
Louis Noir
EN ROUTE VERS LE PÔLE
Au pays des bœufs musqués
Voyages, explorations,
aventures
Volume 12 (1899)
Table des matières
Note de l’éditeur La littérature à 20 centimes…
PREMIÈRE PARTIE LES MOTELS DU POLE NORD
CHAPITRE I La grotte aux cristaux
CHAPITRE II La caverne des sorcières
CHAPITRE. III La buvette de la grotte aux cristaux
CHAPITRE IV Cent-millionnaire et milliardaire
CHAPITRE VI Une idée de M. d’Ussonville
CHAPITRE XII Le laisser-courre
CHAPITRE XIV Le petit serrurier
CHAPITRE XVI Le gros serrurier
DEUXIÈME PARTIE LE BRISE-GLACE
CHAPITRE I Le vrai secret du pôle
CHAPITRE IV La capitale du pays de l’or
CHAPITRE V Le chef de la police
CHAPITRE VI Enlevée ! C’est payé !
CHAPITRE VII Le retour de la brebis égarée
À propos de cette édition électronique
À la fin du XIXe siècle, et au début du XXe, à une époque où le roman-photo, la bande dessinée ou surtout, la télévision, n’existaient pas encore, étaient publiés un très grand nombre de livres d’aventure, écrits parfois très rapidement, dans une langue un peu « basique », et vendus pour la modique somme de 15, 20 ou 25 centimes.
Un auteur représentatif de cette littérature populaire est Louis Noir. En cette année 1899, où sont publiés chez Fayard Frères les 27 volumes de la collection Voyages, explorations, aventures – au rythme d’un livre par semaine !… –, plus de 150 livres de cet auteur sont déjà parus…
Même si ce n’est pas de la grande littérature, même si le style est souvent sommaire, soumis aux exigences de l’écriture au kilomètre et de la parution hebdomadaire, il nous a paru intéressant de tirer quelques volumes de l’oubli définitif. Nous vous proposons donc 6 épisodes des Voyages, explorations, aventures qui relatent les aventures du capitaine d’Ussonville et de ses amis qui, devenus riches, décident de construire une chaîne d’hôtels au Pôle nord.
Lutte contre les éléments, batailles avec les indiens et aventures diverses alternent avec des descriptions à volonté « éducative » : vous apprendrez ainsi tout sur la chasse à courre ou la chasse au morse…
Coolmicro
Je dédie ce livre à mon ami Charles Altaine.
Son tout dévoué,
Louis Noir
Senoncourt !
Le plus joli bourg de la très grande banlieue de Paris.
Trois hameaux !
L’un au bord de la Seine ; les deux autres sur un des plus beaux plateaux du Gâtinais.
Deux châteaux !
Villas nombreuses !
Maisonnettes parisiennes, les unes très réussies comme celle du père Touard, d’autres abominablement construites par des prétentieux voulant trancher de l’architecte ; peu nombreux ceux-là.
On se montre du doigt en riant leurs « turnes ratées. »
Mais l’ensemble est charmant.
À cinq cents mètres la forêt, dans un arc de cercle immense, encadre les trois hameaux. La Seine forme la corde de I’arc et baigne la base d’une colline en dos de chameau que couronne les villages de Claire-Fontaine, de Tivry et de Charbettes.
Au loin, Melun.
À mi-chemin, le fameux pavillon de Roquebrune, le plus beau de France et de Navarre.
Et tout près, Fontainebleau, son palais et son parc.
Mais parc plus immense, plus splendide, la forêt où l’on peut marcher pendant sept heures, en ligne droite, sous les arbres !
Un monde cette forêt avec ses gardes de l’État, ses gardes de chasses particulières, ses gardes-biches, qui courent toute la nuit pour empêcher les grands animaux d’aller se faire tuer sur les terres de Senoncourt par les affûteurs, ce qui n’empêche pas ceux-ci d’en abattre un ou deux par semaine.
Seize sous la livre, la viande de cerf ou de biche.
On s’en paie !
C’est qu’elle est riche en bêtes fauves ou noires, cette forêt de Fontainebleau où l’on compte plus de huit cents cerfs ou biches, ou hères ou faons, ou daguets.
