Louis Noir

UN MARIAGE POLAIRE

Au Pôle Nord, chez les esquimaux

Voyages, explorations, aventures
Volume 14
(1899)

 

 

Table des matières

 

PRÉFACE.. 5

CHAPITRE PREMIER  PRINTEMPS POLAIRE – L’ÉTÉ AU PÔLE.. 14

CHAPITRE II  LES TROIS TRAPPEURS. 20

CHAPITRE III  NEZ-SUBTIL.. 24

CHAPITRE IV  HÔTELS POLAIRES. 25

CHAPITRE V  ARCHI-MILLIONNAIRES. 31

CHAPITRE VI  LES MACHINES… À POUDRE.. 36

CHAPITRE VII  LES ESQUIMAUX.. 42

CHAPITRE VIII  LES CHIENS. 55

CHAPITRE IX  LES BONS ANGLAIS ! 76

CHAPITRE X  L’ATTAQUE.. 88

CHAPITRE XI  COUP DE THÉÂTRE.. 99

CHAPITRE XII  UN MARI. 107

CHAPITRE XIII  ENFIN ! 118

CHAPITRE XIV  L’ÉDUCATION D’UN SAUVAGE.. 124

CHAPITRE X  UN MONSIEUR BLANC.. 128

CHAPITRE XVI  LA BELLE JARDINIÈRE AU PÔLE NORD.. 131

CHAPITRE XVII  REGRETS TARDIFS. 138

CHAPITRE XVIII  MARIAGE.. 140

CHAPITRE XIX  DÉNOUEMENT.. 142

À propos de cette édition électronique. 143

 

 

Je dédie ce livre à mon ami Pépin, de l’Hôtel de la Marine, à Roscoff.

 

Son tout dévoué,

 

Louis Noir

 

PRÉFACE

 

Les idées fausses s’accumulent sur les pays non encore sérieusement colonisés.

 

En veut-on la preuve ?

 

L’Algérie a passé bien longtemps en France pour un pays malsain.

 

La mortalité, du reste, prouvait que cette réputation était méritée.

 

Est-ce que les soldats ne mouraient pas en tas, comme on disait alors ?

 

Est-ce que les colons ne périssaient pas ; en été, ils tombaient dru comme les mouches.

 

La statistique inexorable prouvait que ce mauvais renom de l’Algérie n’était pas volé.

 

Il mourait de maladies, dans l’armée d’occupation, huit soldats sur cent.

 

Que dire ?

 

Les chiffres étaient là, probants !

 

Or, l’Algérie est consacrée aujourd’hui, comme la Tunisie, du reste, comme étant l’un des pays les plus sains du monde. La mortalité par maladies, dans l’armée, est de 7 pour 1,000 !

 

Chez les colons, les naissances excèdent de beaucoup le chiffre des morts.

 

Français, Espagnols, Italiens, Malais s’accommodent admirablement du climat.

 

Alors, comment expliquer cette contradiction entre le passé et le présent ?

 

Très simplement.

 

Pour l’armée, par exemple :

 

On l’affublait de buffleteries blanches qui coupaient doublement la poitrine et la respiration ; c’était incroyablement stupide.

 

On emprisonnait le corps du soldat dans un habit étriqué.

 

On lui serrait le cou par un faux-col noir qui tenait le menton roide.

 

On écrasait sa tête d’un schako tellement large et pesant qu’au fond on pouvait placer brosses, cirage ou pain de munition.

 

Le pantalon rouge, en drap, mal compris, augmentait encore la géhenne.

 

Pauvre soldat !

 

Il était écrasé !

 

Faute de mulets, on faisait porter au malheureux troupier quinze et vingt jours de vivres d’administration, deux mois de vivres d’ordinaire et souvent de l’eau.

 

Jamais de vin ! Jamais de café !

 

Rien que de l’eau-de-vie qui devrait être absolument proscrite en pays chaud.

 

Une nourriture mal comprise, non appropriée au climat, aux besoins.

 

Des chemises en toile de chanvre, glaciales en pays de sueur.

 

Pas de petites tentes.

 

Les nuits très froides passées sans abri.

 

Une couverture énorme augmentant le poids du havre sac.

