
Louis Noir
LE TRAPPEUR LA RENARDIÈRE
Au Canada, la tribu des Bois-Brûlés
Voyages, explorations,
aventures
Volume 13(1899)
Table des matières
PRÉFACE Une France en Amérique Montréal.
CHAPITRE PREMIER Veneurs de France et d’Amérique.
CHAPITRE XI Les chevaux sauvages.
À propos de cette édition électronique
Je dédie ce livre à M. François Allain, mon ami.
Son tout dévoué,
Louis Noir
Ville normande !
Et en plein Canada !
Plus normande qu’aucune ville de Normandie, de la bonne Normandie.
Deux cent cinquante mille habitants, énergiques, vigoureux.
Un pont métallique tubulaire sur le Saint-Laurent, pont qui est une des merveilles du monde.
Des monuments, des églises, des hôtels splendides, des restaurants, des grandes auberges comme autrefois en Normandie, voilà Montréal.
La race y est bien et à fond française.
Ne s’étant jamais laissé entamer par l’élément anglais.
Langue, coutumes, mœurs, habitudes, tout est normand.
La religion ?
Catholique.
Ce n’est pas une question de croyance, mais de défense nationale.
« Nous ne voulons pas de la religion des Anglais. »
C’est le fond de l’attachement des Canadiens français à leur foi catholique qui, là-bas, se traduit par patriotisme.
C’est tranché.
Qui n’est pas catholique, n’est pas Français.
Et si un libre penseur français, pour peu qu’il soit patriote et ennemi des Anglais, va à Montréal, en admettant qu’il ne pratique pas, il souscrit pour toutes les œuvres catholiques.
Parce qu’elles sont anti-anglaises.
Parce qu’elles sont œuvres de défense nationale.
Enseignement catholique, enseignement français.
Défense de la langue.
Société de bienfaisance catholique, soutien du pauvre français.
On est pris dans l’engrenage d’un patriotisme admirable.
Sujets anglais, oui.
Abandonnés par la France dans les jours malheureux d’un règne infâme, celui de Louis XV.
Mais Anglais, jamais.
Quelle lutte admirable.
Quels ressorts puissants !
Abandonnés à eux-mêmes, ces Français-Canadiens ne se sont jamais abandonnés, n’ont jamais désespéré.
Malgré l’émigration, malgré la domination, malgré la force commerciale anglaise, malgré le machiavélisme anglais, ils se sont toujours défendus.
Et victorieusement.
Une natalité puissante, généreuse, superbe, les fait sans cesse progresser et réussir.
D’immenses champs d’exploitation s’ouvrent devant les Canadiens.
Nos Normands prolifiques en profitent et envahissent l’ouest.
Cinq millions de Canadiens !
On a calculé que le chiffre s’en élèverait très rapidement au double.
Et il y aura les deux tiers de Français pour le moins.
Chose curieuse !
Les États-unis tendent à s’annexer le Canada.
Ils y ont un parti.
Quel ?
Les Anglais.
Oui, les Anglais nés au Canada ont une tendance à se faire Américains.
Qui leur résiste ?
Les Français-Canadiens.
Pourquoi ?
« Parce que, unis aux États-unis, plus d’espoir.
« Ils seraient à jamais Américains. » Voilà ce qu’ils vous expliquent.
Tandis qu’avec les Anglais, « c’est tout différent. »
Nos Normands de là-bas, très fins, ayant un sens politique, vous expliquent ainsi leurs épreuves :
« Nous avons attendu pendant prés de trois siècles, le moment de redevenir Français ; nous pouvons encore attendre longtemps sans nous laisser entamer.
» Nous ne sommes pas impatients, parce que nous sommes les plus forts.
» Nous vivons Français, nous sommes Français, nous tenons le sol.
» Nous savons, nous sentons mieux que personne, que l’Angleterre ne peut vivre que d’un commerce immense qui nécessite son immense extension.
» Elle ne produit agricolement que le tiers de ce qu’il faut pour vivre ; il faut qu’elle subsiste de son industrie dont les produits sont imposés par son commerce qui étreint des espaces démesurés.
» C’est un colosse, mais un colosse aux pieds d’argile.
» Le jour où elle aura perdu les Indes, elle sera très atteinte.
» Ce jour est si proche, qu’elle en frémit et qu’elle cherche à réparer cette perte inévitable, par une formidable extension dans l’Afrique orientale.
» Mais elle se fait des ennemis irréconciliables partout.
