
Howard Phillips Lovecraft
LES MONTAGNES HALLUCINÉES
Titre original : At the Mountains of Madness
1936
Table des matières
À propos de cette édition électronique
Je suis obligé d’intervenir parce que les hommes de science ont refusé de suivre mes avis sans en connaître les motifs. C’est tout à fait contre mon gré que j’expose mes raisons de combattre le projet d’invasion de l’Antarctique – vaste chasse aux fossiles avec forages sur une grande échelle et fusion de l’ancienne calotte glaciaire – et je suis d’autant plus réticent que ma mise en garde risque d’être vaine. Devant des faits réels tels que je dois les révéler, l’incrédulité est inévitable ; pourtant, si je supprimais ce qui me semblera inconcevable et extravagant, il ne resterait plus rien. Les photographies que j’ai conservées jusqu’ici, à la fois banales et irréelles, témoigneront en ma faveur, car elles sont diablement précises et frappantes. On doutera néanmoins, à cause des dimensions anormales qu’on peut attribuer à un truquage habile. Quant aux dessins à la plume, on en rira bien entendu, comme d’évidentes impostures ; cependant, les experts en art devraient remarquer une bizarrerie de technique et chercher à la comprendre.
Finalement, il me faut compter sur le jugement et l’influence de quelques sommités du monde scientifique, qui aient d’une part assez d’indépendance d’esprit pour apprécier mes informations à leur propre valeur effroyablement convaincante, ou à la lumière de certains cycles mythiques primordiaux et déroutants au plus haut point, et d’autre part un prestige suffisant pour dissuader le monde de l’exploration dans son ensemble de tout programme imprudent et trop ambitieux dans la région de ces montagnes du délire. Il est regrettable qu, e des gens relativement obscurs comme moi et mes collaborateurs, liés seulement à une petite université, aient si peu de chances de faire impression là où se posent des problèmes par trop étranges ou vivement controversés.
Ce qui joue par ailleurs contre nous, c’est que nous ne sommes pas, à proprement parler, spécialistes des domaines principalement concernés. Comme géologue, mon but en dirigeant l’expédition de l’université de Miskatonic était uniquement de me procurer à grande profondeur des spécimens de roche et de sol des différentes régions du continent antarctique, grâce au remarquable foret conçu par le professeur Frank H. Pabodie, de notre département de technologie. Je n’avais aucun désir d’innover dans quelque autre domaine ; mais j’espérais que l’emploi de ce dispositif mécanique en différents points déjà explorés conduirait à découvrir des substances d’une espèce jusqu’ici demeurée hors d’atteinte par les procédés ordinaires de collecte. Le système de forage de Pabodie, ainsi que nos rapports l’ont déjà appris au public, était absolument exceptionnel : léger, facile à porter, il combinait le principe du foret artésien courant et celui de la petite foreuse circulaire de roche, de manière à venir à bout rapidement des strates de dureté variable. Tête d’acier, bras articulés, moteur à essence, derrick en bois pliant, mécanisme de dynamitage, sonde pour le déblai des déchets, et tuyauterie par éléments pour forages de cinq pouces de large et jusqu’à mille pieds de profondeur, il ne pesait pas plus, tout monté, avec les accessoires nécessaires, que ne pouvaient porter trois traîneaux à sept chiens ; cela grâce à l’alliage d’aluminium dont étaient faites la plupart des pièces métalliques. Quatre gros avions Dornier, spécialement étudiés pour le vol à très haute altitude qui s’impose sur le plateau antarctique, et avec des appareils supplémentaires pour le réchauffement du carburant et le démarrage rapide, mis au point par Pabodie, pouvaient transporter toute notre expédition depuis une base au bord de la grande barrière de glace jusqu’en divers points choisis à l’intérieur des terres, et de là nous disposerions d’un contingent suffisant de chiens.
Nous avions prévu de couvrir un territoire aussi étendu que le permettait une saison antarctique – ou au-delà si c’était absolument nécessaire – en opérant essentiellement dans les chaînes de montagnes et sur le plateau au sud de la mer de Ross ; régions plus ou moins explorées par Shackleton, Amundsen, Scott et Byrd. Avec de fréquents changements de camps, assurés par avion et couvrant des distances assez importantes pour présenter un intérêt géologique, nous comptions mettre au jour une masse de matière tout à fait sans précédent ; spécialement dans les strates précambriennes dont un champ si étroit de spécimens antarctiques avait jusqu’alors été recueilli. Nous souhaitions aussi nous procurer la plus large variété possible des roches fossilifères supérieures, car l’histoire de la vie primitive de ce royaume de glace et de mort est de la plus haute importance pour la connaissance du passé de la Terre. Ce continent antarctique avait été tempéré et même tropical, avec une végétation luxuriante et une vie animale dont les lichens, la faune marine, les arachnides et les manchots de la côte nord sont, comme chacun sait, les seuls survivants et nous espérions élargir cette information en diversité, précision et détail. Si un simple forage révélait des traces fossilifères, nous élargirions l’ouverture à l’explosif, afin de recueillir des spécimens de taille suffisante et en bon état.
Nos forages, de profondeurs diverses selon les perspectives offertes par le sol ou la roche superficielle, devraient se limiter, ou presque, aux surfaces découvertes – qui étaient fatalement des pentes ou des arêtes, les basses terres étant recouvertes d’un mile ou deux de glace. Nous ne pouvions pas nous permettre de gaspiller les forages en profondeur sur une masse considérable de glace pure, bien que Pabodie ait élaboré un plan pour enfouir par sondages groupés des électrodes de cuivre, et fondre ainsi des zones limitées avec le courant d’une dynamo à essence. Tel est le projet – que nous ne pouvions mettre à exécution, sinon à titre expérimental, dans une entreprise comme la nôtre – que la future expédition Starkweather-Moore propose de poursuivre, malgré les avertissements que j’ai diffusés depuis notre retour de l’Antarctique.
Le public a pu suivre l’expédition Miskatonic grâce à nos fréquents communiqués par radio à l’Arkham Advertiser et à l’Associated Press, ainsi qu’aux récents articles de Pabodie et aux miens. Nous étions quatre de l’université – Pabodie, Lake du département de biologie, Atwood pour la physique (également météorologiste), et moi qui représentais la géologie et assurais le commandement nominal – avec en plus seize assistants ; sept étudiants diplômés de Miskatonic et neuf habiles mécaniciens. De ces seize hommes, douze étaient pilotes qualifiés, tous sauf deux opérateurs radio compétents. Huit d’entre eux connaissaient la navigation au compas et au sextant, comme aussi Pabodie, Atwood et moi. En outre, bien sûr, nos deux bateaux – d’anciens baleiniers de bois renforcés pour affronter les glaces et munis de vapeur auxiliaire – étaient entièrement équipés. La fondation Nathaniel Derby Pickman, assistée de quelques contributions particulières, finança l’expédition ; nos préparatifs purent être ainsi extrêmement minutieux, malgré l’absence d’une large publicité. Chiens, traîneaux, machines, matériel de campement et pièces détachées de nos cinq avions furent livrés à Boston, où l’on chargea nos bateaux. Nous étions admirablement outillés pour nos objectifs spécifiques, et dans toutes les matières relatives à l’approvisionnement, au régime, aux transports et à la construction du camp, nous avions profité de l’excellent exemple de nos récents prédécesseurs, exceptionnellement brillants. Le nombre et la renommée de ces devanciers firent que notre expédition, si importante qu’elle fût, eut peu d’échos dans le grand public.
Comme l’annonça la presse, nous embarquâmes au port de Boston le 2 septembre 1930 ; faisant route sans nous presser le long de la côte et par le canal de Panama, nous nous arrêtâmes à Samoa puis à Hobart en Tasmanie, pour y charger nos derniers approvisionnements. Personne dans notre équipe d’exploration n’étant encore allé jusqu’aux régions polaires, nous comptions beaucoup sur nos capitaines – J. B. Douglas, commandant le brick Arkham et assurant la direction du personnel marin, et Georg Thorfinnssen, commandant le trois-mâts Miskatonic –, tous deux vétérans de la chasse à la baleine dans les eaux antarctiques. Tandis que nous laissions derrière nous le monde habité, le soleil descendait de plus en plus bas vers le nord, et restait chaque jour de plus en plus longtemps au-dessus de l’horizon. Vers le 62e degré de latitude sud, nous vîmes nos premiers icebergs – en forme de plateaux aux parois verticales – et juste avant d’atteindre le cercle polaire antarctique, que nous franchîmes le 20 octobre avec les pittoresques cérémonies traditionnelles, nous fûmes considérablement gênés par la banquise. J’avais beaucoup souffert de la baisse de la température après notre long passage des tropiques, mais j’essayais de m’endurcir pour les pires rigueurs à venir. À plusieurs reprises d’étranges phénomènes atmosphériques m’enchantèrent ; notamment un mirage d’un éclat saisissant – le premier que j’aie jamais vu – où les lointains icebergs devenaient les remparts de fantastiques châteaux.
Nous frayant un chemin à travers les glaces, qui n’étaient heureusement ni trop étendues ni trop denses, nous retrouvâmes la mer libre par 67° de latitude sud et 175° de longitude est. Le matin du 26 octobre, un net aperçu de la terre surgit au sud, et avant midi nous éprouvâmes tous un frisson d’excitation au spectacle d’une chaîne montagneuse vaste, haute et enneigée, qui se déployait à perte de vue. Nous avions enfin rencontré un avant-poste du grand continent inconnu et son monde occulte de mort glacée. Ces sommets étaient évidemment la chaîne de l’Amirauté, découverte par Ross, et il nous faudrait maintenant contourner le cap Adare et suivre la côte est de la terre de Victoria jusqu’à notre base, prévue sur le rivage du détroit de McMurdo, au pied du volcan Erebus par 77° 9’de latitude sud.