 

Le sulfate de quinine donné aux fiévreux à dose dérisoire.

 

Les camps fiévreux maintenus quand même et des marches excessives.

 

Des généraux exigeant des soldats seize heures de marche…

 

Ou doublant les étapes.

 

Les lois de la sieste, en été, méprisées.

 

Aujourd’hui, on a donné au soldat un uniforme approprié au climat, la tente-abri, le vin, le café, du bon pain ; il est forcé, en été, de siester sous peine de prison, de dix heures du matin à trois heures du soir ; s’il marche, demi-étape le matin, demi-étape le soir ; repas dans la journée.

 

Casernes et campements sains.

 

Résultats ?

 

Mortalité moindre qu’en France.

 

Comme conclusion ?

 

On se trompe presque toujours au début d’une colonisation, sur l’habitabilité ou la non habitabilité d’un pays.

 

En a-t-on assez dit et écrit contre la Cochinchine il y a cinquante ans ?

 

Aujourd’hui tous les établissements publics et particuliers étant bâtis selon la bonne formule architecturale du pays, les lois hygiéniques étant observées, les bonnes habitudes étant prises, voilà que la Cochinchine est réputée bonne colonie.

 

Et le Tonkin ?

 

A-t-il été assez décrié ?

 

Et le voilà en train de se réhabiliter à grande vitesse.

 

En somme, vous ne pouvez pas vivre en pays exotique comme vous vivez en France.

 

Autres climats, autres régimes !

 

Mais, surtout, en finir avec les habitudes alcooliques françaises.

 

Là est la base du salut.

 

Je parle pour les pays chauds.

 

Dans les pays froids, c’est tout le contraire. Un usage modéré de l’alcool est de rigueur.

 

Eh bien, si j’ai cité l’exemple des colonies mal cotées, au début, au point de vue hygiénique, c’est parce que les régions polaires sont calomniées de toute évidence.

 

On les croit extrêmement froides.

 

Soixante degrés tous les jours ! Lisez Nansen.

 

En janvier 1894 (mois le plus froid), pendant quatre jours seulement, le froid est descendu au-dessous de 4o degrés.

 

En janvier 1895, pendant 6 jours seulement.

 

En janvier 1896, il y a eu des journées où le froid n’était que de 7°, 2.

 

En février, il y a eu des journées où il n’a fait que 1°, 1.

 

Inutile d’insister, n’est-ce pas ?

 

Or, au Canada, en beaucoup de villes et villages, la température descend à 38, à 43, à 53, à 56 degrés au-dessous de zéro.

 

Et l’on vit.

 

Et l’on vit bien.

 

Il est vrai qu’on est armé contre le froid et défendu contre lui.

 

Canada ou régions polaires, c’est le même froid, le même climat.

 

Si l’on sait s’y défendre, on y est tout aussi bien qu’au Canada.

 

Avec ses fourrures de canard-eider, de renard, d’ours blanc, avec ses gants, ses chaussons, son capuchon rabattu sur son bonnet fourré, l’Esquimau brave tous les froids.

 

Dans sa maison de neige, il obtient, avec sa lampe à huile, six, sept, huit degrés, et plus s’il le veut, au-dessus de zéro.

 

Le cochléaria, les baies si nombreuses, les graminées, les mousses, les lichens, etc., lui donnent assez de nourriture végétale spéciale pour éviter le scorbut.

 

Il a en surabondance :

 

Pot-au-feu de morue aux algues diverses.

 

Rôti d’ours blanc.

 

Étuvées de rennes.

 

Ragoûts de bœufs musqués.

 

Cygnes.

 

Oies de Brent.

 

Canards-eiders.

 

Lummes.

 

Gelinottes, etc.

 

Poissons excellents.

 

Crustacés.

 

Ne voilà-t-il pas un homme heureux ?

 

Et Nansen ?

 

Et son compagnon ?

 

Ne nous déclarent-ils pas qu’ils ont vécu pendant sept mois à la façon des Esquimaux, sans en souffrir aucunement ?

 

Ne sont-ils pas sortis sains et gras de cette longue épreuve ?

 

La question est donc jugée.