» Un jour, jour prévu, inéluctable, elle lassera la patience du monde et une coalition se formera contre elle.
» Que la France, par la suite des temps, fasse sa paix avec l’Allemagne, qu’elle consacre à sa marine le milliard qu’elle consacre à la guerre, et une descente en Angleterre sera possible.
» Alors ce sera la fin de l’empire britannique.
» Finis britanniae.
» L’Irlande catholique, le Cap africain, l’Australie, la Nouvelle-Zélande républicaines proclameront leur indépendance.
» Et nous serons Français.
» Car nous voyons des ferments de séparatisme se produire aux États-unis.
» Une nouvelle sécession aura lieu et cette grande république, par l’invincible force d’intérêts contradictoires, se séparera en quatre confédérations. »
Voilà ce que des Canadiens à larges vues m’ont expliqué.
– Mais, leur ai-je demandé, comment se fait-il que l’émigration ne noie pas l’élément français ?
– Rudesse du climat !
Au Canada, en hiver, il y a une longue période de froids excessifs.
Quarante degrés.
Lever du soleil à dix heures.
Coucher à deux heures.
Ce n’est pas ainsi au sud du pays, c’est moins dur.
Mais au nord.
Et là seulement, il y a de la place, mais il n’y a pas de commerce.
Les émigrants, anglais, allemands, italiens, ne peuvent se faire à un pareil climat, à nos longues nuits d’hiver.
Moins encore peut-être à nos interminables journées d’été.
Dix-huit heures de soleil et quatre heures de lumière crépusculaire !
Les Canadiens, habitués à ce régime, ne craignent pas d’émigrer au nord et à l’ouest, loin des centres.
Les Canadiens-Anglais, commerçants avant tout et ouvriers, vivent dans les villes et répugnent à être défricheurs ou bûcherons, car nos immenses forêts offrent aux bûcherons, à proximité des fleuves et des lacs, des bénéfices certains.
Pourvu que l’on puisse, sans grands frais, amener les arbres équarris sur l’eau et en former des trains, on est sûr de faire une honnête fortune.
Les vapeurs ravitaillent en été les postes de bûcherons.
Ceux-ci se construisent des maisons de bois avec jointures de terre battue et de mousse.
Ils improvisent un mobilier très ingénieux, très commode.
Ils abattent autour de la maison d’abord et sèment dans le défriché.
Récoltes merveilleuses.
L’année suivante, culture sommaire extérieure, sans grand travail, dans un autre défriché.
Et quand il faut aller cogner trop loin, décampement.
Autre installation.
Personne autre que les Canadiens-Français ne veut mener cette vie là.
Elle charme nos Normands.
Pleine d’attraits, du reste.
Chasses et pêches.
L’hiver, feux sur le chantier, feux à la maison.
Ces feux joyeux, pétillants, immenses, remplacent le soleil.
Remarquez que le bûcheron vit toujours en groupe de famille.
On part à cinq ou six ménages de cousins et cousines.
On s’installe à une heure ou deux les uns des autres.
On voisine.
On s’assemble le dimanche.
Plusieurs groupes s’invitent pour célébrer la Noël, Pâques, les grandes fêtes de l’année ensemble.
Des mariages se font.
Les missionnaires sont appelés pour les consacrer.
En somme, le vrai maître de la terre, c’est le Franco-Canadien.
Et ce qui fait ce pays admirable, c’est son été si chaud, court, mais où le soleil reste si longtemps chaque jour sur l’horizon qu’il mûrit Ies récoltes.
Puis il y a des ressources spéciales, des baies qui produisent des boissons fermentées, sans compter d’excellentes bières de ménage et le fameux vin d’érable.
Je cite au hasard.
Mais je dois une mention au cidre, si pétillant et d’un si bon goût, fabriqué avec les pommes sauvages.
Le gibier abonde.
Le poisson se pêche facilement en plein hiver, à foison, dans les trous faits à la glace des rivières.
Mais tout cela ne séduit pas l’Anglais, citadin-né.
Il aime le confortable spécial des grandes villes.
Ce qui est particulièrement touchant dans les pays canadiens-français, c’est l’alliance des classes dirigeantes avec le peuple.
Ce que l’on fait en haut pour que l’en bas sache lire, écrire, compter et s’instruire par la lecture est inimaginable.
Ainsi, les familles de citadins rassemblent, par ordre de date, leurs journaux lus, leurs revues et y ajoutent des volumes à bon marché édités pour ça.