La dernière partie du voyage fut colorée et stimulante pour l’imagination, les hauts pics stériles du mystère se profilant constamment sur l’ouest, alors que les rayons obliques du soleil septentrional de midi ou ceux plus bas encore sur l’horizon du soleil austral de minuit répandaient leurs brumes rougeoyantes sur la neige blanche, la glace, les ruissellements bleuâtres, et les taches noires des flancs granitiques mis à nu. Entre les cimes désolées soufflaient par intermittence les bourrasques furieuses du terrible vent antarctique, dont les modulations évoquaient vaguement parfois le son musical d’une flûte sauvage, à peine sensible, avec des notes d’une tessiture très étendue, et qui par on ne sait quel rapprochement mnémonique inconscient me semblaient inquiétantes et même effroyables, obscurément. Quelque chose dans ce décor me rappela les étranges et troublantes peintures asiatiques de Nicholas Rœrich[1], et les descriptions plus étranges encore et plus inquiétantes du légendaire plateau maléfique de Leng, qui apparaît dans le redoutable Necronomicon d’Abdul Alhazred, l’Arabe fou. Je regrettai assez, par la suite, de m’être un jour penché sur ce livre abominable à la bibliothèque du collège. Le 7 novembre, ayant momentanément perdu de vue la chaîne de l’ouest, nous passâmes au large de l’île Franklin ; et le lendemain nous aperçûmes les cônes des monts Erebus et Terror sur l’île de Ross, avec au-delà la longue chaîne des montagnes de Parry. De là s’étendait vers l’est la ligne blanche, basse, de la grande barrière de glace, s’élevant perpendiculairement sur une hauteur de deux cents pieds, comme les falaises rocheuses de Québec, et marquant la limite de la navigation vers le sud. Dans l’après-midi, nous pénétrâmes dans le détroit de McMurdo, filant au large de la côte sous le mont Erebus fumant. Le pic de scories se dressait à douze mille sept cents pieds sur le ciel oriental, comme une estampe japonaise du mont sacré Fuji-Yama ; tandis que plus loin s’élevait le sommet blanc et spectral du mont Terror, volcan de dix mille neuf cents pieds, aujourd’hui éteint. Des bouffées de fumée s’échappaient parfois de l’Erebus, et l’un des assistants diplômés – un brillant jeune homme nommé Danforth – désigna sur la pente neigeuse ce qui semblait de la lave ; faisant remarquer que cette montagne, découverte en 1840, avait certainement inspiré l’image de Poe quand il écrivit sept ans plus tard :
« … Les laves qui sans cesse dévalent
Leur flot sulfureux du haut du Yaanek
Dans les contrées lointaines du pôle…
Qui grondent en roulant au bas du mont Yaanek
Au royaume du pôle boréal. »
Danforth était grand lecteur de documents bizarres, et avait beaucoup parlé de Poe. Je m’intéressais moi-même, à cause du décor antarctique, au seul long récit de Poe – l’inquiétant et énigmatique Arthur Gordon Pym. Sur le rivage nu et sur la haute barrière de glace à l’arrière-plan, des foules de manchots grotesques piaillaient en agitant leurs ailerons, alors qu’on voyait sur l’eau quantité de phoques gras, nageant ou vautrés sur de grands blocs de glace qui dérivaient lentement.
Utilisant de petites embarcations, nous effectuâmes un débarquement difficile sur l’île de Ross, peu après minuit, le matin du 9, tirant un câble de chacun des bateaux pour préparer le déchargement du matériel au moyen d’une bouée-culotte. Nos impressions en foulant pour la première fois le sol de l’Antarctique furent intenses et partagées, bien que, en ce même lieu, les expéditions de Scott et de Shackleton nous eussent précédés. Notre camp sur le rivage glacé, sous les pentes du volcan, n’était que provisoire, le quartier général restant à bord de l’Arkham. Nous débarquâmes tout notre matériel de forage, chiens, traîneaux, tentes, provisions, réservoirs d’essence, dispositif expérimental pour fondre la glace, appareils photo et de prise de vues aériennes, pièces détachées d’avion et autres accessoires, notamment trois petites radios portatives (en plus de celles des avions) qui pourraient assurer la communication avec la grande installation de l’Arkham à partir de n’importe quel point de l’Antarctique où nous aurions à nous rendre. Le poste du bateau, en liaison avec le monde extérieur, devait transmettre les communiqués de presse à la puissante station de l’Arkham Advertiser à Kingsport Head, Massachusetts. Nous espérions terminer notre travail en un seul été antarctique ; mais si cela s’avérait impossible, nous hivernerions sur l’Arkham, en envoyant au nord le Miskatonic, avant le blocage des glaces, pour assurer d’autres approvisionnements.
Je n’ai pas besoin de répéter ce que les journaux ont déjà publié de nos premiers travaux : notre ascension du mont Erebus ; les forages à la mine réussis en divers points de l’île de Ross et l’étonnante rapidité avec laquelle le dispositif de Pabodie les avait menés à bien, même dans des couches de roche dure ; notre premier essai du petit outillage pour fondre la glace ; la périlleuse progression dans la grande barrière avec traîneaux et matériel ; enfin le montage des cinq gros avions à notre campement du sommet de la barrière. La santé de notre équipe terrestre – vingt hommes et cinquante-cinq chiens de traîneau de l’Alaska – était remarquable, encore que, bien sûr, nous n’ayons pas affronté jusque-là de températures ou de tempêtes vraiment meurtrières. La plupart du temps, le thermomètre variait entre zéro et 20 ou 25° au-dessus[2], et notre expérience des hivers de Nouvelle-Angleterre nous avait habitués à de telles rigueurs. Le camp de la barrière était semi-permanent et destiné à entreposer à l’abri essence, provisions, dynamite et autres réserves. Nous n’avions besoin que de quatre avions pour transporter le matériel d’exploration proprement dit, le cinquième demeurant à l’entrepôt caché, avec un pilote et deux hommes des bateaux prêts à nous rejoindre éventuellement à partir de l’Arkham au cas où tous les autres appareils seraient perdus. Plus tard, quand ceux-ci ne serviraient pas au transport des instruments, nous en utiliserions un ou deux pour une navette entre cette cache et une autre base permanente sur le grand plateau, six à sept cents miles plus au sud, au-delà du glacier de Beardmore. Malgré les récits unanimes de vents et d’orages effroyables qui s’abattaient du haut du plateau, nous décidâmes de nous passer de bases intermédiaires, prenant ce risque par souci d’économie et d’efficacité.
Les comptes rendus par radio ont rapporté le vol stupéfiant de notre escadrille, quatre heures d’affilée, le 21 novembre, au-dessus du haut plateau de glace, avec les sommets immenses qui se dressaient à l’ouest et le silence insondable où se répercutait le bruit de nos moteurs. Le vent ne nous gêna pas trop et notre radiocompas nous aida à traverser le seul brouillard épais que nous rencontrâmes. Quand la masse colossale surgit devant nous entre le 83e et le 84e degré de latitude, nous comprîmes que nous avions atteint le Beardmore, le plus grand glacier de vallée du monde et que la mer glacée cédait alors la place à un littoral montagneux et sévère. Nous étions vraiment cette fois dans l’ultime Sud, ce monde blanc depuis une éternité, et au moment même où nous en prenions conscience nous vîmes au loin à l’orient la cime du mont Nansen, déployant toute sa hauteur de presque quinze mille pieds.
L’heureuse installation de la base méridionale au-dessus du glacier, par 86° 7’de latitude et 174° 23’de longitude est, les forages et minages étonnamment rapides et fructueux effectués en divers points lors d’expéditions en traîneau et de vols de courte durée sont du domaine de l’histoire ; comme l’est la difficile et triomphale ascension du mont Nansen, du 13 au 15 décembre, par Pabodie et deux des étudiants diplômés – Gedney et Carroll. Nous étions à quelque huit mille cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer, et quand les forages expérimentaux révélèrent ici et là le sol à douze pieds seulement sous la neige et la glace, nous fîmes grand usage du petit dispositif de fusion pour sonder et dynamiter dans beaucoup de sites où aucun explorateur avant nous n’avait jamais pensé recueillir des spécimens minéraux. Les granits précambriens et les grès ainsi obtenus confirmèrent notre conviction que ce plateau était de même nature que la majeure partie du continent occidental, mais quelque peu différent des régions de l’Est au-dessous de l’Amérique du Sud – dont nous pensions alors qu’elles formaient un continent distinct et plus petit, séparé du grand par un confluent glacé des mers de Ross et de Weddell, bien que Byrd ait depuis réfuté cette hypothèse.
Dans certains de ces grès, dynamités et détachés au ciseau après que le sondage en eut révélé la nature, nous trouvâmes quelques traces et fragments fossiles d’un grand intérêt – notamment des fougères, algues, trilobites, crinoïdes et mollusques tels que lingula et gastéropodes – tous bien spécifiques de l’histoire primordiale de la région. Il y avait aussi une curieuse marque triangulaire, striée, d’environ un pied de diamètre, que Lake reconstitua à partir de trois fragments d’ardoise provenant d’un trou profond d’explosif. Ces fragments découverts à l’ouest, près de la chaîne de la Reine Alexandra, intéressèrent particulièrement Lake qui, en tant que biologiste, jugeait leurs marques mystérieuses et excitantes, bien qu’à mes yeux de géologue elles ne paraissent guère différentes des effets de rides assez courants dans les roches sédimentaires. L’ardoise n’étant qu’une formation métamorphique où une couche sédimentaire se trouve pressée, et la pression elle-même produisant sur toute trace de curieux effets de distorsion, je ne voyais aucune raison de s’étonner à ce point pour une dépression striée.