 

Mais on objectera la catastrophe de Franklin et d’autres navigateurs.

 

Il y a eu de tous temps, en tous pays, des catastrophes navales.

 

Lapeyrouse, Koock, tant d’autres prouvent que les océans chauds sont aussi fatals aux marins que les océans polaires.

 

Et le naufrage de la Méduse !

 

Et tant de naufrages célèbres.

 

Il est donc ridicule d’exagérer les dangers des mers boréales.

 

On a souvent invoqué contre elles le scorbut dont les équipages ont souffert.

 

Mais toujours, et surtout dans les pays chauds, le scorbut atteint et décime les équipages privés de viandes fraîches et de légumes frais.

 

Pourquoi les matelots explorateurs en ont-ils souffert pendant les expéditions polaires ?

 

Parce que les travaux d’exploration ne laissaient pas le temps de chasser, de pêcher suffisamment, de récolter assez, pour varier la nourriture.

 

Voilà la vérité.

 

Mais nous consacrons un chapitre entier, bien complet, dénué de toute exagération en un sens ou en l’autre, sur les Esquimaux.

 

Nous y peignons leur race, leur vie, leurs mœurs, leur pays, leurs chasses, leurs pèches, les ressources végétales.

 

Quand le lecteur aura lu ce chapitre, il connaîtra ce peuple à fond.

 

Qu’il se pose alors cette question :

 

« Peut-on vivre là bas ? »

 

Comme Nansen, il répondra :

 

– Oui.

 

En toute saison.

 

Mais si, aux ressources du pays, s’ajoute l’établissement d’hôtels confortables en murs de tôle de fer double, avec excellent et sain matelas d’air (système russe) avec maisons-haltes entre les hôtels, avec correspondance par traîneaux entre les hôtels, avec ravitaillements très faciles, si un personnel mi-esquimau, mi-blanc dessert chaque hôtel, je demande pourquoi les touristes riches ne se paieraient pas une visite au pôle et des chasses à l’ours blanc ?

 

Quand on a vu réussir l’établissement d’un grand hôtel au Spitzberg, avec poste, service de paquebot régulier, etc., etc., on s’est dit, tant en Europe qu’aux États-Unis, que la question du pôle était résolue.

 

Résolue non pas comme visite rapide d’explorateurs à bout de force.

 

Résolue comme celle du Mont-Blanc, par une occupation permanente, si le pôle est un point fixe, une terre ferme.

 

Résolue quand même ce serait une banquise mouvante et tournante.

 

D’un hôtel très rapproché, les touristes s’y rendraient en traîneau ou en petit bateau à vapeur, selon la saison.

 

Et quand le lecteur aura lu ce livre, il ne conservera plus aucun doute.

 

L’œuvre est commencée.

 

Si l’on y avait consacré les trois cents millions dépensés en vain jusqu’ici et les efforts inouïs faits en pure perte, on irait au pôle nord, plus facilement, plus sûrement que l’on arrive au sommet du Mont-Blanc.

 

CHAPITRE PREMIER

PRINTEMPS POLAIRE – L’ÉTÉ AU PÔLE
[1]

 

Le printemps vient de commencer.

 

Mai !

 

Au delà du cercle polaire.

 

De longs, de très longs jours déjà et très chauds relativement.

 

Au soleil, quinze degrés.

 

Mais à l’ombre, deux ou trois degrés seulement, et, par places, zéro degré.

 

Des nuits courtes, mais encore très froides ; à partir de onze heures du soir, dix degrés, quinze et même vingt à minuit.

 

Les mousses robustes, les herbes très résistantes gèlent à fond chaque nuit, dégèlent au matin et réjouissent les yeux pendant le jour de leurs verts invraisemblables.

 

Des verts tendres et resplendissants.

 

Des verts qui choquent à force d’éblouir !

 

Le ciel est sillonné de longues migrations d’oiseaux qui vont au sud.

 

Ce qu’il en passe par jour est inouï ; ils font nuages.

 

Ce sont des cygnes, des oies, des canards-eiders, des échassiers, surtout des vanneaux, des perdrix, des cailles polaires, des milliards de petits oiseaux, exquis du reste.

