Albert Londres

ADIEU CAYENNE

(1932)

 

 

 

Table des matières

 

I  AU DÉBUT DE L’ANNÉE QUI VA FINIR….. 4

II  QUE FAISIEZ-VOUS DANS LA BANDE À BONNOT ?. 11

III  LA « BELLE ». 15

DEVANT LE LARGE.. 17

IV  CHEZ LE CHINOIS. 19

MES COMPAGNONS D’ÉVASION.. 20

V  DÉPART.. 23

LE PREMIER DANGER.. 23

VI  ET LA PIROGUE SOMBRA.. 27

NOUS RECULONS. 27

LA LUTTE CONTRE LE FLOT.. 28

VII  L’ENLISEMENT DE VENET.. 32

VIII  LE RADEAU FANTÔME.. 37

AU PETIT JOUR.. 39

IX  DANS LA JUNGLE.. 41

DEUX JOLIS COCOS. 42

LA BONNE VIEILLE.. 43

X  NOUVEAU DÉPART.. 68

XI  VIVE LA BELLE, LA BELLE DES BELLES ! 74

XII  SEPT LONGS JOURS. 79

XIII  EN PAYS PERDU.. 86

XIV  C’ÉTAIENT TROIS CHEMINEAUX DU BAGNE.. 92

L’AMAZONE.. 93

XV  SOUS LES CONFETTI. 98

UN NOUVEL ÉTAT CIVIL.. 101

XVI  D’ÉTONNEMENT EN ÉTONNEMENT.. 104

XVII  LE MINISTRE DE LA JUSTICE VEUT VOUS VOIR ! 110

XVIII  UN FAMEUX VOYAGE.. 116

XIX  RIO DE JANEIRO À L’OMBRE.. 122

XX  LIBRE ! 127

XXI  C’EST À CE MOMENT….. 133

À propos de cette édition électronique. 140

I

AU DÉBUT DE L’ANNÉE QUI VA FINIR…

 

Au début de l’année qui va finir, tout homme qui achète un journal put lire une dépêche provenant de Cayenne. Elle annonçait que le forçat Dieudonné, « ancien membre de la bande à Bonnot », avait trouvé la mort en voulant s’évader.

 

Dieudonné ?

 

Camille-Eugène-Marie Dieudonné. Il a vingt-six ans, quand éclate l’affaire Bonnot. De son métier, il est ouvrier ébéniste ; d’idées, anarchiste, illégaliste, ainsi que l’on disait à l’époque.

 

Il a nourri son jeune âge de la littérature des citoyens Alexandre Millerand, Urbain Gohier, Aristide Briand, Gustave Hervé. Il n’ignore pas Gustave Le Bon. Il réciterait sans défaillance les livres de l’éminent M. Félix Le Dantec, professeur à la Sorbonne. Stirner, Nietzsche sont ses maîtres.

 

C’est assez dire qu’il ne fait pas partie de ces ouvriers de marchands de vins et du Vélodrome d’hiver. Il est un intellectuel !

 

La journée finie, il court les réunions que lui recommandent les professeurs plus haut cités. L’innocent ! Il ferait mieux d’aller sur le zinc ! Là, il rencontre tous les ennemis de la société. Il en connaît même qui s’appellent : Garnier, Bonnot, Callemin, dit Raymond-la-Science.

 

Justement, à cette date, Garnier, Bonnot, Callemin montent dans des automobiles. Ils ont un revolver au poing et ils tirent sur des employés de banque, ils « descendent » des agents de police, ils assassinent des chefs adjoints de la Sûreté. Ils en font bien d’autres !

 

Mauvaises fréquentations pour un ébéniste !

 

Il eût fallu se saisir des garçons qui, croyant faire les apôtres, ne faisaient que les bandits. La police n’y parvenait pas. Elle se rabattit sur le voisin, non le voisin d’habitation, mais le voisin de doctrine. Ainsi fut arrêté Dieudonné.

 

C’est là que le drame commence.

 

La bande à Bonnot avait débuté dans le commerce du crime par l’attaque d’un nommé Caby, garçon de recettes, alors qu’il passait rue Ordener.

 

Caby ne mourut pas.

 

Il désigna Garnier comme son agresseur : « C’est bien lui, s’écria-t-il, je le reconnaîtrais entre cent. »

 

Mais Garnier fut tué peu après, lors du siège qu’il soutint dans une maison de banlieue.

 

La police, alors, présenta plusieurs photographies à Caby. Caby les examina.