Le 6 janvier 1931, Lake, Pabodie, Daniels, les dix étudiants, quatre mécaniciens et moi survolâmes directement le pôle Sud dans deux des gros appareils, obligés d’atterrir une fois par un vent brusque et violent qui heureusement ne tourna pas à la vraie tempête. C’était là, comme l’ont rapporté les journaux, l’un de nos premiers vols d’observation ; nous tentâmes, au cours des autres, de relever de nouvelles caractéristiques topographiques dans des zones qui avaient échappé aux précédents explorateurs. Nos vols du début furent décevants à cet égard, bien qu’ils nous aient offert de superbes exemples des mirages si fantastiques et trompeurs des régions polaires, dont notre voyage par mer nous avait donné quelques aperçus. Les montagnes lointaines flottaient dans le ciel comme des villes ensorcelées et tout ce monde blanc se dissolvait en l’or, l’argent et l’écarlate d’un pays de rêves dunsaniens prometteur d’aventures, sous la magie des rayons obliques du soleil de minuit. La navigation était très difficile par temps nuageux, le ciel et la terre enneigée ayant tendance à se fondre dans la fascination d’un vide opalescent, où aucun horizon visible ne marquait leurs limites.
Nous décidâmes enfin de réaliser notre premier projet d’aller cinq cents miles vers l’est avec les quatre avions de reconnaissance pour établir une nouvelle base annexe, qui se situerait probablement sur la zone continentale la plus petite, comme nous le croyions à tort. Les spécimens géologiques collectés là-bas permettraient d’intéressantes comparaisons. Notre santé jusqu’à présent restait excellente, le jus de citron vert compensant efficacement le régime constant de conserves et de salaisons, et les températures généralement modérées nous évitant les lourdes fourrures. C’était le milieu de l’été et, à force de soin et de diligence, nous pourrions terminer le travail d’ici mars, échappant à un fastidieux hivernage pendant la longue nuit antarctique. Plusieurs terribles ouragans s’étaient déchaînés sur nous, venant de l’ouest, mais les dégâts nous avaient été épargnés grâce à l’ingéniosité d’Atwood, qui avait conçu des abris rudimentaires pour les avions, des coupe-vent faits de lourds blocs de neige, et étayé de même les principales constructions du camp. Notre chance et notre efficacité avaient quelque chose de surnaturel.
Le monde extérieur était au courant, bien entendu, de notre programme ; il avait appris aussi l’étrange obstination de Lake qui réclamait un tour de prospection vers l’ouest – ou plutôt le nord-ouest – avant notre transfert à la nouvelle base. Il semblait avoir beaucoup réfléchi, et avec une audace tranchante des plus alarmantes, sur la marque triangulaire de l’ardoise, y déchiffrant certaines contradictions entre sa nature et son âge géologique, qui excitaient à l’extrême sa curiosité et le désir passionné de pousser plus loin forages et minages dans la formation occidentale, à laquelle appartenaient évidemment les fragments mis au jour. Il était bizarrement convaincu que cette marque était l’empreinte de quelque organisme volumineux, inconnu et absolument inclassable, hautement évolué, bien que la roche qui la portait fût d’une époque tellement ancienne – cambrienne, sinon même précambrienne – qu’elle excluait l’existence de toute vie non seulement très évoluée, mais simplement au-delà du stade des unicellulaires ou au plus des trilobites. Ces fragments, ainsi que leur marque singulière, dataient de cinq cents millions à un milliard d’années.
L’imagination populaire réagit positivement, je pense, à nos communiqués par radio sur le départ de Lake vers des régions que l’homme n’avait jamais foulées ni découvertes dans ses rêves, encore que nous n’ayons rien dit de ses espoirs fous de révolutionner les sciences en biologie et en géologie. Sa première expédition de sondage en traîneau, du 11 au 18 janvier, avec Pabodie et cinq autres – gâtée par la perte de deux chiens dans un accident au passage d’une des grandes arêtes de glace – avait exhumé plus encore d’ardoise archéenne ; et je fus frappé de l’étonnante profusion de marques fossiles évidentes dans cette strate incroyablement ancienne. Elles venaient de formes de vie très primitives qui n’impliquaient d’autre paradoxe que la présence impossible d’aucune forme de vie dans une roche aussi indiscutablement précambrienne ; aussi ne voyais-je toujours pas de raison à la requête de Lake de suspendre notre programme de gain de temps – pause qui exigeait les quatre avions, beaucoup d’hommes et tout l’équipement mécanique de l’expédition. Finalement, je ne m’opposai pas au projet mais je décidai de ne pas accompagner la mission du nord-ouest, bien que Lake sollicitât mes compétences géologiques. Pendant leur absence, je resterais à la base avec Pabodie et cinq hommes pour mettre au point les plans définitifs du transfert vers l’est. En prévision de l’opération, l’un des avions avait commencé à remonter du détroit de McMurdo une importante réserve d’essence ; mais cela pouvait attendre un peu pour l’instant. Je gardai avec moi un traîneau et neuf chiens, car on ne peut s’exposer à se retrouver d’un moment à l’autre sans moyen de transport en un monde totalement inhabité, mort depuis des millénaires.
L’expédition de Lake vers l’inconnu, comme chacun se le rappelle, diffusa ses propres communiqués grâce aux émetteurs à ondes courtes des avions ; ils étaient captés simultanément par notre installation de la base méridionale et par l’Arkham dans le détroit de McMurdo, d’où ils étaient retransmis au monde extérieur sur grandes ondes jusqu’à cinquante mètres. Le départ avait eu lieu le 22 janvier à quatre heures du matin ; et le premier message radio que nous reçûmes arriva deux heures plus tard ; Lake y parlait d’atterrir pour entreprendre une fusion de glace à petite échelle et un forage à quelque trois cents miles de nous. Six heures après, un second appel enthousiaste racontait la fiévreuse activité de castor pour creuser et miner un puits peu profond ; l’apogée en était la découverte de fragments d’ardoise portant plusieurs marques assez semblables à celles qui avaient suscité d’abord la perplexité.
Trois heures plus tard, un bref communiqué annonçait la reprise du vol malgré un vent âpre et glacial, et quand j’expédiai un message pour m’opposer à de nouvelles imprudences, Lake répondit sèchement que ses nouveaux spécimens valaient qu’on prît tous les risques. Je compris que son exaltation le porterait à la révolte et que je ne pouvais rien pour empêcher qu’un coup de tête mette en péril tout le succès de l’expédition ; mais il était consternant de l’imaginer s’enfonçant de plus en plus dans cette immensité blanche, perfide et funeste, hantée de tempêtes et de mystères insondables, qui se déployait sur plus de quinze cents miles jusqu’au littoral mal connu et suspect de la Reine-Mary et des terres de Knox.
Puis au bout d’une heure et demie environ, vint un message plus surexcité encore, de l’appareil de Lake en vol, qui me fit changer de sentiment et souhaiter presque d’avoir accompagné l’équipe.
« 22 h 10. En vol. Après tempête de neige, avons aperçu chaîne de montagnes la plus haute jamais vue. Peut égaler l’Himalaya, à en juger par la hauteur du plateau. Latitude probable 76° 15’, longitude 113° 10’est. S’étend à perte de vue à droite et à gauche. Peut-être deux cônes fumants. Tous sommets noirs dépouillés de neige. Grand vent souffle de là-haut, entravant la navigation. »
Après cela, Pabodie, les hommes et moi restâmes pendus au récepteur. L’idée du rempart titanesque de cette montagne à sept cents miles de nous enflammait notre goût profond de l’aventure ; nous nous réjouissions que notre expédition, sinon nous-mêmes en personne, en ait fait la découverte. Une demi-heure encore, et Lake rappela.
« L’appareil de Moulton a fait un atterrissage forcé sur un plateau des contreforts, mais personne n’est blessé et c’est peut-être réparable. On transférera l’essentiel sur les trois autres si nécessaire pour le retour ou d’éventuels déplacements, mais nous n’avons plus pour l’instant l’usage d’un avion chargé. Ces montagnes dépassent l’imagination. Je vais partir en reconnaissance avec l’appareil de Carroll entièrement déchargé. Vous ne pouvez rien imaginer de pareil. Les plus hauts sommets doivent dépasser trente-cinq mille pieds. L’Everest est battu. Atwood va mesurer l’altitude au théodolite tandis que nous volerons, Carroll et moi. Ai fait erreur sans doute à propos des cônes car ces formations semblent stratifiées. Peut-être ardoise précambrienne mêlée à autre strate. Curieux effets de silhouette sur le ciel – sections régulières de cubes accrochées aux cimes. Une merveille dans le rayonnement d’or rouge du soleil bas. Comme un pays mystérieux dans un rêve, ou la porte d’un monde interdit de prodiges inviolés. Je voudrais que vous soyez ici pour observer tout cela. »
Bien qu’il fût en principe l’heure du coucher, aucun de nous, toujours à l’écoute, ne songeait à se retirer. Il en était sûrement de même au détroit de McMurdo, où la cache aux réserves et l’Arkham prenaient aussi les messages car le capitaine Douglas lança un appel pour féliciter tout le monde de l’importante découverte, et Sherman, le responsable de la réserve, partageait ses sentiments. Nous étions désolés, bien sûr, des dégâts causés à l’avion, mais on espérait qu’il serait aisément remis en état. Puis à 11 heures du soir vint une nouvelle communication de Lake.