 

Tout ce monde ailé se précipite à la grande curée.

 

Elle sera courte.

 

Juin, juillet, août, quelques jours en septembre, puis les vols recommencent à tire-d’ailes vers le midi.

 

Mais quelles bombances pendant le rapide été polaire !

 

Cet au-delà du cercle, qui semble éternellement morne et glacé, regorge de pâture animale et végétale.

 

Dans les lacs, dans les fleuves, dans les ruisseaux la vie surabonde, tout coup de filet est une pêche miraculeuse, tout coup de fusil est un massacre.

 

Les truites foisonnent.

 

Les saumons vont par bancs.

 

Chairs exquises.

 

Grands et petits crustacés, moules, huîtres, coquillages de toutes sortes ; crevettes exquises, coquillages fins sont ramenés à terre à chaque coup d’avanneau à en faire crever l’engin.

 

On dirait que le pôle, soustrait aux ravages de l’homme, est un immense réservoir vital, la suprême ressource du globe.

 

En mer, aux embouchures des fleuves, assez haut même en amont, les phoques, les otaries, toutes les espèces de ce genre varié disputent le poisson aux loutres à superbes fourrures.

 

Et les morses aux dents d’ivoire, masses gigantesques, éléphants des eaux, se livrent des combats bruyants et acharnés.

 

En mer, des colonnes d’eau montent et retombent en écume.

 

Ce sont les souffleurs, ce sont les baleines qui tes projettent.

 

Ces monstres aquatiques sont des magnifiques manifestations de l’énormité animale dans la nature, et l’homme, en face des baleines de quarante mètres de long, reste haletant d’admiration.

 

Mais voici les redoutables bœufs musqués en troupeaux, les grands mâles en arrière toujours et en surveillance.

 

Les loups blancs paraissent.

 

À leurs hurlements faméliques répondent les mugissements des bœufs qui font voler les herbes sous leurs coups de sabots, piaffants et furieux.

 

Ils sont formés en cercle, cornes basses, les vaches et les veaux au milieu. Les loups s’élancent. La faim les pousse. Ils osent…

 

Mais tes plus hardis, poignardés par les cornes, sautent en l’air.

 

La bande est repoussée. Elle disparaît.

 

Alors les taureaux écrasent les morts, les piétinent, les réduisent en bouillie sanglante ; puis, leur colère apaisée, ils se remettent à paître.

 

Mais voici qu’un renne ou un cerf passe au galop, vision rapide.

 

Les loups chassent…

 

Ils forceront l’animal.

 

Curée sanglante.

 

Mais voici une forme longue, basse, lourde et blanche qui se traîne avec des ondulations à chaque pas.

 

C’est l’ours blanc.

 

Il vous voit et se dresse.

 

Ne le manquez pas.

 

Il a la vitalité d’un lion.

 

Tuez-le net !

 

Une balle dans la tête et brisez le crâne, ou tirez au défaut de l’épaule, vous traverserez le cœur et le poumon gauche.

 

Si l’hémorragie intérieure résultant du dernier coup n’étouffait pas l’animal, il se jetterait sur vous.

 

Une fuite ?

 

Mais cet animal qui vous paraît si lent, vous forcera à la course.

 

Si vous n’avez pas le temps de recharger, si votre arme n’est pas à répétition, défendez-vous à la baïonnette, et, une fois la bête enfilée, reculez toujours, car son poids vous renverserait.

 

Mais gare aux loups blancs !

 

Leurs meutes sont terribles pour l’homme, qui est coiffé en peu d’instants.

 

Défiez-vous de l’aigle si vous avez un chien ; pour enlever le chien, il cherchera à vous renverser, puis à vous tuer.

 

Défiez-vous des corbeaux si vous emportez quelque quartier de gibier.

 

De tous les coins du ciel, ils fondront sur vous et vous attaqueront.

 

Mais surtout ne sortez pas sans être ganté, si chaud qu’il fasse !

 

Tout autour de votre chapeau, serrez un bon moustiquaire en double mousseline.

 

Sinon, sachez-le, vous serez dévoré par les moustiques dont les piqûres vous donneront’une fièvre souvent mortelle.