Chevreuils, faisans, lapins, lièvres y font la joie des bons chasseurs et le désespoir des mauvais tireurs qui viennent faire de l’épate avec leurs costumes de Nemrod, posent dans le train, posent au restaurant, posent dans le pays, posent sous bois, mais ne tuent jamais rien… si, pourtant, quelquefois… un écureuil.
Très peuplée, cette forêt que l’on croirait déserte.
Des bûcherons partout pendant l’hiver. Au cours d’une promenade, prêtez l’oreille. Un bruit semblable à un coup de canon. C’est un arbre qui s’abat.
Et autour de vous, les haches infatigables troublent le silence des futaies.
Et ces retentissements métalliques, ces coups de mine ?
Ce sont les carriers taillant les grès et faisant sauter les rocs.
Point d’eau dans la forêt de Fontainebleau ! nous dira-t-on.
Erreur !
Sous les blocs de grès, beaucoup de petites fontaines, filtrant l’eau des mares goutte à goutte.
Connues des seuls forestiers qui ne les montrent jamais aux profanes.
Pourquoi ?
Parce que, parmi les promeneurs, il y a des farceurs imbéciles qui prennent plaisir à souiller ces fontaines.
Il faut vider la vasque taillée dans le bloc par les carriers, la laver et attendre pendant deux jours et plus qu’elle soit remplie.
Comme c’est intelligent, de la part de ceux qui font ces blagues-la.
Aussi, vous Parisien, promené par le père Garnier, guide officiel de la forêt, qui tient la buvette de la Grotte-aux-Cristaux, près la Belle-Croix, saisi par la soif, au cours d’une promenade dans les merveilleux sites du Cuvier-Chatillon, serez-vous tout étonné de vous entendre dire par ce guide expérimenté :
– Puisque vous avez soif, asseyez-vous là et attendez.
Sur ce, il dévale et disparaît pour revenir avec quelque vieux gobelet rouillé ou quelque pot ébréché plein d’eau bien limpide, bien fraîche.
Il reporte le récipient où il l’a pris.
Et vous, à son retour :
– Il y a donc de l’eau près d’ici, père Garnier ?
– Oui, monsieur.
– Où ça ?
Et le père Garnier, au lieu de répondre, détourne la conversation.
– Je crois avoir vu une vipère s’enfuir dans la bruyère.
Une vipère.
Ça vous intéresse.
Il fait semblant de chercher, ne trouve pas et l’on s’éloigne.
– À propos, père Garnier, et cette fontaine ? J’aurais bien voulu la voir.
Lui, tranquillement :
– Monsieur, une fontaine, c’est précieux pour les gardes, les carriers et les bûcherons. Eh bien ! il y a eu des Parisiens qui se sont amusés à les remplir d’excréments.
» Aussi ne les montrons-nous jamais.
– Comment, père Garnier, vous me supposeriez capable…
– Pas vous.
» Mais vous pourriez la montrer à des amis et connaissances.
Vous êtes peu flatté et très étonné de ces réflexions.
Mais je vous ai parlé de la Grotte-aux-Cristaux, il faut que je vous dise ce que c’est.
Des grès cristallisés mis sous grille et sous clef.
Il n’y a que deux grottes aux cristaux de grès en Europe.
Celle de la forêt de Fontainebleau et une autre dans le Wurtemberg.
À voir ces cristaux on ne se douterait pas qu’ils sont si rares, par conséquent si précieux. Les savants viennent de loin pour les voir. De là, ils se font conduire par le père Garnier à la grande caverne des Sorcières.
Repaire de brigands.
Longtemps cherché.
Jamais trouvé.
On passe devant l’entrée, pourtant déblayée, sans la voir.
Il y a cheminée, salle à manger et dortoir.
Biens logés, messieurs les brigands !
Mais voilà qu’un jour, le père Garnier, en cherchant des vipères, enfile par mégarde sa jambe dans un trou tout rond et profond. Cela lui semble bizarre.
Il regarde le trou et le voit plein de suie. Mais alors…
Serait-ce donc une cheminée ?
Oui.
Mais alors… pour la seconde fois, il y aurait une habitation ?
Cherchons.
Et si bien il chercha qu’il trouva.