On en fait des paquets et on les confie aux navires de ravitaillement, avec grandes recommandations d’en distribuer autant au loin que plus près.
Et c’est fidèlement exécuté.
Mais les flotteurs mariniers, qui descendent les trains de bois sur les rivières, remportent’aussi des paquets semblables et répandent ainsi l’instruction.
À la veillée, chacun lit à tour de rôle, à haute voix.
Le feu ronfle.
L’eau pour le thé mijote.
Les enfants et les femmes écoutent.
Dans les moments pathétiques, elles se mettent à pleurer.
Alors les enfants se mettent à beugler, ce qui émeut les chiens qui se réveillent et glapissent, sans savoir pourquoi, mais par sympathie, pour se mettre à l’unisson.
Braves gens, ces Canadiens !
Les chiens aussi.
D’une probité rigoureuse, hospitaliers, accueillants.
Joyeux, aimant à rire, très bons et très fins en même temps.
C’est plaisir de faire avec eux, au printemps, de bonnes parties de chasse.
Mais, quand le soir, vient l’heure de la prière, si vous êtes libre penseur, ne les scandalisez pas trop par une indifférence affectée.
Levez-vous et découvrez-vous.
C’est le moins que vous puissiez faire pour des hôtes bienveillants.
Et les femmes vous demanderont très doucement :
– Vous ne priez donc pas ?
Répondez-leur :
– J’ai perdu la foi, à Paris, où l’on ne croit guère.
Ajoutez bien vite :
– Mais je ne suis pas protestant !
Car protestant signifie Anglais.
Comment les deux éléments peuvent-ils vivre ensemble ?
Précisément parce qu’aucun mélange n’est possible.
Pas de point de contact.
Telle ville est anglaise, telle autre est française.
Où l’élément anglais, l’élément français laisse faire et s’abstient ; c’est réciproque.
Pas de luttes brutales, inutiles et stériles.
Pas d’alliances ou alliances bien rares entre Anglaises et Français ; quelques-unes entre Françaises et Anglais.
Mais les enfants se francisent toujours, c’est un fait remarquable.
En somme, nous avons et surtout nous aurons là-bas une grande France qui nous aime.
Elle vaut la peine d’être visitée ; allons-y donc.
Deux hommes se présentent à l’hôtel de France, à Montréal. À première vue, il était facile de reconnaître deux trappeurs.
« Mais, à la fin, m’écrit un de mes lecteurs, qu’est-ce qu’un trappeur exactement ?
« Vous ne l’avez jamais expliqué à vos lecteurs.
« J’ai lu tous vos livres.
« Pas la plus petite explication sur les trappeurs.
« Ils chassent, c’est leur métier, mais pourquoi ne pas les appeler chasseurs au lieu de trappeurs.
« Il doit y avoir une raison.
« Dites-la-nous. »
Il faut tâcher de satisfaire tout le monde, même un lecteur mécontent.
Il faut dire d’abord qu’il existe, au Canada et aux États-unis, des grandes compagnies de pelleterie.
Elles achètent aux Indiens et aux chasseurs blancs ou métis des peaux quelles qu’elles soient.
Peaux de bisons, de daims, de cerfs, de loups, etc.
Mais ce qu’elles cherchent surtout, ce sont les peaux précieuses.
Peaux d’ours blancs et gris et de jaguars avec griffes et têtes.
Mais ce ne sont pas celles qui sont le mieux payées.
Les peaux de castors, de martes-zibelines, de renards bleus et autres animaux du genre fouine sont payées extrêmement cher aux trappeurs.
Les chats sauvages et les lièvres sont assez bien cotés.
Or, toutes les peaux de valeur perdraient beaucoup, si l’animal avait été tiré et criblé de plombs.
Aussi le prend-on au piège.
Le piège, c’est la trappe.
De là, trappeur.
La vie du trappeur est assez singulière ; tout d’abord il faut qu’il s’associe avec un camarade au moins.
Seul !
À deux cents lieues de tout secours le plus souvent, que ferait-il, s’il tombait malade ?
Et s’il était blessé par un bœuf musqué ou par un jaguar ?
Voilà pourquoi les trappeurs vont au moins deux par deux.
Les compagnies de pelleterie ont construit des forts le long des rivières et des lacs qui constituent un magnifique ensemble d’artères fluviales au Canada.