 

Mais vous vous accoutumerez aux gants et au moustiquaire.

 

Celui-ci vous manquera quand la brise d’automne aura engourdi les insectes.

 

Quant aux gants, vous les renforcerez en hiver d’une bonne paire de moufles.

 

Mais les jours iront toujours s’allongeant, et vous verrez le soleil de minuit !

 

Vous jouirez alors d’impressions délicieuses ; les soirées vous paraîtront d’une douceur infinie et les rayons pâlis de l’astre du jour vous sembleront éclairer des crépuscules lunaires.

 

On se croirait dans une autre planète où ne brilleraient faiblement et comme tamisées que des lumières stellaires.

 

La chaleur s’attiédit et les fraîches brises caressent des sommeils bercés de rêves.

 

Ce n’est pas la nuit, mais tout dort ; vous avez entendu le dernier chant des oiseaux avant qu’ils ne se missent la tête sous l’aile.

 

Ils vous réveilleront par de joyeux préludes aux fanfares du jour.

 

Ah ! ceux qui parlent du pôle, de ses solitudes glacées, ignorent son été si plein de caresses et d’attractions que les étrangers amoureux des lointains déplacements, les grands touristes qui allaient au nord de la Norvège, vont maintenant au Spitzberg, et, demain, iront plus haut encore… au Pôle… pour y passer confortablement la saison balnéaire.

 

Le rêve est en train de se réaliser.

 

CHAPITRE II

LES TROIS TRAPPEURS

 

Près de l’embouchure du Mackensie, un camp se dresse.

 

Tentes en peaux garnies de leur poil et doubles ; cabanes en rustique avec toit de mousse, bien charpentées et spacieuses.

 

La forêt de pins voisine a fourni, en abondance, les matériaux.

 

Hangars, en rustique également, pour le travail et pour la cuisine.

 

Des Européens sont à la besogne, aussi des nègres, aussi des Esquimaux.

 

Plusieurs négresses, rudes types du Dahomey, femmes de race guerrière.

 

Une Abyssinienne de race pure, une métissée évidemment et d’allures françaises et leurs servantes.

 

Une très jeune et jolie fille à laquelle tout le monde témoigne de la déférence.

 

Grande activité dans les ateliers.

 

On martèle tôle et boulons, on scie, on lime, on visse.

 

C’est le premier jour de mise en train d’un travail de montage.

 

Trois hommes, qui viennent d’arriver à la lisière du bois, regardent cette scène avec une profonde stupéfaction.

 

Trois trappeurs !

 

La blouse, les mocassins, le carnier, les armes les indiquent tels.

 

Du moins, deux d’entre eux.

 

Des blancs !

 

Le troisième est un Indien Sioux.

 

Il est appuyé sur son fusil et il parait plongé dans des abîmes de réflexions.

 

Les deux autres trappeurs regardent attentivement, mais, de temps à autre, ils échangent des coups d’œil interrogateurs.

 

Hommes prudents, accoutumés au silence des solitudes, ils examinent longuement cet établissement dont ils n’ont jamais entendu parler.

 

Leurs chiens hument l’air.

 

Ils ne donnent que de légers signes d’inquiétude, ce que n’ont pas manqué de remarquer les maîtres, car l’un dit enfin :

 

– M’est avis, Langue-de-Fer, mon ami, que ces gens-là sont des marins qui ont débarqué et qui travaillent à terre.

 

Langue-de-Fer secoua la tête :

 

– Sûr, dit-il, il n’y a pas que des marins ; je vois des gentlemen.

 

À l’Indien :

 

– Qu’en penses-tu, toi, Œil-de-Lynx.

 

– Nègres et négresses.

 

Langue-de-Fer à l’autre trappeur :

 

– Dis donc, Francœur, il faut qu’il ait les yeux faits comme une lunette d’approche, le Sioux, pour voir, à cette distance, le teint de ces gens-là.

 

– Le Sioux n’a pas volé son nom. Mais puisque les chiens ne prennent pas peur, nous pouvons toujours avancer… en prudence.

 

» Après tout, il y a des chrétiens comme nous, là-dedans.

 

– Oui, avançons !

 

– On peut ! dit Œil-de-Lynx.