« Survolé avec Carroll les contreforts les plus élevés. N’osons pas, en raison du temps, affronter vraiment les grands pics, mais le ferons plus tard. Terribles difficultés pour grimper et se déplacer à cette altitude, mais ça vaut la peine. Grande chaîne d’un seul bloc, d’où impossible de rien voir au-delà. Sommets très étranges, dépassant l’Himalaya. Chaîne semble d’ardoise précambrienne, avec signes évidents de beaucoup d’autres strates soulevées. Fait erreur sur le volcanisme. S’étend à perte de vue des deux côtés. Plus traces de neige au-dessus de vingt et un mille pieds. Singulières formations sur les pentes des plus hautes montagnes. Grands cubes bas aux parois rigoureusement verticales, et profil rectangulaire de remparts bas, verticaux, tels les vieux châteaux d’Asie suspendus aux à-pics dans les peintures de Rœrich. Impressionnant de loin. Approché certains, et Carroll pense qu’ils sont faits d’éléments distincts, plus petits, mais qu’il s’agit probablement d’érosion. La plupart des arêtes effritées et arrondies comme s’ils étaient exposés aux tempêtes et aux intempéries depuis des millions d’années. Certaines parties, les plus hautes surtout, paraissent d’une roche plus claire qu’aucune couche visible sur les versants eux-mêmes, d’où origine cristalline évidente. Vol rapproché a révélé de nombreuses entrées de cavernes, parfois d’un dessin étonnamment régulier, carrées ou semi-circulaires. Il faut venir les étudier. Figurez-vous que j’ai vu le rempart jusqu’au faîte d’un pic. Altitude estimée à trente ou trente-cinq mille pieds. Suis monté moi-même à vingt et un mille cinq cents par un froid mordant, infernal. Le vent siffle et module à travers les défilés, allant et venant dans les cavernes, mais jusqu’ici pas de danger en vol. »
Puis Lake poursuivit, une demi-heure encore, un feu roulant de commentaires, exprimant l’intention de faire à pied l’ascension d’un des pics. Je répondis que je le rejoindrais aussitôt qu’il pourrait envoyer un avion et qu’avec Pabodie nous mettrions au point le meilleur système de ravitaillement en carburant – où et comment concentrer nos réserves en fonction de l’orientation nouvelle des recherches. Évidemment les forages de Lake et ses activités aéronautiques exigeraient qu’une quantité assez importante soit acheminée jusqu’à la nouvelle base qu’il allait établir au pied des montagnes ; et peut-être le vol vers l’est ne pourrait-il être entrepris cette saison. J’appelai à ce propos le capitaine Douglas, le priant de décharger tout ce qu’il pourrait des bateaux pour le monter sur la barrière avec le seul attelage de chiens que nous avions laissé. Il nous faudrait absolument ouvrir à travers la région inconnue une route directe entre Lake et le détroit de McMurdo.
Lake m’appela plus tard pour m’annoncer sa décision d’installer le camp à l’endroit de l’atterrissage forcé de Moulton, où les réparations avaient déjà quelque peu progressé. La couche de glace était très mince, laissant voir çà et là le sol noir et il voulait y opérer certains sondages et minages avant de lancer une ascension ou une sortie en traîneau. Il parlait de l’ineffable majesté de tout le paysage, et de l’impression étrange qu’il éprouvait sous ces immenses pics silencieux dont les rangs montaient comme un mur à l’assaut du ciel, au bord du monde. Les observations d’Atwood au théodolite avaient évalué la hauteur des cinq pics les plus élevés à trente ou trente-quatre mille pieds. L’aspect du sol balayé par le vent inquiétait manifestement Lake, car il indiquait l’éventualité d’ouragans d’une violence prodigieuse qui dépassaient tout ce qu’on connaissait jusqu’alors. Son camp était situé à un peu plus de cinq miles de l’endroit où surgissaient brusquement les plus hauts contreforts. Je surpris presque dans ses propos une note d’angoisse – un éclair par-dessus ce vide glacial de sept cents miles – comme s’il nous pressait d’activer les choses pour en finir au plus vite avec cette nouvelle contrée singulière. Il allait se reposer maintenant après une journée de travail ininterrompu d’une célérité, d’un acharnement et avec des résultats quasi sans précédent.
J’eus dans la matinée un entretien à trois par radio avec Lake et le capitaine Douglas, chacun à sa base, si éloignée des autres ; il fut convenu qu’un des appareils de Lake viendrait à mon camp chercher Pabodie, les cinq hommes et moi-même, avec tout le carburant qu’il pourrait emporter. Pour le reste, le problème étant lié à notre décision quant au voyage vers l’est, cela pouvait attendre quelques jours ; Lake en avait assez dans l’immédiat pour le chauffage du camp et les forages. Éventuellement, l’ancienne base méridionale devrait être réapprovisionnée ; mais si nous remettions à plus tard le voyage vers l’est, nous n’en aurions pas besoin avant l’été suivant, et Lake devait entre-temps envoyer un appareil explorer une route directe des nouvelles montagnes au détroit de McMurdo.
Pabodie et moi nous préparâmes à fermer notre base pour un temps plus ou moins long selon le cas. Si nous hivernions dans l’Antarctique nous volerions sans doute directement du camp de Lake à l’Arkham sans y revenir. Plusieurs de nos tentes coniques étaient déjà étayées par des blocs de neige dure, et nous décidâmes alors d’achever le travail en édifiant un village esquimau permanent. Grâce à de très larges réserves de tentes, Lake disposait de tout ce qui serait nécessaire à son campement, même après notre arrivée. Je le prévins donc par radio que Pabodie et moi serions prêts pour le transfert au nord-ouest après un jour de travail et une nuit de repos.
Nos travaux, cependant, ne furent guère poursuivis après quatre heures de l’après-midi car Lake nous adressa les messages les plus exaltés et les plus surprenants. Sa journée de travail avait mal commencé ; en effet, le survol des roches à nu révélait une absence totale des strates archéennes et primitives qu’il cherchait, et qui constituaient une large part des cimes colossales situées à une distance si irritante du camp. La plupart des roches aperçues étaient apparemment des grès jurassiques et comanchiens, des schistes permiens et triasiques, avec ici et là des affleurements noirs et brillants évoquant un charbon dur et ardoisé. Lake était assez découragé, ses projets étant fondés sur l’exhumation de spécimens de plus de cinq cents millions d’années. Il lui parut évident que, pour retrouver la couche archéenne où il avait découvert les étranges marques, il devrait faire un long parcours en traîneau depuis les contreforts jusqu’aux à-pics des gigantesques montagnes elles-mêmes.
Il avait résolu, néanmoins, de procéder à quelques forages locaux, dans le cadre du programme général de l’expédition ; il installa donc la foreuse et mit cinq hommes au travail, tandis que les autres finiraient d’installer le camp et de réparer l’avion accidenté. La roche la plus tendre – un grès à un quart de mile environ du camp – avait été choisie pour le premier prélèvement ; et le foret avançait de façon très satisfaisante sans trop de minage supplémentaire. Ce fut trois heures plus tard, à la suite de la première explosion sérieuse, qu’on entendit les éclats de voix de l’équipe, et que le jeune Gedney – contremaître par intérim – se précipita au camp pour annoncer la stupéfiante nouvelle.
Ils avaient découvert une caverne. Dès le début du forage, le grès avait fait place à une veine de calcaire comanchien pleine de minuscules fossiles, céphalopodes, coraux, oursins et spirifères, avec parfois des traces d’épongés siliceuses et d’os de vertébrés marins – ces derniers sans doute de requins et de ganoïdes. C’était assez important en soi, car il s’agissait des premiers vertébrés fossiles que l’expédition ait jamais recueillis ; mais quand, peu après, la tête du foret passant au travers de la strate déboucha dans le vide, une nouvelle vague d’émotion plus intense encore se propagea parmi les fouilleurs. Une explosion assez considérable avait mis au jour le souterrain secret ; et maintenant, par une ouverture irrégulière de peut-être cinq pieds de large et trois de profondeur, bâillait là, devant les chercheurs avides, une excavation de calcaire superficiel creusée depuis plus de cinquante millions d’années par les eaux d’infiltration d’un monde tropical disparu.
La couche ainsi évidée ne faisait pas plus de sept à huit pieds de profondeur, mais elle s’étendait indéfiniment dans toutes les directions, et il y circulait un air frais qui suggérait son appartenance à un vaste réseau souterrain. Plafond et sol étaient abondamment pourvus de grandes stalactites et stalagmites dont certaines se rejoignaient en formant des colonnes ; mais plus important que tout était l’énorme dépôt de coquilles et d’os qui, par places, obstruait presque le passage. Charrié depuis les jungles inconnues de fougères arborescentes et de champignons du mésozoïque, les forêts de cycas, de palmiers-éventails et d’angiospermes primitifs du tertiaire, ce pot-pourri osseux contenait plus de spécimens du crétacé, de l’éocène, et de diverses espèces animales que le plus éminent paléontologue n’en pourrait dénombrer ou classer en un an. Mollusques, carapaces de crustacés, poissons, batraciens, reptiles, oiseaux et premiers mammifères – grands et petits, connus et inconnus. Rien d’étonnant si Gedney revint au camp en criant et si tous les autres lâchèrent leur travail pour se précipiter tête baissée dans le froid mordant à l’endroit où le grand derrick ouvrait une porte nouvelle sur les secrets de la terre profonde et les éternités disparues.
Quand Lake eut satisfait le premier élan de sa curiosité, il griffonna un message sur son bloc-notes et fit rappeler en hâte le jeune Moulton au camp pour le diffuser par radio. J’eus ainsi les premières nouvelles de la découverte ; l’identification de coquillages primitifs, d’os de ganoïdes et de placodermes, restes de labyrinthodontes, thécodontes, fragments de crâne de grand mososaure, vertèbre et cuirasse de dinosaure, dents et os d’aile de ptérodactyle, débris d’archéoptéryx, dents de requin du miocène, crânes d’oiseaux primitifs, ainsi que crânes, vertèbres et autres ossements de mammifères archaïques tels que paléothériums, xiphodons, dinocérases, eohippi, oréodons et titanothères. Il n’y avait rien d’aussi récent que le mastodonte, l’éléphant, le chameau, le daim ou le bovin ; Lake en conclut donc que les derniers dépôts dataient de l’oligocène et que la couche creusée était restée dans son état actuel, morte et impénétrable depuis au moins trente millions d’années.