Pendant l’été, les vapeurs de ces compagnies sillonnent les cours d’eau navigables et ravitaillent les forts.
Ils en rapportent les peaux et les dépouilles des canards eiders (édredons).
Ces forts sont bien des forts, capables de résister à tous les assauts des Peaux-Rouges, mais ce sont surtout des factoreries.
On y vend, on y achète.
Les trappeurs font prix pour les denrées de ravitaillement avec un fort qui devient leur point d’attache.
Ils font prix aussi pour les peaux qu’ils apporteront.
Engagement réciproque.
Le trappeur, au commencement des froids, part extraordinairement chargé.
Cinquante kilos !
Lard, légumes secs, oignons, farine pour cuire son pain-galette sous la cendre, poivre, sel, ails, échalotes, etc.
Il ne trouvera rien en forêt que des glands doux qu’il sait réduire en une poudre, laquelle macérée dans l’eau, pétrie ensuite avec de la fève pilée, produit un assez bon gâteau.
Le trappeur s’arrête ensuite où il voit des traces de gibier.
Il monte vivement sa hutte et il commence à trapper.
D’autre part, il chasse au fusil pour se nourrir.
Quand il tue un daim, il demi-sale certains morceaux.
Il en boucane d’autres.
Il en fait geler dans la glace.
C’est la réserve.
Trois ou quatre fois dans la saison, il porte ses peaux au fort et s’y ravitaille pour une autre expédition.
Rudes hommes !
Aimant leur métier.
Épris de la splendeur neigeuse des forêts où ils vivent.
Ils sont toujours accompagnés de leurs chiens fidèles, presqu’aussi sauvages qu’eux, mais dressés admirablement.
Obéissants sur un regard.
Comprenant le moindre signe.
Combien d’hommes moins intelligents qu’eux !
Ils ressemblent, du reste, à nos chiens de bergers, mais plus farouches encore, bien plus féroces.
Ne se laissant jamais caresser, si ce n’est par le maître ou par ses compagnons de trappe.
Encore obéit-il mieux au maître qu’à tout autre.
Donc ils étaient là deux trappeurs dans le bureau de l’hôtel de France.
L’un petit, vif, très remuant, quoique blond, mélange bizarre de deux types bien différents, le Gascon et le Normand, naïf par sauvagerie, finaud par tempérament, ayant l’œil vif, la mine futée, le nez pointu du renard, mais cependant quelque chose d’aquilin dans le profil.
Il était Bordelais par la mère, et Canadien par le père.
Le geste, la pose, l’allure annonçaient le déterminisme.
Les lèvres dénotaient la dissimulation et le menton proéminent l’entêtement dans les entreprises.
La peau ridée, tannée, hâlée, recuite par la gelée et le soleil, se plissait en grimaces expressives qui eussent fait le désespoir d’un acteur.
Jean Lapique-Tauquet, surnommé Taupe-Renardière par les Indiens, sobriquet significatif, était fouinard, débrouillard, mais brave homme et profondément honnête.
Connu comme tel dans les forts, chez les Indiens et parmi les trappeurs ; mais défendant ses intérêts.
Il était d’une bravoure astucieuse, c’était un Ulysse canadien.
Son compagnon était un Bois-Brûlé.
Ce que c’est ?
Une race très ancienne de métis de Français et d’Indiennes.
Mais le sang indien domine.
Ces Bois-Brûlés sont ainsi nommés parce qu’ils brûlent des forêts pour les défricher. Ils cultivent et ils chassent.
Les Anglais commettent vis-à-vis d’eux de grandes injustices et ils se révoltent périodiquement, toujours vaincus, mais toujours redoutables.
On finit toujours par redresser ; ces torts qu’on leur a faits pour arriver à conclure la paix, car les défaites ne les découragent pas.
Ignorants, plus Peaux-Rouges que blancs, mais sobres, infatigables, travailleurs, ils font d’excellents bûcherons, de bons fermiers et des trappeurs renommés.
Mais les citadins affectent de les mépriser. Les Bois-Brûlés, très dignes, dédaignent les gens des villes.
Ils sont très simples, tout d’une pièce, loyaux et fidèles.
Leur intelligence, spéciale naturellement aux choses de la forêt, est des plus nettes, des plus lucides.
Ils ont une tendance à aimer beaucoup les blancs qui les traitent bien et subissent volontiers la supériorité « d’un homme qui sait lire. »
Le Bois-Brûlé s’appelait du nom de son trisaïeul, créateur de la famille, Nicolas Latreille.