 

» Les sqaws blanches qui sont avec ces hommes ne nous laisseraient pas massacrer.

 

» Elles sont des ladies (dames pour le Sioux).

 

– Il voit ça aux belles manières ! dit en riant Langue-de-Fer.

 

» Marchons donc.

 

Ils se mirent à la file indienne, le fusil à deux coups sur l’épaule, la carabine à longue portée en bandoulière, les chiens en avant.

 

CHAPITRE III

NEZ-SUBTIL

 

Nez-Subtil était en tête.

 

Hors ligne, comme flair, ce chien-là !

 

Célèbre dans tout le Haut-Canada et l’Alaska pour son intelligence et la faculté étonnante de percevoir des odeurs à des distances incroyables et de les analyser dans son cerveau de chien.

 

De même qu’entre hommes, le mieux doué pour le commandement, de même, entre chiens, les supériorités s’affirment par l’ascendant subi.

 

Il y a des chefs de meute.

 

Nez-Subtil, malgré les aboiements des chiens du camp, qui étaient attachés, ne parut pas trop effarouché ; mais il s’arrêta et se mit sur son cul en voyant trois hommes armés sortir du camp.

 

CHAPITRE IV

HÔTELS POLAIRES

 

Un blanc et deux nègres s’avançaient.

 

Quand ils furent à cinquante mètres, Nez-Subtil grogna en manière d’avertissement d’avoir à s’arrêter et les deux autres chiens appuyèrent cette petite démonstration prudente.

 

Alors Langue-de-Fer se dirigea seul vers le groupe dont le blanc seul se détacha.

 

Ils s’arrêtèrent à vingt pas l’un de l’autre et Langue-de-Fer déclara :

 

– Nous sommes d’honnêtes trappeurs.

 

» Moi, je suis Langue-de-Fer.

 

» Mon ami se nomme Francœur.

 

» Le Sioux est le fameux chef Œil-de-Lynx qui a scalpé récemment avec nous toute la bande des bandits-mineurs de Klondike que conduisait Mina, la vipère, un Brésilien.

 

Cela dit, le trappeur attendit. Alors le blanc prit la parole :

 

– Nous sommes, dit-il, les membres de l’expédition d’Ussonville.

 

– Qu’est-ce que cette expédition ?

 

– Une troupe qui veut aller au pôle.

 

– On veut donc toujours y aller au pôle ? Il y a des gens qui sont vraiment enragés.

 

» En est-il mort des pôlaires !

 

» Ça ne décourage pas les autres.

 

» Peut-on visiter votre camp ?

 

– Oui, mais vous attacherez vos chiens.

 

– Certainement.

 

» Mais comment vous appelez-vous ?

 

– Je suis le capitaine Drivau.

 

– Très bien.

 

Langue-de-Fer siffla ses amis, les deux groupes se joignirent et gagnèrent le camp.

 

En chemin, le capitaine Drivau demanda aux deux trappeurs :

 

– De quel établissement dépendez-vous ?

 

– Du Fort-Confidence, sur le grand lac des Ours, à l’ouest.

 

– Mais c’est bien loin.

 

» Le fort Peel-River est beaucoup plus rapproché que celui-là.

 

Langue-de-Fer se mit à ricaner.

 

– Vous ne connaissez pas le directeur Nilson ? fit-il d’un ton amer.

 

» C’est le pire gredin que la terre ait jamais porté et il est exécré.

 

» Un sale voleur.

 

» Un juif serait honteux de se conduire comme cet Anglais qui est pire que le pire Yankee.

 

» Cet homme déshonore les Anglo-Canadiens ; il est pour eux une honte.

 

» Nous sommes heureux qu’il ne soit pas comme nous un Canadien-Français.

 

» Ce scélérat ne tient aucun de ses engagements et il nie les dépôts.

 

» Il nous vend les denrées, la poudre, ce dont nous avons besoin, le quintuple de ce que ça vaut par le contrat-charte entre factoreries-forts et trappeurs attachés à la Compagnie.

 

» Aussi fabriquons-nous un traîneau à la fin de l’hiver pour transporter nos fourrures à Fort-Confidence, y attelant nos chiens et nous-mêmes.