D’autre part, la prédominance de formes de vie très primitives était extrêmement singulière. Bien que la formation calcaire fût, à en juger par des fossiles incrustés typiques comme des ventriculites, indéniablement et tout à fait comanchienne sans aucun élément plus ancien, les fragments isolés dans la caverne comportaient une proportion surprenante d’organismes jusqu’ici considérés comme représentatifs d’époques beaucoup plus reculées, et même des poissons rudimentaires, mollusques et coraux datant du silurien et de l’ordovicien. Conclusion inévitable : il y avait eu dans cette partie du monde une continuité unique et remarquable entre la vie telle qu’elle était trois cents millions d’années plus tôt et celle qui datait de trente millions seulement. À quand remontait cette continuité, en deçà de l’oligocène où la caverne avait été fermée, voilà qui défiait toute spéculation. En toute hypothèse, la terrible période glaciaire du pléistocène, il y a quelque cinq cent mille ans – autant dire hier, comparé à l’âge de la caverne – pouvait avoir mis fin à toutes les formes de vie primitives qui avaient réussi localement à survivre à la durée ordinaire.
Loin de s’en tenir à son premier message, Lake avait écrit un autre communiqué qu’il avait fait porter dans la neige jusqu’au camp avant que Moulton ait pu en revenir. Moulton resta ensuite près de la radio dans l’un des avions, me transmettant – ainsi qu’à l’Arkham pour diffusion au monde extérieur – les fréquents post-scriptum que Lake lui fit porter par une succession de messagers. Ceux qui ont suivi les journaux se rappelleront la fièvre suscitée chez les scientifiques par ces communiqués de l’après-midi – qui ont finalement conduit, après tant d’années, à l’organisation de cette expédition Stark-Weather-Moore que je tiens si vivement à détourner de ses projets. Je ne puis mieux faire que reproduire textuellement ces messages, tels que Lake les envoya et que notre radio McTighe les transcrivit en sténo.
« Fowler fait une découverte de la plus haute importance dans les fragments de grès et de calcaire venant des minages. Plusieurs empreintes triangulaires striées, distinctes, comme celles de l’ardoise archéenne, prouvent que l’origine en a survécu plus de six cents millions d’années jusqu’à l’époque comanchienne sans plus de changements que des modifications morphologiques peu importantes et une certaine réduction de la taille moyenne. Les empreintes comanchiennes sont apparemment plus primitives, ou décadentes peut-être, que les plus anciennes. Soulignez dans la presse l’importance de la découverte. Elle sera pour la biologie ce qu’Einstein a été pour les mathématiques et la physique. Rejoint mes travaux précédents et en prolonge les conclusions. Elle paraît indiquer, comme je le soupçonnais, que la Terre a connu un cycle entier ou plusieurs cycles de vie organique avant celui qui commence avec les cellules archéozoïques. Déjà évoluée et spécialisée voilà mille millions d’années, quand la planète était jeune et récemment encore inhabitable pour aucune forme de vie ou structure protoplasmique normale. Reste à savoir quand, où et comment cela s’est produit. »
« Plus tard. En examinant certains fragments de squelette de grands sauriens terrestres et marins et de mammifères primitifs, découvert de singulières blessures locales ou lésions de la structure osseuse non imputables à aucun prédateur animal Carnivore d’aucune époque. De deux sortes : perforations directes et pénétrantes, et incisions apparemment tranchantes. Un ou deux cas d’os à cassure nette. Peu de spécimens concernés. J’envoie chercher au camp des torches électriques. Vais étudier la zone de fouilles en profondeur en abattant les stalactites. »
« Encore plus tard. Ai découvert un fragment d’une curieuse stéatite de six pouces de large et un et demi d’épaisseur, entièrement différente de toutes les formations locales visibles. Verdâtre, mais sans aucun indice qui permette la datation. Étonnamment lisse et régulière. En forme d’étoile à cinq branches aux pointes brisées, avec des traces d’autres clivages aux angles intérieurs et au centre. Petite dépression polie au milieu de la surface intacte. Suscite beaucoup de curiosité quant à l’origine et l’érosion. Probablement un caprice des effets de l’eau. Carroll croit y discerner à la loupe d’autres marques de caractère géologique. Groupes de points minuscules en motifs réguliers. Les chiens s’inquiètent tandis que nous travaillons, et semblent détester cette stéatite. Il faut voir si elle a une odeur particulière. D’autres nouvelles quand Mills reviendra avec les lampes et que nous attaquerons la zone souterraine. »
« 10 h 15 du soir. Importante découverte. Orrendorf et Watkins, travaillant en profondeur à la lumière, ont trouvé à 21 h 45 fossile monstrueux en forme de tonneau, de nature totalement inconnue ; probablement végétale sinon spécimen géant d’un radiolaire marin inconnu. Tissu évidemment conservé par les sels minéraux. Dur comme du cuir mais étonnante souplesse par endroits. Marques de cassures aux extrémités et sur les côtés. Six pieds d’un bout à l’autre, trois pieds et demi de diamètre au milieu, s’effilant jusqu’à un pied à chaque extrémité. Rappelle un tonneau avec cinq arêtes en saillie comme des douves. Séparations latérales comme des tiges assez fines, à l’équateur, au milieu de ces saillies. Excroissances bizarres dans les sillons entre les arêtes. Crêtes ou ailes qui se replient ou se déplient comme des éventails. Tous très abîmés sauf un dont l’aile étendue a presque sept pieds d’envergure. L’aspect rappelle certains monstres du mythe primitif, spécialement les fabuleux Anciens dans le Necronomicon. Ces ailes semblent membraneuses, tendues sur une carcasse de tuyaux glandulaires. Très petits orifices apparents au bout des ailes dans les tubes de la charpente. Extrémités du corps racornies ne permettent aucun accès à l’intérieur ou à ce qui en aurait été détaché. Il faudra le disséquer quand nous rentrerons au camp. Impossible de décider entre végétal et animal. Beaucoup de signes manifestes d’une nature primitive presque inconcevable. Mis tout le monde à l’abattage des stalactites et à la recherche de nouveaux spécimens. Trouvé d’autres os endommagés mais ils attendront. Des ennuis avec les chiens. Ils ne supportent pas le nouveau spécimen et le mettraient en pièces si nous ne les tenions à distance. »
« 23 heures. Attention, Dyer, Pabodie, Douglas. Événement de la plus haute – je dirai même transcendante – importance. Qu’Arkham transmette immédiatement à la station de Kingsport Head. L’étrange objet en forme de tonneau est la créature archéenne qui a laissé les empreintes dans la roche. Mills, Boudreau et Fowler en ont découvert sous terre un lot de treize autres à quarante pieds de l’ouverture. Mêlés à des fragments de stéatite curieusement arrondis, plus petits que les précédents – en forme d’étoile mais sans traces de cassures, sauf à certaines pointes. Sur les treize spécimens organiques, huit sont apparemment en parfait état avec tous leurs appendices. Les avons tous remontés à la surface, en tenant les chiens à l’écart. Ils ne peuvent pas les souffrir. Écoutez très attentivement la description, et répétez pour plus de sûreté. Il faut que les journaux la reproduisent sans erreur.
« L’objet a huit pieds de long en tout. Le torse en tonneau de six pieds, à cinq arêtes, fait trois pieds et demi de diamètre au centre, un pied aux extrémités. Gris foncé, élastique et d’une très grande fermeté. Les ailes membraneuses de sept pieds, même couleur, trouvées repliées, sortent des sillons entre les arêtes. Armature tubulaire ou glandulaire gris clair, avec orifices au bout des ailes. Déployées, elles ont les bords en dents de scie. Autour de la région centrale, au milieu de chacune des saillies verticales en forme de douve, on trouve cinq organes gris clair, bras ou tentacules flexibles étroitement repliés contre le torse mais qui peuvent s’étendre jusqu’à une longueur de trois pieds. Tels les bras des crinoïdes primitifs. Chaque tige de trois pouces de diamètre se ramifie au bout de six pouces en cinq sous-tiges, chacune se ramifiant au bout de huit pouces en cinq petits tentacules ou vrilles effilées, ce qui donne pour chaque tige un total de vingt-cinq tentacules.
« Au sommet du torse, un cou court et bulbeux, gris plus clair, avec des sortes de branchies, porte ce qui semble une tête jaunâtre en forme d’étoile de mer à cinq branches, couverte de cils drus de trois pouces, des diverses couleurs du prisme. Tête épaisse et gonflée d’environ deux pieds d’une pointe à l’autre, avec des tubes flexibles jaunâtres de trois pouces sortant au bout de chaque pointe. Au sommet, une fente, juste au centre, probablement un orifice respiratoire. Au bout de chaque tube, une expansion sphérique où une membrane jaunâtre se replie sous le doigt, découvrant un globe vitreux d’un rouge iridescent, un œil évidemment. Cinq tubes rougeâtres un peu plus longs partent des angles intérieurs de la tête en étoile et finissent en renflements, comme des sacs de même couleur qui, sous la pression, s’ouvrent sur des orifices en forme de calice de deux pouces de diamètre, bordés de sortes de dents blanches et aiguës. Tous ces tubes, cils et pointes de la tête en étoile de mer étroitement repliés ; tubes et pointes collés au cou bulbeux et au torse. Surprenante souplesse en dépit de l’extrême fermeté.
« Au bas du torse se trouvent des équivalents rudimentaires des dispositifs de la tête, mais aux fonctions différentes. Un pseudo-cou bulbeux gris clair, sans branchies, porte un organe verdâtre en étoile à cinq branches. Bras durs et musculeux de quatre pieds de long, s’amenuisant de sept pouces de diamètre à la base jusqu’à deux et demi environ à l’extrémité. À chaque pointe se rattache le petit côté d’un triangle membraneux verdâtre à cinq nervures de huit pouces de long et six de large au bout. C’est là la pagaie, l’aileron ou le pseudopode qui a laissé les empreintes sur les roches vieilles de mille millions à cinquante ou soixante millions d’années. Des angles intérieurs du dispositif en étoile sortent des tubes rougeâtres de deux pieds s’effilant de trois pouces de diamètre à la base jusqu’à un au bout. Orifices aux extrémités. Tous ces éléments coriaces comme du cuir mais extrêmement flexibles. Des bras de quatre pieds avec des palettes certainement utilisées pour une forme de locomotion, marine ou autre. Suggèrent, quand on les déplace, une puissance musculaire démesurée. Tous ces appendices trouvés étroitement repliés sur le pseudo-cou et à l’extrémité du torse comme ceux de l’autre bout.