On avait fait du feu la veille et les pas des brigands ou des vagabonds étaient tout frais marqués sur le sable ; un quartier de biche salée pendait à un crochet suspendu à un anneau scellé dans la voûte.
L’affaire fit grand bruit.
Collinet, mon ami Collinet, le successeur de Dennecourt, Collinet le sylvain incomparable, fit aboutir un de ses sentiers artistiques à la grotte, que ses hôtes s’empressèrent d’évacuer pour ne jamais y revenir.
Et je vous assure que le repaire de ces brigands reçoit de nombreuses visites en été.
Le père Garnier, je l’ai dit, tient la buvette de la grotte. On y trouve du lait, des œufs, du beurre, sardines, pain et fromage, de quoi déjeuner modestement ; mais en prévenant la veille, on aurait tout ce que l’on voudrait.
Et c’est très drôle de dîner à la grotte en ayant le point de vue du mont Saint-Père, celui de Jeanne-d’Arc, celui du Champ-de-Courses, celui de la Table-du-Grand-Maître autour de soi, disons le mot, sous la main.
Tout près, la mare de la Croix, avec le chêne de Clovis et les mares à Piat et à Collinet.
À droite, les merveilles du rempart de Cuvier-Chatillon, celles du mont Saint-Germain, deux petites Kabylies aux portes de Paris.
Et si vous voulez avoir l’illusion de la forêt tropicale, le père Garnier lâchera ses couleuvres.
Couleuvres d’Esculape !
Couleuvres à collier.
Couleuvres vipérines.
Couleuvres de mares, jaunes et noires.
Couleuvres de haies.
Il les fera grimper dans la tonnelle sous laquelle vous mangerez.
Vingt sous pour jouir de ce spectacle, ce n’est pas cher.
Par dessus le marché, vous verrez les vipères, enfermées dans une boîte ; il en a eu une, dite aspic, qui mesurait un mètre dix…
Elle lui a tué son chien Verdeau en trois minutes.
Sale bête !
Pas le chien.
La vipère.
Tel que vous le verrez, cet étonnant père Garnier, si vous allez à la grotte, sachez que c’est le meilleur chercheur de vipères de la forêt.
Il a remporté le prix, une prime offerte à celui qui en apporte le plus à la mairie de Fontainebleau.
De plus, chasseur d’abeilles sauvages ; il recueille dans leurs ruches au creux des roches ou des vieux arbres, par centaines de livres, un miel parfumé qui ne ressemble en rien à celui des abeilles domestiques.
Il y en a pour tous les goûts.
Celui de telle ruche sent la bruyère, celui de telle autre, le genêt, de telle autre encore, la violette, etc, etc.
Brave père Garnier !
Il était content ce jour-là.
Rendez-vous de chasse à courre à Belle-Croix !
Et le maître d’équipage avait envoyé un fourgon, son maître d’hôtel, des laquais de service, le chef de cuisine et les marmitons.
Quinze invités.
Messieurs les piqueurs et les valets de chiens mangeraient aussi à la grotte avant les maîtres !
Aussi, je vous assure que ça ronflait, les casseroles.
Le chef avait tiré du fourgon des réchauds, un four portatif, tout un attirail, car il se doutait bien que le fourneau-cuisinière du père Garnier était trop petit.
Oh ! oui, ça ronflait !
Et il montait dans l’air des odeurs exquises. Le couvert était dressé sur la plus grande table, allongée de plusieurs petites.
L’argenterie, les cristaux étincelaient ; c’était merveille.
M. Drivau, le maître d’équipage, faisait grandement les choses.
Mais qui est M. Drivau ?
– Il est donc bien riche, votre maître, qu’il paye de pareils déjeuners à ses invités ? demanda le père Garnier au maître d’hôtel.
Monsieur Drivau a quatre millions dont il sait si bien se servir qu’ils lui rapportent dans les trois cent mille francs, bon an, mal an.
De plus, il vient de toucher quatorze millions de dividende, pour des actions de la mine d’or du Garricks, en Australie.
Il est certain que l’année prochaine, il touchera une vingtaine de millions pour le moins.
– Oh là là ! fit le père Garnier.
En voilà une mine qui rapporte gros !
– C’est toute une histoire.
Elle a été découverte par un chercheur d’or français naturalisé australien, M. d’Ussonville, un gentilhomme basque qui a l’air d’un de ces grands aigles que l’on voit au Jardin des Plantes ; plus de deux mètres de haut.