Mais son surnom était Balle-Franche, parce qu’il ne tirait jamais à chevrotines, étant sûr de ses coups.
C’était un grand garçon, d’une coupe superbe, au profil anguleux, à l’air imposant et même hautain.
Mais il avait pour Taupe-Renardière une grande admiration.
Tous deux, ils portaient la blouse de chasse, la culotte et les guêtres de cuir, le bonnet de fourrure.
L’employé du bureau les regarda d’un air étonné.
Il demanda d’un ton rogue :
– Qu’avez-vous à faire ici ?
Taupe-Renardière fit une de ces plus laides grimaces ; on aurait dit qu’il faisait des efforts pour faire passer un morceau étranglant.
Enfin, il demanda :
– C’est bien ici que logent trois piqueurs français ?
– Que leur voulez-vous ?
– Ça ne vous regarde pas.
C’était carré.
L’employé se vexa et se monta.
– Et vous croyez, dit-il, que l’on aborde comme ça de prime abord des gentlemen respectables ?
» Alors le premier mendiant venu circulerait dans l’hôtel sous le prétexte d’y parler à quelqu’un.
– Je ne suis pas un mendiant et la preuve, c’est que voici un carnet de chèques qui m’ouvre un crédit de deux mille livres sterling à la banque Jarome Bordereau et Cie.
Il jeta le carnet sur la table en disant d’un air de défi :
– Vous n’en pourriez montrer autant, vous, petit employé de quatre sous !
Le Bois-Brûlé se mit à rire.
L’employé de quatre sous se fâcha tout rouge.
– Dites donc, fit-il, vous, face de cuivre jaunasse, je vous défends de rire à mes dépens.
Balle-Franche étendait le bras pour cueillir l’employé.
Taupe-Renardière intervenait.
– Un petit instant ! dit-il à son compagnon.
Et à l’employé :
– Sachez donc, pour votre gouverne, que vous avez là, devant vous, moi, Taupe-Renardière, connu pour avoir scalpé cent trois Indiens en sa longue carrière, et ce n’est pas fini.
» Je ne vous scalperai pas, vous, parce que vous êtes chauve ; mais si vous continuez à être insolent, je vous laisserai battre par Balle-Franche.
» Ce n’est qu’un Bois-Brûlé c’est vrai, mais c’est un homme et un rude homme ; il m’obéit comme un enfant, parce qu’il me sait au-dessus de lui.
» Mais je le traite avec bonté et je ne veux pas qu’on lui reproche la couleur de sa peau.
» Je ne vous dis rien de la vôtre, qui est plus rouge, avec sa couperose, que celle d’un Indien Sioux peint en guerre.
L’employé sentit bien qu’il avait affaire à forte partie ; mais il voulut avoir le dernier mot.
Faiblesse des petits esprits.
– Et d’abord, dit-il, avant tout mettez vos chiens dehors ; je ne veux pas qu’ils fassent des inconvenances ici.
– Dehors ! protesta Taupe-Renardière, dehors des chiens qui valent cent dollars chacun.
» Dehors, pour qu’on leur passe la corde au cou et qu’on nous les vole !
» Mais, bonhomme, vous n’y pensez pas.
D’un air digne :
– Sachez que nos chiens sont bien élevés et qu’ils savent nous demander à sortir, s’ils en ont besoin.
» Ils ne se permettent point d’inconvenances, pas même de celles qu’on sent sans rien voir. Et maintenant assez causé.
» Voici une lettre de mon banquier, faites-la porter à ces gentlemen français ; nous attendons.
La lettre ou plutôt l’enveloppe portait l’en-tête de la banque.
La plus riche banque de Montréal.
Diable !
Il n’allait pas, lui, « le méchant petit employé de quatre sous », se brouiller avec la banque à cause d’un client de celle-ci mal reçu par lui.
Il sonna.
Un garçon parut.
L’employé lui remit la lettre.
– Pour le 108 ! dit-il.
Il se mit à consulter un registre d’un air impatient.
Le garçon revint :
– Ces messieurs, dit-il avec une grande politesse, sont priés de monter.
L’employé, d’un air rogue :
– Laissez vos chiens là.
– Mais, fit le garçon, ces gentlemen ont demandé si les trappeurs avaient amené leurs chiens !
– Alors l’hôtel va devenir un chenil ! fit l’employé.
