas que nos successeurs ne se montrent assez modérés dans leurs prix de vente pour nos provisions.
» Je vous engage à dire que vous allez au Klondike tenter fortune dans les mines d’or.
» Sur ce, dînons.
Tout le monde, enchanté, s’assit sur des pierres, près du feu.
Déjà le froid pinçait.
On fit honneur au repas, puis après une courte causerie, on se coucha fatigué.
Le lendemain, chacun troussait bagage, montait en selle et l’on se séparait.
Tous les explorateurs se sont accordés à peindre l’île de Ranks comme un paradis pour le chasseur.
C’est aussi le cas des autres îles voisines, notamment celle de Milleville.
Master Clarke dit textuellement que la faune antique comptait en ces îles de très nombreux représentants.
Bœufs musqués en troupeaux de dix à trente têtes et plus.
Rennes en hardes de cinq à douze et même à quinze individus.
Daims en hardes aussi.
Lièvres fort peu farouches et qu’il est très facile d’apprivoiser.
Ours blancs en grand nombre.
Cela se comprend.
Le gibier ne manque pas.
Loups en bande.
Renards en quantité, mais isolés.
Ceux-ci, voleurs audacieux, auxquels tout est bon, puisqu’ils ont dérobé un jour un baromètre à Nansen ; une autre fois, la toile de son embarcation.
Comme oiseaux, on peut tuer en masse les oies, les cygnes, les canards eiders, les pluviers, les ptavigans qui sont des gelinottes, d’excellents et gras plongeurs, des chevaliers, etc.
Comme chasse pêche, des phoques, des morses et autres amphibies.
On pèche le narval-espadon, la morue, la truite saumonée, etc.
On peut récolter des quantités d’œufs incroyables et assommer des pingouins pour leur huile à lampe de cuisine et de chauffage.
Mais, détail curieux, seules les bêtes féroces, excepté l’ours, fuient l’homme.
Les autres, ne le connaissant pas, se laissent approcher.
Ainsi, la bête pacifique nous croit pacifique, la bête carnivore nous devine dangereux.
La seule chose qui manque en ces rives, ce sont les belles forêts du continent ; on ne peut construire des cabanes.
Mais c’est un inconvénient auquel on remédie assez facilement.
C’était dans un de ces paradis de chasse, l’île de Banks, que devait s’élever le second hôtel polaire.
Le premier venait d’être achevé en terre ferme, près de l’embouchure du fleuve Mackensie, immense artère qui collectionne d’immenses nappes de neiges fondues, apportées par tant de tributaires, et, pendant tout le cours de l’été verse une masse d’eau douce ci énorme dans l’Océan arctique qu’il en perd au loin sa salure.
Fleuve béni !
Il est couvert de vapeurs pendant trois mois, de canots, de pirogues, de trains de bois ; il permet le ravitaillement de vastes régions et l’écoulement de leurs produits.
C’est au premier hôtel polaire que devaient arriver chaque année les ravitaillements destinés à la ligne d’hôtels espacés de ce premier anneau de la chaîne, au dernier construit au pôle ou au plus près du pôle.
Mais si ces ravitaillements devaient arriver en été à l’hôtel du Mackensie, le gros de ces provisions ne devait être distribué aux autres hôtels qu’en hiver, alors que l’Océan gelé souderait les îles l’une à l’autre et au continent.
Mais, pour le moment les deux navires de M. d’Ussonville étant bondés, c’étaient eux qui assuraient le ravitaillement.
Comme on allait inaugurer l’hôtel Mackensie, un fait se produisit qui combla de surprise les Indiens, les Esquimaux et les trappeurs au service de l’expédition.
Voilà que, la veille même de l’inauguration, on vit un trappeur, Bouche-de-Fer qui, étant en chasse, venait de voir quelque chose d’extraordinaire.
Il courut au capitaine Drivau qu’il aperçut et il lui dit tout essoufflé :
– Capitaine !
– Qu’y a-t-il ?
– Une troupe.
» À… à… cheval…
– Des Indiens ?
– Non !
» Des officiers anglais.
– Vous êtes sûr ?
– J’ai vu les habits rouges et l’or des galons sur les manches et sur les coiffures : ce sont des officiers anglais, vous dis-je.
» Ils ont plus de cent chiens !
» Qu’est ce que ces gens peuvent bien nous vouloir ?
– Ah ! ils ont des chiens ! fit Drivau en souriant joyeusement.
» Tant mieux !
» Faites venir le cuisinier.
– Si vous le demandez, c’est que ces gens là sont des amis alors ?
– Des serviteurs à moi.
– Ces officiers anglais !
» Des domestiques ?
– Oui.
» Mais envoyez-moi le chef.
Langue-de-fer, très intrigué, alla chercher le cuisinier de l’hôtel.
– Monsieur Léon, lui dit Drivau, vous allez avoir cent chiens à nourrir.
» Vous y serez aidé par trois valets de chiens à pied, mais pas aujourd’hui.
» Mettez en besogne vos femmes esquimaudes qui vous servent d’aides.
» Qu’elles cassent du biscuit de mer que vous leur ferez jeter dans une grande marmite, contenant assez d’eau pour faire une soupe très épaisse.
» À l’eau vous ajouterez de la graisse de phoque, du poisson sec découpé fin, un peu de viande du phoque aussi découpée.
» En terme de vénerie cette soupe à chien s’appelle une mouée.
» Vous ferez chauffer et vous ferez bien mélanger le tout à la spatule.
» Les valets de chiens serviront la meute, quand ce sera prêt.