Mon maître peut être considéré comme un cent-millionnaire à cause des revenus de cette mine ; mais M. d’Ussonville est un milliardaire.
La mine était en plein désert sans une goutte d’eau.
Personne ne pouvait traverser ce grand désert australien.
Il parvint à faire de l’eau.
– Comment ?
– Père Garnier, quand les femmes de Fontainebleau vont le matin aux champignons, vous savez que la rosée trempe leurs jupes au point qu’elles les tordent et que beaucoup d’eau en sort.
– Oui. Moi même, je tords ainsi mon pantalon pour le faire sécher quand je reviens des champignons.
– Eh bien, M. d’Ussonville acheta ou se procura cent chiens métis, provenant de chiennes dingos, des bêtes indigènes, et de chiens anglais.
» Il s’enfonça dans le désert avec sa meute chargée de vivres, de bagages et d’éponges.
» À cette époque, M. d’Ussonville était déjà devenu millionnaire en exerçant le métier de chercheur d’or.
» Je vous dis ça en passant.
» Il avait idée que la rivière Ashburton roulant des paillettes, comme elle traverse souterrainement le désert, ces paillettes devaient en provenir.
» Et M. d’Ussonville trouva une montagne d’or, c’est-à-dire de quartz aurifère.
» À la surface, il y avait des champs d’or d’une richesse fantastique.
» M. d’Ussonville chargea sa meute de pépites, revint au littoral, et il alla former une compagnie avec d’anciennes amazones de Béhanzin qui chassaient autrefois pour lui l’homme et l’éléphant et chassaient en ce moment ce dernier pour elles-mêmes.
» Puis il acheta au Congo des esclaves dont il fit des travailleurs libres ; une vraie blague ces travailleurs libres : ils sont esclaves tout de même.
» Il recruta aussi des Sénégalais afin d’en faire des sapeurs et des artilleurs pour ses mitrailleuses et ses canons-revolvers et le voilà parti pour sa montagne d’or avec d’anciens sous-officiers des tirailleurs sénégalais.
» M. Drivau, mon maître, un Parisien.
» M. Santarelli, un Corse, un petit noir de cheveux et de barbe qui ne rit jamais.
» M. Castarel, qui, au contraire, rit toujours. C’est un Marseillais qui ressemble à un polichinelle sans bosses.
» Et c’est un farceur.
» Il m’a escamoté ma montre et mon porte-monnaie avec plus d’adresse qu’un pickpocket.
» Il est épatant.
» Ainsi que mon maître, il ne peut pas s’empêcher de faire des tours et il donne au château des séances de prestidigitation où il invite les paysans qui le regardent comme un sorcier.
» Voilà les trois principaux invités.
» Cent-millionnaires et un milliardaire, M. d’Ussonville.
» Voilà, père Garnier.
» Et je vous assure qu’il ne fait pas mauvais les servir.
» Pas d’anse du panier, par exemple !
» Ils ont adopté le bon système.
» Ils expliquent ce qu’ils veulent et on fixe tant par tête.
» Gagne ce que tu peux !
» On ne vole pas pour conserver le client, car ce ne sont pas des maîtres, mais des clients.
– Drôle de système.
– Mais non.
» Excellent, au contraire.
» Voyons, père Garnier, il vous vient un client qui désire déjeuner.
» Vous tâchez de le contenter, pas vrai ?
– Oui.
– Et vous n’osez pas l’étriller.
» Il ne reviendrait plus.
– C’est vrai.
» Moi de même avec mon patron qui, si je le traitais mal, me remercierait certainement.
– Eh bien oui, en y réfléchissant, c’est le meilleur système.
– Vous pouvez m’en croire.
» Si j’étais riche, c’est celui que j’adopterais pour le maître d’hôtel, qui aurait à s’entendre avec son cuisinier, à le payer, à le commander.
» Je suis responsable du chef de cuisine et de tout le service.
– Enfin vous avez une bonne place !
– Excellente.
– Il y a-t-il des dames ?
– Ah ! vieux curieux, je vois qu’il faut que je vous parle des invitées.
» Eh bien, ce ne sont pas les premières venues non plus.