– Dont vous serez le chien le plus hargneux ! riposta Taupe-Renardière.
Le garçon lui fit un signe et le trappeur le suivit.
Balle-Franche emboîta le pas majestueusement.
On s’introduisit dans l’ascenseur que le garçon fit fonctionner ; on s’arrêta au troisième étage.
Le garçon conduisit les trappeurs devant le 1o3[1] et les fit entrer.
Salon !
Un appartement complet !
Diable !
Taupe-Renardière savait, par ouï dire, le prix de cette location.
Très cher.
Ils étaient donc bien riches, messieurs les veneurs français ?
Ils vinrent tous les trois au salon, vêtus de leur costume de velours couleur feuille-morte, très simples, très élégants.
Ils tendirent la main aux trappeurs, regardèrent les chiens, échangèrent des coups d’œil, puis le premier piqueur entama la conversation.
C’était un grand bel homme, de très magnifique apparence, se posant très bien sans poser, rieur, bon garçon sans trop de familiarité, sachant se tenir et très bien élevé, parlant avec précision, au besoin avec fermeté.
Il s’appelait La Feuille.
Le second piqueur s’appelait La Rosée ; c’était un homme poli à l’ordinaire, gai, ayant le mot pour rire, mais enragé une fois en chasse.
Alors l’expression de sa physionomie devenait diabolique, et, au dire de ses camarades, « il faisait alors ses yeux de langouste plongée dans l’eau bouillante. »
La Futaie, le troisième piqueur, était un jeune homme à figure douce, mais au regard très futé.
Bon cavalier, ne faisant point l’important, sachant bien le métier.
– Messieurs, dit La Feuille, nous nous connaissons par noms et surnoms d’après la lettre du banquier.
» Je me présente, moi, La Feuille et je vous présente messieurs La Rosée et La Futaie.
Taupe-Renardière fit observer :
– On dirait des surnoms.
– Vous ne vous trompez pas.
» C’est l’habitude dans la vénerie française.
– Tiens, c’est comme pour nous autres, trappeurs.
La Feuille tira sa montre :
– Oh ! oh ! fit-il.
» Dix heures et demie !
» Je suppose que vous n’avez pas déjeuné, messieurs ?
– Pas encore.
– Alors vous accepterez bien de déjeuner avec nous, pour pouvoir causer le verre à la main.
– Vous nous faites grand honneur.
La Feuille sonna.
Un garçon se présenta.
– La carte du déjeuner, Joseph.
– Bien, monsieur.
La Feuille aux trappeurs :
– Superbes, vos chiens !
– De bonne garde et très bons limiers ! dit Taupe-Renardière.
– Le banquier vous a-t-il dit que nous voulions une meute ?
– Oui, monsieur.
– Est-ce que les chiens que vous nous procurerez seront courants ?
– Oui.
» Très ardents, très vite !
» Et ils ont beaucoup de gorge, de sorte que l’on suit facilement de l’oreille le cercle que décrit l’animal et que l’on peut couper court pour se poster et le tirer.
– Nous ne tirons jamais.
» Nous forçons l’animal.
» Il faut qu’il tombe épuisé, alors les chiens le coiffent.
» Nous survenons et servons l’animal au couteau.
– Et vous croyez qu’une bonne balle tirée à propos, ce n’est pas plus pratique que votre manière ?
– Pratique, oui !
» Mais ce n’est plus la chasse à courre, qui est un grand art et un plaisir de grand seigneur.
» En somme, à coups de fusil, on assassine un animal.
» Il est en pleines ruses, il fait ses combinaisons, il espère donner au change et il peut échapper aux chiens.
» Ceux-ci forceront-ils ou ne forceront-ils pas ?
» Donneront-ils dans le change au pas ?
» Et, si le cerf parvient à les mettre en défaut, parviendront-ils à retrouver, à relever la voie ?
» Voilà où est l’intérêt.
» Mais couper court à cette lutte du cerf et des chiens par un coup de fusil, c’est tricher. Savez-vous jouer aux dames ?
– Oui.
– Eh bien, quel plaisir auriez-vous à tricher ? Aucun.
» Gagner déloyalement, ce n’est pas gagner, surtout à des jeux où l’on ne joue que pour l’honneur.
» Quand nous chassons à tir, nous n’avons qu’un chien.
» Si nous nous servons de la meute, il faut qu’elle force.
– Nous chassons, nous, pour la peau et pour la viande de l’animal.