« Je ne puis encore trancher entre le domaine végétal et l’animal, mais les chances maintenant sont en faveur de l’animal. Il représente sans doute une révolution incroyablement poussée de radiolaire, sans avoir perdu certains de ses caractères primitifs. Rapprochements indiscutables avec les échinodermes malgré signes locaux contradictoires. La structure des ailes laisse perplexe étant donné l’habitat probablement marin, mais elles pouvaient servir à la navigation. La symétrie est curieusement végétale, évoquant la structure de la plante selon l’axe haut-bas, plutôt que celle de l’animal dans l’axe avant-arrière. Ancienneté fabuleuse de l’évolution, avant même les protozoaires archéens les plus élémentaires connus jusqu’à présent ; défie toute hypothèse quant à son origine.
« Les spécimens complets offrent une ressemblance si troublante avec certains êtres du mythe primitif que l’idée de leur existence très ancienne hors de l’Antarctique devient inévitable. Dyer et Pabodie ont lu le Necronomicon et vu les peintures cauchemardesques de Clark Ashton Smith[3] inspirées du texte ; ils comprendront quand je parle de ces Anciens qui passent pour avoir créé toute vie sur terre par plaisanterie ou par erreur. Les érudits ont toujours pensé que cette idée était née d’interprétations imaginaires morbides de très anciens radiolaires tropicaux. Et aussi de créatures du folklore préhistorique dont parlait Wilmarth – prolongements du culte de Cthulhu, etc.
« Un vaste champ de recherche est ouvert. Dépôts probables du crétacé inférieur ou du début de l’éocène, à en juger par les spécimens qui y sont mêlés. Énormes stalagmites formées au-dessus d’eux. Dur travail pour les dégager, mais leur robustesse a évité les dégâts. État de conservation inespéré, dû évidemment à l’action du calcaire. Rien trouvé d’autre, mais reprendrons fouilles plus tard. Il faut maintenant rapporter au camp quatorze énormes spécimens sans les chiens, qui aboient furieusement et qu’on ne peut laisser approcher. Avec neuf hommes – trois pour garder les chiens – nous devrions réussir à conduire convenablement les traîneaux, malgré le vent défavorable. Il faut établir la liaison aérienne avec McMurdo et commencer à embarquer le matériel. Mais je veux disséquer un de ces monstres avant de prendre aucun repos. Dommage de n’avoir pas ici de vrai laboratoire. Dyer devrait se botter les fesses pour avoir voulu empêcher mon voyage vers l’ouest. D’abord les montagnes les plus hautes du monde, et puis ceci. Si ce n’est pas le clou de l’expédition, je me demande ce qui l’est. Scientifiquement, c’est la gloire. Compliments, Pabodie, pour la foreuse qui a ouvert la caverne. À présent, Arkham voudrait-il répéter la description ? » Nos impressions, à Pabodie et à moi, au reçu de ce rapport, dépassent toute description, et nos compagnons ne furent pas en reste d’enthousiasme. McTighe, qui avait rapidement noté quelques points essentiels à travers le bourdonnement du récepteur, reprit le message complet à partir de la sténographie, dès que l’opérateur de Lake eut terminé l’émission. Tous comprenaient la portée sensationnelle de la découverte, et j’adressai nos félicitations à Lake aussitôt que l’opérateur de l’Arkham eut répété les passages descriptifs comme on le lui avait demandé ; mon exemple fut suivi par Sherman, de sa station à la réserve secrète du détroit de McMurdo, aussi bien que par le capitaine Douglas de l’Arkham. Plus tard, j’ajoutai, en tant que chef de l’expédition, quelques commentaires qui devaient être transmis par l’Arkham au monde extérieur. Naturellement, il n’était pas question de repos dans une pareille exaltation et mon seul désir était de rejoindre le plus vite possible le camp de Lake. Je fus déçu quand il me fit dire qu’un fort coup de vent venant de la montagne rendait pour l’instant tout transport aérien impossible.
Mais une heure et demie plus tard, la déception fit place à un nouvel intérêt. De nouveaux messages de Lake annonçaient le transport réussi des quatorze grands spécimens jusqu’au camp. L’effort avait été rude car ils étaient étonnamment pesants ; mais neuf hommes s’en étaient très bien tirés. À présent, une partie de l’équipe édifiait à la hâte un corral de neige à bonne distance de la base, où l’on mènerait les chiens pour les nourrir plus commodément. On avait déposé les spécimens sur la neige dure près du camp, sauf un dont Lake essayait tant bien que mal la dissection. La tâche se révéla plus laborieuse qu’on ne s’y attendait ; car malgré la chaleur du poêle à essence dans la tente-laboratoire récemment dressée, les tissus souples en apparence du sujet choisi – intact et vigoureux – n’avaient rien perdu de leur dureté coriace. Lake ne savait comment pratiquer les incisions nécessaires sans une brutalité qui risquait de détruire les finesses de structure qu’il cherchait à étudier. Il avait encore, c’est vrai, sept autres spécimens en parfait état mais ils étaient trop rares pour qu’on en use à la légère à moins que la caverne ne pût, par la suite, en fournir indéfiniment. Il renonça donc à celui-ci et en fit apporter un autre qui, bien que pourvu aux deux extrémités des dispositifs en étoile, était gravement endommagé et partiellement éclaté le long d’un des grands sillons du torse.
Les résultats, rapidement communiqués par radio, furent déconcertants et tout à fait passionnants. Pas question de délicatesse ou de précision avec les instruments tout juste bons à entamer le tissu inhabituel, mais le peu qui fut obtenu nous laissa tous stupéfaits et perplexes. Il allait falloir remettre à jour entièrement la biologie actuelle car ce monstre n’était le produit d’aucun développement cellulaire scientifiquement connu. Il y avait eu à peine quelques cristallisations, et en dépit de leur âge, peut-être quarante millions d’années, les organes internes étaient absolument intacts. Le caractère coriace, inaltérable et presque indestructible était inhérent à ce type d’organisme, et se rattachait à certain cycle paléogène de l’évolution des invertébrés totalement inaccessible à nos capacités spéculatives. Au début, tout ce que Lake découvrit était sec, mais à mesure que la tente chauffée produisait son effet amollissant, un suintement d’origine organique dégageant une odeur forte et repoussante apparut dans la partie indemne de l’objet. Ce n’était pas du sang mais un liquide épais, vert foncé, qui apparemment en tenait lieu. Lake en était là de son travail lorsque les trente-sept chiens avaient été conduits au corral encore inachevé ; et même à cette distance, des aboiements sauvages et des signes de nervosité répondirent aux émanations âpres et envahissantes.
Loin d’aider à situer l’étrange entité, cette dissection préliminaire ne fit qu’approfondir son mystère. Toutes les conjectures quant aux parties externes avaient été justes et, à les en croire, on ne pouvait guère hésiter à la dire animale ; mais l’observation interne fit apparaître tant de caractéristiques végétales que Lake nageait complètement. Il y avait digestion, circulation et élimination des déchets par les tubes rougeâtres de la partie inférieure en étoile. Il semblait à première vue que le. système respiratoire utilisât l’oxygène plutôt que le bioxyde de carbone ; on découvrait des signes évidents de réserves d’air et de curieux procédés pour déplacer la respiration, de l’orifice externe jusqu’à au moins deux organes respiratoires entièrement développés : branchies et pores. Manifestement, cet être était amphibie et sans doute adapté aussi aux longues hibernations à l’abri de l’air. Des organes vocaux semblaient exister en liaison avec l’appareil respiratoire, mais ils présentaient des anomalies inexplicables pour l’instant. Le langage articulé, au sens de prononciation de syllabes, paraissait difficilement concevable ; mais on pouvait imaginer des sons flûtés, couvrant une gamme étendue. Quant au système musculaire, il était prodigieusement développé.
Lake resta confondu par la complexité et l’extrême évolution du système nerveux. Étonnamment primitif et archaïque à certains égards, le monstre possédait un jeu de centres ganglionnaires et de connexions témoignant du dernier degré de spécialisation. Son cerveau à cinq lobes était impressionnant ; on constatait la présence d’un équipement sensoriel, constitué en partie par les cils drus de la tête, impliquant des facteurs étrangers à tout autre organisme terrestre. Il avait sans doute plus de cinq sens, de sorte que son comportement ne pouvait être déduit par analogie avec rien de connu. Cette créature avait dû être, se dit Lake. d’une sensibilité aiguë, aux fonctions subtilement différenciées dans son monde primitif ; très proche des abeilles et des fourmis d’aujourd’hui. Elle se reproduisait comme les plantes cryptogames, notamment les ptéridophytes ; avait des sporanges au bout des ailes, et était certainement produite par un thalle ou un prothalle.
Lui donner un nom à ce stade eût été pure folie. Cela ressemblait à un radiolaire, tout en étant évidemment bien davantage. C’était partiellement végétal, tout en possédant aux trois quarts l’essentiel de la structure animale. Que cela fût d’origine marine, sa configuration symétrique et certaines autres particularités l’indiquaient clairement ; encore qu’on ne pût préciser au juste la limite de ses toutes dernières adaptations. Les ailes, après tout, maintenaient l’évocation persistante d’une vie aérienne. Comment un tel être avait-il pu poursuivre son évolution prodigieusement complexe sur une terre nouveau-née, assez tôt pour laisser son empreinte sur des roches archéennes, c’était trop inconcevable pour ne pas rappeler à Lake, bizarrement, les mythes primitifs des Grands Anciens, qui descendirent des étoiles pour inventer la vie sur Terre par plaisanterie ou par erreur, et les contes extravagants des êtres cosmiques des collines d’Ailleurs, que racontait un collègue folkloriste du département anglais de Miskatonic.