» Un moment, s. v. p.
» Je vais jeter un coup d’œil sur les fourneaux.
Cent-millionnaires !
Milliardaire !
Le père Garnier n’en revenait pas et se grattait l’oreille.
Le maître d’hôtel revint.
– Ah ! ah ! dit-il. Je vous ai laissé le bec dans l’eau à propos des invitées.
» Toutes cent-millionnaires aussi !
» Il y a d’abord deux négresses ; ce sont les deux dames Taky, deux sœurs.
» Mme Taky-Data et Mme Taky-Nadou, les deux cheffesses de la compagnie d’amazones aujourd’hui licenciée.
» Elles étaient cambacérès.
» C’est-à-dire générales de la garde de Béhanzin.
» Des types de vieux grognards, servies par leurs ordonnances, d’anciennes amazones qui sifflent un grand verre de rhum comme si elles buvaient du lait.
» Ces deux guerrières n’ont pas voulu retourner au Dahomey pour rester près de leur princesse.
– Ah ! leur princesse est à Senoncourt.
– Pour le moment du moins, avec son oncle M. d’Ussonville.
– Tiens, il a une nièce dahoméenne, ce chercheur d’or.
– Pas dahoméenne du tout.
» Mlle de Pelhouër est bretonne.
» Elle a suivi son oncle partout et tué tant de lions, d’éléphants, de rhinocéros et de sauvages, que les amazones, dans leur enthousiasme, ont suivi une coutume du Dahomey, en la nommant leur princesse.
» C’est une petite demoiselle très gentille, un peu garçon, mais pas trop pourtant.
» Elle n’est servie, elle aussi, que par des amazones.
» Sa tante est une veuve anglaise, mistress Morton.
» Ah ! père Garnier, vous allez voir cette vieille poule anglaise qui voudrait bien trouver un coq.
» Elle est émaillée, fardée, bichonnée, pomponnée, que c’en est ridicule ; mais on s’y habitue… à la longue.
» Pas mauvaise femme.
– Ce monsieur d’Ussonville, le chercheur d’or, a-t-il bien réellement un milliard ? C’est beaucoup un milliard !
– Quatre milliards !
» Et il sait s’en servir.
» Il vient de jouer aux Ephrussi, spéculateurs sur les grains, comme vous savez, un tour qui leur coûte trente millions que lui a gagnés.
» Mais gros actionnaire de sa mine, il y gagne chaque année les millions par centaines.
» Il est en train d’acheter le château du Bas-Senoncourt, tout meublé, pour s’y installer en attendant.
– Attendant quoi ?
– D’aller au Pôle Nord y fonder des hôtels pour touristes.
– Monsieur Lapierre, vous vous fichez de moi, pas vrai ?
– Non pas !
» C’est sérieux.
» Permettez.
» Encore un tour à la cuisine.
Le maître d’hôtel s’éloigna pendant que le père Garnier, se regrattant l’oreille, murmurait :
– Quatre milliards !
Le chef revint et dit :
– M. d’Ussonville a un tas d’idées comme celle-là en tête.
» Il s’est dit que l’on pouvait tout aussi bien établir des hôtels-étapes pour aller de l’une à l’autre au Grand Hôtel du Pôle Nord, que ce ne serait pas plus difficile pour ces hôtels-là que pour celui récemment construit au Spitzberg.
» Et je suis tellement convaincu que c’est possible, que j’ai laissé mon fils s’engager comme gérant d’un de ces futurs hôtels polaires.
– Vous m’épatez.
– Père Garnier, nous sommes pourtant dans un siècle où I’on ne doit plus s’épater.
» L’épatement est une chose finie, usée, un mot à biffer.
» Que n’avons-nous pas vu ?
» Que ne verrons-nous pas ?
» Mais j’oubliais de vous dire que Mlle de Pelhouër vous achèterait des couleuvres et des lézards.
» Pas de bêtises !
» Quand elle vous demandera le prix, n’en faites pas.
– Compris !
» Je m’en rapporterai à sa générosité.
– Quand vous la verrez, regardez ses yeux ; jamais vous n’en aurez vu de pareils, des yeux d’oiseau de mer.
» Du reste, elle a une tête de mouette, un oiseau que vous ne connaissez pas, mais que moi, Breton, je connais.