– Je sais… Je sais…
» Nous autres, nous pratiquons un art.
– Vous êtes des amateurs.
– Mais non.
» Dites des professionnels et vous serez dans le vrai.
» Pour faire un piqueur, il faut prendre un garçonnet dès l’âge de treize ans, au plus tard.
» Mais mieux vaut encore des fils de piqueurs, dans les familles où on l’est de père en fils depuis des siècles.
» Les Hourvari remontent à Jean Hourvari, piqueur de saint Louis.
» Et ce Jean Hourvari prétendait que son arrière trisaïeul était piqueur d’un roi des Arvernes, vieux Gaulois d’avant Jules César. Moi, à six ans, je suivais les chasses à cheval, sur le petit poney de relais du fils du maître.
» Je vous ai parlé des Gaulois.
» Nos pères.
» Ce sont eux qui ont inventé la chasse à courre.
» Et ils se servaient de leurs chiens à la guerre.
– Alors vous chassez à cheval ?
– Il le faut bien.
» Nous devons être tout le temps sur la queue des chiens.
» Il faut couper et ramener sur le droit ceux qui s’égarent sur une fausse piste ; il faut les encourager dans les défauts, quand le cerf, à force de malice, a fait perdre sa voie.
» Il faut encore couper, quand la meute prend le contre-pied.
» Il faut s’apercevoir que les chiens ont pris le change, et, après les avoir coupés, les remettre au point où le change s’est produit pour leur faire réempaumer la voie du cerf de chasse.
– Combien donc vous faudra-t-il de chevaux ?
– Dix pour les maîtres.
» Six pour nous.
» Vous comprenez qu’il faut relayer et changer son cheval essoufflé contre un cheval à peu près frais.
» Je dis à peu près.
» En effet celui qui monte le cheval de relais doit nous l’amener en pleine chasse, tout en le ménageant.
» Il calcule.
» Il se guide d’après les abois des chiens et les sons du cor.
» Il étudie les courbes, les cercles que fait l’animal.
» Il coupe au plus près, au petit trot de sa bête.
» Nous prenons celle-ci, nous lui repassons l’autre qu’il laisse souffler.
» Et ça recommence jusqu’à ce que le cerf soit à l’hallali.
– Mais qui montera les chevaux de relais ?
– Des jeunes gens légers, aimant les chevaux et la chasse.
» Sachant se rendre compte surtout de ce qui se passe.
Taupe-Renardière échangea un regard avec Balle-Franche.
– Eh ! fit-il, si vous payez bien, nous avons votre affaire.
» D’abord il faut que je vous dise que Balle-Franche est mon beau-frère.
– Ah ! vous avez épousé sa sœur ? fit La Feuille.
– Oui.
» Et j’ai des beaux-frères, des neveux par alliance, des cousins.
» Tous Bois-Brûlés !
– Très bien.
– Jeunes, minces, pas lourds, légers comme des daguets.
– Parfait.
– Vous les nourrirez.
– Entendu.
– Vous leur donnerez deux dollars par mois à chacun.
– Dix francs ?
Sur cette interrogation, Taupe-Renardière fit une de ses grimaces.
– Aïe ! aïe ! pense-t-il.
» J’ai trop demandé.
Mais il dit :
– Vous comprenez, deux dollars ce n’est pas trop.
– Mon cher ami, vous plaisantez !
» C’est une dérision.
» Vous avilissez les prix.
» Ils auront cent francs par mois et des gratifications.
Balle-Franche fit un bond terrible et poussa un cri effrayant.
Les chiens, en l’entendant, se mirent à hurler la mort.
Et Taupe-Renardière dit sévèrement à son compagnon :
– Qu’est-ce que c’est que ces manières de sauvage !
» Si ça vous arrive encore, Balle-Franche, je ne vous emmènerai plus dans le monde.
Aux piqueurs :
– Il faut lui pardonner.
» Au fond, un sauvage.
» Il a des tics nerveux.
Puis très calme :
– Votre maître est donc bien riche ?
– Des millions de revenu.
– C’est un seigneur de France ?
– Non.
» C’est un ancien sous-officier qui a fait fortune.
» Très simple !
» Vous verrez.
» Mais il ne faudrait pas essayer de lui monter le coup.
» Voit très clair.
» Et de la poigne !
En ce moment, le garçon entra la carte à la main.
La Feuille la prit.
– Voyons ! voyons !
» Hors-d’œuvre.
»