Il envisageait, bien sûr, la possibilité que les empreintes précambriennes aient été laissées par un ancêtre moins évolué de nos spécimens ; mais il écartait vite cette théorie trop simple en considérant les qualités structurelles supérieures des fossiles plus anciens. Peut-être les dernières formes indiquaient-elles une décadence plutôt qu’un progrès de l’évolution. La taille des pseudopodes avait diminué, et la morphologie dans son ensemble paraissait plus grossière et simplifiée. Du reste, les nerfs et les organes qu’il venait d’examiner évoquaient singulièrement des régressions de formes encore plus élaborées. Les parties rudimentaires et atrophiées étaient étonnamment fréquentes. Somme toute, on n’avait guère avancé, et Lake se rabattit sur la mythologie pour une appellation provisoire – en surnommant plaisamment ses trouvailles les « Anciens ».
Vers 2 h 30 du matin, ayant décidé de remettre à plus tard son travail pour prendre un peu de repos, il couvrit d’une bâche le sujet disséqué, quitta la tente-laboratoire et considéra les spécimens intacts avec un nouvel intérêt. Le soleil perpétuel de l’Antarctique avait commencé à assouplir un peu leurs tissus, de sorte que les pointes de la tête et les tubes de deux ou trois semblaient prêts à se déployer ; il n’y avait pas lieu, pensa-t-il, de craindre pour l’instant la décomposition, la température restant presque au-dessous de zéro[4]. Il rapprocha néanmoins les uns des autres les sujets non disséqués, et jeta dessus une toile de tente pour leur éviter les rayons solaires directs. Cela pourrait contribuer aussi à empêcher leur odeur d’alerter les chiens, dont l’agitation hostile devenait un vrai problème, même à la grande distance où ils étaient tenus, derrière les murs de neige de plus en plus hauts qu’une équipe renforcée dressait en hâte autour de leurs quartiers. Il dut charger de lourds blocs de neige les coins de la toile pour la maintenir en place malgré le vent qui se levait, car les montagnes titanesques semblaient sur le point de déchaîner quelques redoutables rafales. Les premières craintes quant aux brusques coups de vent antarctiques se ravivaient et, sous la surveillance d’Atwood, les précautions furent prises pour établir autour des tentes, du nouveau corral des chiens et des hangars rudimentaires d’avions, des remblais de neige du côté de la montagne. Ces hangars, commencés avec des blocs de neige dure à leurs moments perdus, étaient loin d’être assez hauts ; et Lake finit par suspendre toutes les autres tâches pour mettre les hommes à ce travail.
Il était quatre heures passées quand Lake se prépara enfin à terminer l’émission et nous invita tous à partager le repos qu’allait prendre son équipe quand les murs du hangar seraient un peu plus hauts. Il eut avec Pabodie un échange amical sur les ondes et lui redit ses éloges pour les foreurs vraiment sensationnels qui avaient aidé à sa découverte. Atwood lui aussi envoyait saluts et compliments. J’adressai à Lake mes félicitations chaleureuses, reconnaissant qu’il avait eu raison à propos du voyage vers l’ouest ; et nous décidâmes de reprendre contact par radio à dix heures du matin. Si le vent était tombé, Lake enverrait un appareil chercher l’équipe à ma base. Juste avant de me retirer, je lançai un dernier appel à l’Arkham, avec instructions d’atténuer les nouvelles du jour à l’intention de l’extérieur, car les détails au complet semblaient assez renversants pour susciter une vague d’incrédulité, tant qu’on ne les aurait pas justifiés par des preuves.
Aucun de nous, je pense, n’eut le sommeil très lourd ni paisible ce matin-là ; l’excitation de la découverte et la fureur croissante du vent s’y opposaient. La tempête était si violente, même chez nous, que nous ne pouvions nous empêcher de penser qu’elle devait être bien pis au camp de Lake, au pied même des montagnes inconnues qui l’engendraient et la déchaînaient. McTighe, éveillé à dix heures, tenta de joindre Lake par radio comme convenu, mais des phénomènes électriques dans l’atmosphère troublée de l’ouest semblaient empêcher toute communication. On put cependant obtenir l’Arkham, et Douglas me dit qu’il avait lui aussi vainement essayé d’atteindre Lake. Il ignorait tout du vent, qui ne soufflait guère au détroit de McMurdo malgré sa violence obstinée dans notre secteur.
Nous restâmes à l’écoute toute la journée, inquiets, tâchant de temps en temps d’appeler Lake, mais toujours sans résultat. Vers midi, un vent littéralement frénétique déferla, venant de l’ouest, et nous craignîmes pour la sécurité de notre camp ; mais il finit par s’apaiser, avec seulement une petite rechute vers deux heures de l’après-midi. À partir de trois heures, par temps calme, nous redoublâmes d’efforts pour obtenir Lake. Sachant qu’il disposait de quatre avions, chacun pourvu d’un excellent poste à ondes courtes, nous ne pouvions imaginer qu’un quelconque accident ait pu endommager toute son installation radio à la fois. Pourtant le silence total persistait ; et songeant à la violence démente qu’avait pu atteindre le vent dans son secteur, nous ne pouvions nous garder des plus sinistres conjectures.
Vers six heures, nos craintes s’étant aggravées et précisées, après avoir consulté par radio Douglas et Thorfinnssen, je résolus d’entreprendre une enquête. Le cinquième appareil, qui était resté à la réserve du détroit de McMurdo, avec Sherman et deux marins, était en bon état et prêt à servir immédiatement ; et il semblait bien que le cas d’extrême urgence pour lequel nous l’avions réservé se présentait maintenant. Je joignis Sherman par radio et le priai de me rejoindre avec l’avion et les deux marins à la base sud, le plus rapidement possible, les conditions atmosphériques étant apparemment très favorables. Puis nous informâmes le personnel de la mission d’enquête en préparation, et décidâmes d’emmener tout le monde, avec le traîneau et les chiens que j’avais gardés près de moi. Si lourde que fût la charge, elle était à la portée d’un de ces gros avions construits pour nous sur commande spéciale de machines de transport lourd. J’essayai encore de temps en temps de joindre Lake, sans plus de résultat.
Sherman, accompagné des marins Gunnarsson et Larsen, décolla à 7 h 30, nous tenant au courant, pendant le voyage, d’un vol sans histoire. Ils arrivèrent à notre base à minuit et, tous ensemble, nous discutâmes aussitôt de l’opération suivante. Il était risqué de naviguer au-dessus de l’Antarctique dans un appareil isolé, sans le repère d’aucune base, mais personne ne se déroba à ce qui s’imposait comme la nécessité la plus évidente. Après avoir commencé à charger l’appareil, on alla se coucher à deux heures pour un bref repos, mais on était debout à quatre heures afin de terminer chargement et bagages.
Le 25 janvier à 7 h 15, nous décollâmes en direction du nord-ouest, McTighe étant aux commandes, avec dix hommes, sept chiens, un traîneau, une réserve de carburant et de nourriture, et diverses autres choses, y compris la radio de bord. Le temps était clair, assez calme et la température relativement clémente ; nous ne prévoyions pas de difficultés pour atteindre la latitude et la longitude indiquées par Lake pour situer son camp. Nos craintes concernaient ce que nous allions trouver, ou ne pas trouver, à la fin de notre voyage ; car la réponse à tous nos appels au camp était toujours le silence.
Chaque incident de ce vol de quatre heures et demie reste gravé dans mon souvenir à cause de sa situation cruciale dans ma vie. Il marque pour moi la perte, à l’âge de cinquante-quatre ans, de toute la paix et l’équilibre dont jouit un esprit normal, grâce à sa conception familière de la Nature autour de nous et des lois de cette Nature. Les dix hommes que nous étions – mais l’étudiant Danforth et moi plus que tous les autres – eurent dès lors à affronter un monde d’une hideur démesurée d’horreurs aux aguets, que rien ne peut effacer de nos émotions, et que nous voudrions éviter de partager, si c’est possible, avec le reste de l’humanité. Les journaux ont publié les communiqués que nous envoyions de l’avion en vol, racontant notre course non-stop, nos deux combats en altitude contre la traîtrise des coups de vent, notre aperçu de la zone défoncée où Lake, trois jours plus tôt, avait creusé son puits à mi-chemin, et notre découverte d’un groupe de ces étranges cylindres de neige duveteux qu’Amundsen et Byrd ont décrits, roulant sans fin dans le vent sur des lieues et des lieues de plateau glacé. Un moment vint pourtant où nos impressions ne pouvaient plus se traduire en aucun mot que la presse pût saisir ; et puis un autre encore où nous dûmes adopter une vraie règle de censure rigoureuse.