» Eh bien, ces yeux-là sont infaillibles ; les amazones m’ont conté que leur princesse logeait toujours sa balle dans l’œil des éléphants et des lions.
» Et quand on pense qu’elle n’a que seize ans !
» Quand on pense qu’à quatorze ans, pour son coup d’essai, elle a tué une meute de six lions !
» Avec ça, pas hautaine, un peu fière, mais seulement avec ceux qui voudraient se familiariser sans que ça lui convienne, mais très bonne et très gentille.
» Ne faisant jamais l’importante ; mais ne se laissant manquer par personne.
» Nous savons qu’un jour la comtesse de Gernaysac lui a dit d’un ton trop protecteur : « Ma petite !
» – Madame, je ne suis la petite de personne. »
» Les paysannes de Senoncourt l’aiment beaucoup, parce qu’elle fait beaucoup de bien, discrètement, à des pauvres gens méritants et malheureux.
» Mais elle ne se laisse pas exploiter par les faux pauvres.
– Ce n’est pas comme le comte et la comtesse de Labart ! dit le père Garnier.
» En voilà qui sont trompés par les mendiants suspects.
» Quel dommage que de si braves gens ne sachent pas discerner ceux qui sont honnêtes de ceux qui ne le sont pas.
– Oui, c’est toujours dommage de voir l’aumône mal faite.
» Mais croyez-vous que nos piqueurs aient détourné des cerfs ?
– C’est leur première chasse ; je ne les connais que depuis très peu de temps, puisque l’équipage est tout nouveau.
» Mais je sais que M. La Feuille[1] est très estimé et qu’il sera très bien secondé par MM. La Rosée et La Verdure, qui ont chassé dans la forêt d’Orléans.
» La meute est très bonne, bien sous le fouet. Enfin voilà cinq chasses d’entraînement qui ont bien réussi.
» M. La Feuille m’a dit que le maître d’équipage avait une grande qualité.
– Laquelle ?
– Il laisse faire ses piqueurs et se contente du plaisir de suivre.
» Or, beaucoup de maîtres ont le tort de se croire grands veneurs, comme Ephrussi par exemple, qui faisait manquer ses chasses en commandant à tort et à travers.
» Vous savez qu’avant le rapport, les piqueurs ne disent mot à personne sur les cerfs détournés.
» Ah ! les voilà !
» Ne les questionnez pas, vous les mettriez dans l’embarras.
Le maître d’hôtel salua les nouveaux venus et leur indiqua une table où ils furent aussitôt servis.
Ils se hâtèrent, car, le matin, chacun fait le bois avec son limier tenu en laisse et il porte habit et culotte couleur feuille morte.
C’est pour ne pas effaroucher le cerf avec des couleurs trop voyantes.
Mais, pour la chasse, avant l’arrivée des maîtres, ils endossent les culottes blanches, l’habit rouge et ils mettent les bottes à l’écuyère.
Quand on entendit rouler au loin les voitures de maître, les piqueurs finirent leur café, prirent du cognac et se retirèrent « dans leur cabinet de toilette », comme ils disaient plaisamment.
La nature en faisait tous les frais en les masquant par un taillis touffu d’où ils sortirent vêtus de pourpre, couleur qui tranche le mieux sur le vert des arbres et les fait voir de très loin.
Les maîtres arrivèrent à la grotte. Très grand air avec beaucoup de simplicité.
Mais on se sentait en face d’hommes ayant beaucoup vu, beaucoup fait, sachant ce qu’ils valaient, ne cherchant pas à le faire connaître.
Point de petites façons de petits crevés s’étudiant aux jolies révérences de salon qui les font ressembler à des singes éduqués ou à des chiens savants.
Tout ce monde-là était fort énergique, un peu brusque, comme le sont les marins, les militaires, les grands voyageurs.
On s’assit sans cérémonie et les laquais servirent.
Les deux Taki et leurs ordonnances attirèrent beaucoup l’attention du père Garnier.
Pensez donc que le cocher de M. Drivau qu’il connaissait, venait de dire à M. Garnier :
– Père Garnier, vous voyez bien toutes ces négresses-là ?
– Oui !