 

» C’est un long voyage, mais nous évitons toutes relations avec les scélérats des forts voisins ; car celui d’Anderson ne vaut pas mieux que celui du Peel-River.

 

» Celui du Fort-Lapierre serait encore plus coquin que les autres, s’il n’y avait pas celui du Fort-Remparts.

 

» Celui-là est plus dangereux que celui de l’Ours-Blanc auquel il ressemble.

 

– Alors, nous sommes bien entourés ! fit Drivau en riant.

 

– Vous êtes au milieu d’une bande de scélérats ; chaque fort est un repaire de bandits et ces gredins ont à leur service de la vermine indienne qui pullule autour des forts.

 

» Ces bandes ignorantes se laissent duper, chassent presque pour rien.

 

» Savez-vous pourquoi ?

 

– Non.

 

– C’est pourtant facile à deviner.

 

» Ils tiennent tous ces Indiens par le tafia et l’eau-de-vie de pommes de terre.

 

» Ces ivrognes ne peuvent s’en passer et ils vendent des peaux de martres-zibelines de toute beauté pour une bouteille de rhum.

 

» Mais, capitaine, j’entends des coups de marteau sur des plaques de fer ; qu’est-ce que vous faites donc à terre ? des réparations ?

 

– Non.

 

» Nous allons construire un hôtel en tôle de fer galvanisé.

 

– Votre langue fourche.

 

– Mais non.

 

– Vous avez dit : un hôtel.

 

– Mais oui.

 

– Vous êtes Français ?

 

– Parisien.

 

– Alors blagueur.

 

– Pas du tout, du moins en ce moment.

 

Francœur intervint.

 

– Hôtel ! hôtel ! fit-il.

 

» Quel genre d’hôtel ?

 

– Hôtel pour voyageurs au pôle nord.

 

– Il n’y aura pas foule.

 

– Erreur !

 

» Le nouvel hôtel du Spitzberg fait des affaires d’or avec ses touristes cent millionnaires qui ne regardent pas à la dépense.

 

» Nous allons faire concurrence au Spitzberg et nous réussirons.

 

» D’hôtel en hôtel, en traîneau l’hiver, en carrioles légères l’été, par traites de cinquante lieues, on arrivera très vite au pôle.

 

» Il y aura great attraction, grande attraction, comme disent les Anglais.

 

» Les tenanciers de nos hôtels gagneront beaucoup d’argent.

 

– Vous aussi, alors ?

 

– Oh, non ! Pas la peine.

 

Les deux trappeurs, d’ancienne race normande, âpre au gain, furent étonnés.

 

– Pas la peine ! fit Langue-de-Fer.

 

– Pas la peine ! répéta Francœur.

 

Ils étaient comme suffoqués.

 

CHAPITRE V

ARCHI-MILLIONNAIRES

 

Les trappeurs n’étaient pas au bout de leurs étonnements.

 

– Une ; supposition ! fit le capitaine.

 

» Vous auriez chacun de cinq à six cents millions dont vous ne pourriez même pas dépenser les revenus, trente-six millions par an.

 

» Est-ce que vous tiendriez beaucoup à ce que des hôtels polaires ajoutent à vos rentes ?

 

– Dame… pas trop…

 

» Mais pourquoi fondez-vous des hôtels ?

 

– Ah ! voilà !

 

» Notre chef et ami, le commandant d’Ussonville, qui remue les milliards à la pelle, veut réaliser tous les impossibles qui torturent l’esprit humain, la navigation aérienne, la pénétration jusqu’au feu intérieur, les voyages interplanétaires et surtout un voyage dans la lune…

 

Drivau s’arrêta.

 

Les trappeurs faisaient des têtes, ah mais ! des têtes aussi étonnées qu’étonnantes.

 

Le capitaine Drivau leur dit :

 

– Vous vous demandez si je ne suis pas fou, mes chers camarades ?

 

» Pas fou du tout.

 

» Quand un homme a en tête l’idée de réaliser une chose jusqu’alors regardée comme impossible, ce que nous appelons, nous, un grand impossible, la bête humanité le fait passer pour fou.