En ce moment on entendit une fanfare de cors de chasse.
Elle sonnait l’air joyeux de l’arrivée au rendez-vous.
Les Indiens, les Esquimaux, les trappeurs tombèrent en extase.
Cette musique leur semblait céleste et les Indiens se disaient :
– Est-ce que le Grand-Esprit, conjuré par le capitaine Castarel, viendrait rendre visite au commandant d’Ussonville ?
Pour expliquer cette idée bizarre des Indiens, nous rappellerons au lecteur que Castarel était un prestidigitateur né, il avait ça dans le sang, comme on dit.
Or, sa joie, en vrai Marseillais qu’il était, son passe-temps favori était « de mystifier et d’épater les sauvages ».
Avec une table truquée, un appareil électrique, une boite Robert-Houdin très complète, avec un appareil à projections lumineuses surtout, il plongeait Indiens, Esquimaux, trappeurs même, dans la stupéfaction.
Ils étaient convaincus tous qu’il était un sorcier dont le pouvoir surnaturel était immense et irrésistible.
Aussi était-il craint, respecté, redouté, mais très aimé, parce qu’il était rieur, bon garçon et très généreux.
Sa petite femme, fille d’un Français et d’une Abyssinienne, se faisait adorer, à cause de sa gentillesse.
Les Peaux-Rouges et les Esquimaux ne juraient que par Castarel.
Leurs femmes ne juraient que par la femme du capitaine.
Donc les sauvages demandèrent à Castarel si cette musique était naturelle.
Il répondit, avec son aplomb habituel, que ceux qui la faisaient incarnaient en eux l’esprit de la chasse, dont ils étaient possédés et que c’était cet esprit qui faisait, dans les trompes, entendre la musique du ciel.
Les Peaux-Rouges furent très satisfaits de cette explication saugrenue.
L’équipage parut.
En tête, le premier piqueur de Drivau, le superbe La Feuille.
Puis, à droite et à gauche, le nez de leurs chevaux à hauteur de l’épaule de celui du Premier, le second piqueur La Rosée et le troisième La Futaie.
Puis un valet de chiens à pied, pour le moment monté, en tête de meute.
La meute couplée.
Derrière elle, deux autres valets montés pour ce jour-là.
En arrière, un convoi de chevaux conduits par des palefreniers et deux trappeurs.
Le spectacle était fort imposant et très original, surtout en ce pays, au delà du cercle polaire.
Quand les piqueurs virent le capitaine Drivau, ils sonnèrent fanfare.
L’arrivée du maître.
Les Peaux-Rouges se pâmèrent de nouveau jusqu’à l’extase.
La meute s’arrêta en bel ordre.
Piqueurs et valets descendirent de cheval jetant les brides à des Indiens et à des Esquimaux auxquels Drivau avait fait signe ; puis, la casquette à la main, La Feuille alla saluer Drivau, son maître d’équipage, et il lui dit respectueusement :
– Quand Monsieur voudra entendre le rapport…
Sur ce, il alla reprendre sa place à pied, en tête de meute.
Donc, comme s’il s’agissait du simple rapport d’un jour de chasse, rendant compte des animaux que l’on avait pu détourner, La Feuille allait rendre compte d’un voyage de deux mille lieues !
Il le fit laconiquement et clairement.
Quand Drivau et ses amis vinrent entendre le rapport, tous les piqueurs et valets se découvrirent.
Et Drivau dit :
– Parlez, La Feuille.
Lui froidement :
– Monsieur…
» Partis du château, selon vos ordres, avec tout le personnel.
» Embarqués au Havre.
» Débarqués à New-York.
» Gagné Montréal.
» Trouvé une meute prête et deux trappeurs servant de guides.
» Embarqués sur le Saint-Laurent.
» Traversé à pied plusieurs partages.
» Donné une bonne leçon aux Indiens.
» Capturé les chevaux sauvages que vous voyez là-bas.
» Embarqués sur le Mackensie et arrivés ici à bon port.
» Les deux trappeurs-guides se sont offert pour le service de Monsieur.
» Je les ai engagés, selon mes pouvoirs.
» Meute et chevaux en bon état.
Drivau, très laconiquement, dit :
– La Feuille, c’est très bien !
» Vous arrivez à point.
» Demain, nous inaugurons l’hôtel ; il y aura banquet et la fête sera double, puisque l’on fêtera votre arrivée.
» Le maître d’hôtel va vous caser.
» Le chenil est cette baraque en planches recouverte de zinc.
» Tout y est aménagé selon les règles de la vénerie et vous pouvez immédiatement y installer la meute à laquelle vous ferez servir la mouée, qui sera bientôt prête.
» Vous et vos piqueurs, vous mangerez avec le maître d’hôtel, le chef de cuisine, le chef de service et le piqueur de l’écurie.
» Palefreniers et valets auront une table à part avec les garçons de l’hôtel ; vous resterez à demeure ici.
» Mais, quand tout sera terminé, vous ferez tous le voyage du pôle.
Sur ce, Drivau tourna les talons.
Il n’était ainsi maître et le faisant voir qu’à la chasse.
Partout ailleurs, il était, comme tous les Parisiens, très bon garçon.
Tout se passa dans le plus grand ordre et bien l’on dîna.
Les gens de l’équipage firent connaissance avec ceux de l’hôtel.
Pour faire plaisir à tout le monde, surtout aux Peaux-Rouges, l’équipage sonna une Retraite, la Curée aux Flambeaux et le Bonsoir les Amis.
Sur ce, on se coucha.