Le marin Larsen fut le premier à apercevoir devant nous le profil déchiqueté des cônes et des sommets ensorcelés, et ses exclamations attirèrent tout le monde aux hublots du grand avion. Malgré notre vitesse, ils furent très lents à imposer leur massive présence ; d’où nous conclûmes qu’ils devaient être à une distance considérable, et que seule leur fantastique hauteur pouvait accrocher le regard. Peu à peu cependant, ils montèrent inexorablement dans le ciel occidental, nous laissant discerner les différents sommets nus, désolés, noirâtres, et saisir le sentiment bizarre d’imaginaire qu’ils inspiraient dans la lumière rougeâtre de l’Antarctique, avec en arrière-plan le défi des nuages irisés de poussière de glace. Il y avait dans tout cela l’ombre tenace et pénétrante d’un formidable secret et d’une révélation suspendue ; comme si ces flèches de cauchemar étaient les pylônes d’une redoutable porte ouverte sur les domaines interdits du rêve, les abîmes complexes des temps lointains, de l’espace et de l’ultradimensionnel. Je ne pouvais m’empêcher de les sentir malfaisantes, ces montagnes hallucinées dont les versants plus lointains veillaient sur quelque ultime abysse maudit. L’éclat voilé de cet arrière-plan de nuages effervescents suggérait l’ineffable promesse d’un vague outre-monde éthéré bien au-delà de la spatialité terrestre, et rappelait effroyablement le radical isolement, la mort immémoriale de cet univers austral vierge et insondable. Ce fut le jeune Danforth qui nous fit observer les reliefs curieusement réguliers le long de la plus haute montagne – tels des fragments agglomérés de cubes parfaits que Lake avait mentionnés dans ses messages, et qui justifiaient tout à fait sa comparaison avec les évocations de rêve de temples primitifs en ruine sur les cimes nuageuses des montagnes d’Asie dans les peintures si étranges et subtiles de Rœrich. Une fascination réellement rœrichienne se dégageait de tout ce continent surnaturel de mystères himalayens. Je l’avais ressentie en octobre en apercevant pour la première fois la terre de Victoria, et je l’éprouvais de nouveau maintenant. Je percevais aussi le retour d’un malaise devant les ressemblances avec les mythes archéens, et des correspondances troublantes entre ce royaume fatal et le tristement célèbre plateau de Leng dans les écrits primordiaux. Les mythologues ont situé Leng en Asie centrale ; mais la mémoire de la race humaine – ou de ses prédécesseurs – est longue et il est bien possible que certains récits soient issus de contrées, de montagnes et de temples d’une horreur plus ancienne que l’Asie et qu’aucun monde humain connu. Quelques occultistes audacieux ont soupçonné une origine prépleistocène des Manuscrits pnakotiques fragmentaires et suggéré que les zélateurs de Tsathoggua étaient aussi étrangers à l’humanité que Tsathoggua lui-même. Leng, où qu’il ait pu nicher dans l’espace et le temps, n’était pas un lieu qui m’attirait, de près ou de loin ; pas plus que je ne goûtais le voisinage d’un monde qui avait nourri les monstres ambigus archéens dont Lake avait parlé. Sur le moment, je regrettai d’avoir lu le détestable Necronomicon, et d’avoir tant discuté à l’université avec Wilmarth, le folkloriste si fâcheusement érudit.
Cet état d’esprit ne fit sans doute qu’aggraver ma réaction au mirage bizarre qui surgit devant nous du zénith de plus en plus opalescent, comme nous approchions des montagnes et commencions à distinguer les contreforts aux ondulations superposées. J’avais vu les semaines précédentes des douzaines de mirages polaires dont certains étaient aussi insolites et prodigieusement frappants ; mais celui-là avait un caractère tout à fait original et obscur de symbole menaçant, et je frémis en voyant au-dessus de nos têtes le labyrinthe grouillant de murs, de tours, de minarets fabuleux surgir des vapeurs glacées.
On eût dit une cité cyclopéenne d’une architecture inconnue de l’homme et de l’imagination humaine, aux gigantesques accumulations de maçonnerie noire comme la nuit, selon de monstrueuses perversions des lois géométriques et jusqu’aux outrances les plus grotesques d’une sinistre bizarrerie. Il y avait des troncs de cône, parfois en terrasses ou cannelés, surmontés de hautes cheminées cylindriques, ici et là élargies en bulbes et souvent coiffées d’étages de disques festonnés de peu d’épaisseur ; et d’étranges constructions tabulaires en surplomb, évoquant des piles d’innombrables dalles rectangulaires ou de plateaux circulaires, ou d’étoiles à cinq branches, chacune chevauchant la précédente. Il y avait des cônes et des pyramides composites, soit seuls, soit surmontant des cylindres ou des cubes, ou des cônes et pyramides tronqués plus bas, et à l’occasion, des flèches en aiguilles bizarrement groupées par cinq. Toutes ces structures fébriles semblaient reliées par des ponts tubulaires passant de l’une à l’autre à diverses hauteurs vertigineuses, et tout cela à une échelle épouvantable et oppressante dans son gigantisme démesuré. Le caractère général de mirage ne différait guère des plus extravagants observés et dessinés en 1820 par le chasseur de baleines arctique Scoresby ; mais à ce moment et en cet endroit, avec ces sombres et formidables sommets inconnus, avec à l’esprit la révélation de ce vieux monde aberrant et l’ombre du désastre probable de presque toute notre expédition, nous semblâmes y voir le signe d’une secrète malignité et un présage infiniment funeste.
Je fus heureux de voir se dissiper peu à peu le mirage, bien que, ce faisant, les tourelles et cônes de cauchemar passent par des déformations éphémères qui en aggravaient la hideur. Tandis que la trompeuse image se dissolvait tout entière entre les remous opalescents, nous commençâmes à regarder de nouveau vers la terre et nous vîmes que la fin du voyage était proche. Devant nous, les montagnes inconnues se dressaient, vertigineuses, tel un redoutable rempart de géant, leurs étranges alignements visibles avec une netteté saisissante, même sans jumelles. Nous étions maintenant au-dessus des premiers contreforts et nous distinguions, au milieu de la neige, de la glace et des zones dénudées de leur principal plateau, deux taches plus sombres que nous reconnûmes pour le camp de Lake et son chantier de forage. Les contreforts les plus hauts surgissaient cinq à six miles plus loin, formant une chaîne presque distincte du terrifiant alignement de pics plus qu’himalayens, au-delà d’eux. Enfin Ropes – l’étudiant qui avait relayé McTighe aux commandes – amorça l’atterrissage en direction de la tache sombre de gauche, qui par son étendue semblait être le camp. Pendant ce temps, McTighe envoyait le dernier message par radio non censuré que le public devait recevoir de notre expédition.
Tout le monde, bien sûr, a lu les bulletins brefs et décevants de nos derniers jours en Antarctique. Quelques heures après notre atterrissage nous lançâmes un compte rendu prudent de la tragédie que nous avions découverte, annonçant à contrecœur l’anéantissement de toute l’équipe de Lake sous l’effroyable tempête de la veille ou de la nuit précédente. Onze morts connus, et le jeune Gedney disparu. Les gens excusèrent le flou et le manque de détails, comprenant le choc qu’avait dû nous causer le triste événement, et nous crurent quand nous expliquâmes que les mutilations infligées par le vent rendaient impossible le transport des onze corps. Réellement, je me flatte que même dans notre détresse, notre désarroi total et l’horreur qui nous étreignait l’âme, nous n’ayons jamais trahi la vérité dans aucun cas précis. La réalité terrible était en ce que nous n’osions pas dire – ce que je ne dirais pas à présent s’il n’était nécessaire de mettre d’autres en garde contre des terreurs sans nom.
C’est un fait que le vent avait causé d’épouvantables ravages. Tous auraient-ils pu y survivre, même sans l’autre « chose » ? On peut sérieusement en douter. La tempête, avec son bombardement incessant de particules de glace, avait dû dépasser tout ce que notre expédition avait connu jusqu’alors. Un hangar d’avion était à peu près pulvérisé – tout, semble-t-il, avait été abandonné dans un état très précaire – et le derrick, sur le site éloigné du forage, était entièrement mis en pièces. Les parties métalliques des avions au sol et du matériel de forage étaient écrasées et comme décapées, deux des petites tentes abattues malgré leur remblai de neige. Les surfaces de bois exposées aux rafales étaient piquetées et dépouillées de toute peinture, et toute trace dans la neige totalement effacée. Il est exact aussi que nous ne trouvâmes aucun des sujets biologiques archéens en assez bon état pour être emporté tout entier. Nous ramassâmes quelques minéraux sur un monceau de débris – notamment plusieurs fragments de stéatite verdâtre dont la curieuse forme arrondie à cinq pointes et les vagues motifs de points groupés inspiraient tant de rapprochements discutables – et des fossiles parmi les plus caractéristiques des spécimens bizarrement mutilés.
Aucun des chiens n’avait survécu, leur enclos de neige hâtivement édifié près du camp ayant été presque entièrement détruit. C’était peut-être le fait de la tempête, bien que les plus gros dégâts, du côté proche du camp, qui n’était pas exposé au vent, donnent à penser que les bêtes hors d’elles avaient sauté ou forcé l’obstacle elles-mêmes. Les trois traîneaux avaient disparu, et nous tâchâmes d’expliquer que le vent les avait emportés dans l’inconnu… Les appareils de forage et de fusion de la glace sur le chantier étaient trop gravement endommagés pour justifier une récupération, et nous nous en servîmes pour obstruer la porte étrangement inquiétante que Lake avait ouverte sur le passé. Nous laissâmes de même au camp les deux avions les plus éprouvés, puisque notre équipe de survivants n’avait plus que quatre pilotes qualifiés – Sherman, Danforth, McTighe et Ropes – y compris Danforth, en piètre état nerveux pour naviguer. Nous rapportions tous les livres, matériels scientifiques et autres accessoires retrouvés, encore que beaucoup aient inexplicablement disparu. Les tentes de réserve et les fourrures restèrent introuvables ou en triste état.
Vers 4 heures de l’après-midi, après un grand vol de reconnaissance qui nous convainquit de la perte de Gedney, nous envoyâmes à l’Arkham, pour retransmission, notre message prudent ; et nous fîmes bien, je pense, de le rédiger ainsi, calme et circonspect. Tout ce que nous dîmes de l’agitation concernait nos chiens et leur inquiétude frénétique au voisinage des spécimens biologiques, à laquelle on pouvait s’attendre après les malheureuses déclarations de Lake. Nous ne parlions pas de leurs mêmes signes de nervosité en flairant les bizarres stéatites verdâtres et certains autres objets dans le secteur perturbé ; entre autres, les instruments scientifiques, les avions et des machines, au camp comme sur le chantier, dont les morceaux avaient été dispersés, déplacés et « maniés » par des vents qui se révélaient singulièrement curieux et investigateurs.
Quant aux quatorze spécimens biologiques, nous restâmes dans le vague, c’était bien pardonnable. Les seuls retrouvés, disions-nous, étaient endommagés mais il en restait assez pour établir l’entière véracité et l’impressionnante précision des descriptions de Lake. Il nous fut très difficile de faire abstraction de nos émotions perso