 

» Fou Salomon de Caux qui inventa la marmite à vapeur.

 

» Insensé Fulton jusqu’au jour où son bateau à vapeur marcha.

 

» Est-ce qu’avant le phonographe et le téléphone, on ne riait pas de ceux qui cherchaient ces merveilles, enfin trouvées par Edison ?

 

» Notre chef veut aller au pôle en montant un hôtel muni de tout, puis, à cinquante lieues de là, un autre hôtel.

 

» Ainsi jusqu’au pôle.

 

» Et les hôtels seront reliés par des voitures, des traîneaux et des chaloupes, j’entends pour traverser les mers libres en été.

 

» Qu’est-ce que cinquante lieues pour un Esquimau monté sur son traîneau.

 

» Dix heures de course.

 

» Les voyageurs, en Russie, font de bien plus longues traites.

 

» Et le chemin d’entre hôtels aura ses maisons-haltes de refuge, maisons en fer, tenues par des Esquimaux.

 

» On pourra y boire ; y manger, s’y reposer, coucher si l’on veut, en cas de fatigue, d’indisposition, de tourmente de neige.

 

» Croyez-le bien, nous mènerons cette entreprise à bonne fin.

 

– Vous avez des nègres, des négresses.

 

– Oh ! toute une histoire, notre histoire du reste.

 

– Figurez-vous que M. d’Ussonville était chercheur d’or.

 

– Dans l’Alaska ?

 

– Non !

 

» En Australie.

 

» Il y a trouvé une montagne d’or.

 

– Ah ! diable !

 

– Pour l’exploiter, il a acheté des esclaves au Congo et en a fait ce qu’on appelle des travailleurs libres à la mode anglaise.

 

Les trappeurs se mirent à rire.

 

Drivau reprit :

 

– Pour faire travailler et pour garder ces nègres, le commandant leva une compagnie parmi les anciennes amazones de Béhanzin.

 

» Il avait des artilleurs.

 

» Nous nous sommes établis sur la montagne d’or et nous l’avons exploitée à la surface, dans les champs d’or.

 

» Ça a produit beaucoup.

 

» Puis nous avons constitué une société pour l’exploitation des filons d’or.

 

» Nous sommes les principaux actionnaires et nous touchons d’énormes dividendes.

 

» Nos actions atteignent, des prix fabuleux et nous les vendons peu à peu.

 

» Ça monte toujours.

 

» Or, le commandant avait trois capitaines, Castarel, un Marseillais, Santarelli, un Corse, et moi, tous ex-sous-officiers d’infanterie de marine, et de plus deux sœurs, les deux Taki, anciennes générales de Béhanzin.

 

» Nous avons voulu suivre notre commandant au pôle et nous avons emmené nos ordonnances et du personnel ouvrier.

 

» Le commandant a emmené aussi sa nièce, qui est une grande tueuse d’éléphants et de lions devant l’Éternel.

 

» Si bien que vous tiriez, elle tire mieux que vous, ne manquant jamais l’œil d’un animal.

 

» Sa tante, Mme veuve Morton, est une Anglaise qui est une très brave dame.

 

» Voilà notre histoire.

 

» Plutôt que d’être inutiles et de nous ennuyer, nous, des hommes d’action, nous nous sommes lancés dans une entreprise… amusante en somme… puisqu’elle nous distrait.

 

Les trappeurs admirent ce raisonnement ; mais ils n’en avaient pas fini avec leurs questions.

 

CHAPITRE VI

LES MACHINES… À POUDRE

 

Langue-de-Fer demanda au capitaine :

 

– Comment avez-vous pu arriver par eau jusqu’ici ?

 

» La mer n’est pas encore libre.

 

– Mais la glace est déjà pourrie.

 

» Or, nous avons un navire brise-glace d’une grande puissance.

 

– Un vapeur ?

 

– Non.

 

– Mais un voilier est impuissant comme briseur de glace.

 

– L’hélice de notre navire est mue par l’électricité qui, elle-même, est engendrée par une machine mue par la poudre.

 

– Ça marche ?

 

– Oui !

 

– Mais c’est une belle invention.

 

– Un grand impossible réalisé.

 

– Mais alors…