– Et bien, mon père Garnier, au temps de Béhanzin, à une époque de l’année, on faisait tuer beaucoup d’esclaves ; ça s’appelait les Grandes Coutumes.
» On jetait les corps aux amazones et elles les mangeaient crus.
Le père Garnier fit la grimace et ne put s’empêcher de s’écrier :
– Ah ! les cochonnes !
– Chut !
» Si les Taki vous entendaient, vous passeriez un mauvais quart d’heure.
Le père Garnier se le tint pour dit.
Mais deux dames, en habit rouge d’amazones, le préoccupaient encore.
L’une était négresse, l’autre mulâtresse, mais toutes deux d’un type très fin, toutes ayant le nez droit et des traits fins.
– Qui sont donc, demanda-t-il, ces dames noires en rouge ?
– La négresse, dit le maître d’hôtel, est Mme Santarelli, une princesse du Tigré, en Abyssinie.
» La mulâtresse est Mme Castarel, fille d’un Français et d’une Abyssinienne.
» Le Français est M. Granger, un ingénieur que voilà là-bas.
Pendant que les invités intimes déjeunaient, d’autres arrivèrent sur le carrefour de Belle-Croix.
Tous les officiers de Fontainebleau et de Melun, tous les fonctionnaires importants, les maires et adjoints, sont en quelque sorte invités de droit.
Il en est d’autres que le maître d’équipage invite en raison de ses relations.
Mais quiconque a le droit de suivre la chasse à pied, à cheval, en voiture, comme bon lui semble.
L’invité est tenu de saluer le maître d’équipage.
Celui qui s’invite lui-même se, dispense de cette formalité, voilà toute la différence.
Mais au point de vue de l’amour-propre, quel abîme entre celui qui peut dire à un ami non invité :
– Mon cher, quelle chasse aujourd’hui ! Superbe !
» Les autres invités m’ont tous demandé des nouvelles de ma femme.
» Un peu souffrante.
» Vous me croirez si vous voulez, mais quand elle n’y est pas, il manque quelqu’un.
J’ai vu un de ces bourgeois vaniteux qui, avec sa femme, suivait modestement toutes les chasses à pied, devenu quelque chose dans une des communes environnantes, invité à cause du titre seulement, ne plus venir aux chasses qu’en voiture.
Vingt francs deux fois par semaine et des revenus bornés.
Et, à chaque coup, des camouflets.
Fraîche réception par les maîtres d’équipage.
Plus fraîche encore de la part des invités.
Pas un mot, pas un regard de la gent vraiment aristocratique.
Très amusant !
Ce que l’on en faisait des gorges chaudes ! Mais… passons.
Il y aurait trop à dire sur la bêtise humaine.
Le déjeuner fini, le maître d’équipage et ses intimes, en habit rouge, les femmes, excepté les anciennes amazones de Béhanzin, parurent sur le carrefour de la Belle-Croix.
Eh bien, ça ne manque ni de cachet aristocratique, ni de pittoresque, ni même de majestueux, un bel équipage.
Cent chiens couplés.
Beaux chiens, surtout si ce sont des bâtards saintongeais.
Superbes, pleins de feu, le regard intelligent, la queue bien levée et très fouettant.
Beau poil, les oreilles tirbouchonnantes, poses élégantes.
Vraiment, ça a du caractère !
Trois valets de chiens en rouge, fouet en main.
Et la main leste !
En meute, Sapeur et Tabellion !
Non !
Des fantaisies !
Vlan !
Coups d’un fouet immense à manche court. Tayau !
Tuyau ! hurlent les chiens.
Gueule, Tabellion.
Gueule, Sapeur !
Mais obéissez !
De la discipline ou le fouet !
En bataille, derrière la meute, les trois piqueurs !
Très dignes !
Des messieurs, croyez-le bien.
Et très considérés.
La place de premier piqueur vaut dix mille francs par an.
Près des piqueurs, le valet de chiens à cheval.
Il conduit le relai volant.
Il doit le lâcher à propos et je vous assure que pour y arriver c’est compliqué.
Dire qu’il y a des gens qui s’imaginent que les chiens mènent le cerf où bon leur semble !
Dire que d’autres s’imaginent que l’on peut prévoir où il sera mis à l’hallali !
Ni le cerf, ni les piqueurs, ni personne ne le sait.