 

– Je m’étais trompé la première fois, en accusant Garnier, dit-il. Mon assassin, le voilà !

 

Et il posa le doigt sur le portrait d’un inspecteur, portrait glissé parmi des têtes d’anarchistes.

 

La bande à Bonnot, la vraie, continuait l’assaut contre la société. L’opinion, affolée, réclamait des coupables.

 

Dieudonné était en prison. Pourquoi ne l’essaierait-on pas comme l’agresseur de Caby ?

 

Une après-midi, Dieudonné, non rasé, sans col, hagard, traverse, entre deux policiers, les couloirs du Palais de Justice. On le conduit chez le juge d’instruction.

 

Caby est aussi dans ces couloirs. Au passage de Dieudonné, un agent de la Sûreté touche le bras de Caby. « Tenez, lui dit-il, regardez, voilà votre agresseur ! »

 

L’homme qui cherche son assassin en reste saisi.

 

Cinq minutes après, confrontation chez le juge.

 

– Connaissez-vous cet individu, Caby ?

 

Il le connaît, il vient de le voir. On lui a dit : « C’est celui-là ».

 

– Oui ! fait Caby. C’est lui.

 

– Regardez-moi, monsieur, vous vous trompez ! renvoie Dieudonné.

 

Caby ne consent plus à se tromper ; deux fois suffisent. Il dit : « C’est lui ! »

 

– Ta-ra-ta-ta ! répondent les gens qui savent des choses ; si Caby a reconnu Dieudonné, ce n’est pas parce qu’on le lui montra dans le couloir, mais parce que Dieudonné était rue Ordener. Il n’est pas l’assassin. Il y était par humanité, pour empêcher les autres de tirer !

 

C’est là du roman russe.

 

Au fait !

 

C’est Garnier qui attaqua Caby.

 

Garnier le proclama avant de mourir.

 

Ayant de mourir, également, Bonnot écrivit : « Dieudonné est innocent ; il n’était pas rue Ordener ».

 

Callemin, une fois condamné à mort, s’écria : « Dieudonné est innocent. Il n’était pas rue Ordener. Je le sais, moi, j’y étais ».

 

Le témoignage d’un homme au moins deux fois abusé l’emporta sur la vérité.

 

Dieudonné fut condamné à la guillotine.

 

À cette époque, le président de la République se nommait Raymond Poincaré. M. Poincaré est connu comme un homme faisant consciencieusement son métier. On dira de lui difficilement que son habitude est d’agir au petit bonheur. Il étudia le cas Dieudonné. Son avis fut différent de celui du jugement rendu. Il gracia Dieudonné. M. Poincaré ne gracia pas Dieudonné parce qu’il lui accordait des circonstances atténuantes, il le gracia parce qu’il ne trouvait pas dans le procès la preuve de sa culpabilité. Mais que veut dire, en l’état de nos lois, ce mot de grâce ? Il veut dire que l’homme ainsi gracié ira au bagne jusqu’à la fin de ses jours. Il y alla…

 

* * *

 

Onze ans plus tard, j’y allai, à mon tour. C’est ainsi que, me promenant un matin dans les locaux disciplinaires de Saint-Joseph, aux îles du Salut, je fus arrêté par un nom écrit sur la porte d’une des cellules. Ce nom était « Dieudonné ».

– Celui de la bande à Bonnot ?

 

On me répondit : « Oui ».

 

Le gardien fit jouer le judas. Une tête s’encadra dans l’ouverture. C’était celle de Camille-Eugène-Marie Dieudonné.

 

– Je viens voir ce qui se passe par ici, lui dis-je ; désirez-vous me parler ?

 

– Oui, oui, je voudrais vous dire des choses. Oh ! je n’ai pas à me plaindre, mais des choses en général sur la vie cruelle du bagne.

 

Sa voix était haletante, comme s’il venait de faire une longue course ; cependant, sa cellule n’avait que un mètre cinquante de large sur deux mètres de long. Il y était enfermé depuis huit mois.

 

Cette tête dans ce judas ajoutait encore au cauchemar de l’endroit. Je demandai que l’on ouvrît la porte.

 

On le fit.

 

Dieudonné se redressa. Il avait de grands yeux avec de la fièvre au fond, pas beaucoup de chair sur la figure ; aussi ses pommettes pointaient-elles. Il se tenait au garde-à-vous, mais sans force physique.

 

– La vie au bagne, dit-il, est épouvantable. Ce sont les règlements qui nous accablent. Ils trahissent certainement dans leur application l’idée des hommes qui les ont faits. C’est comme un objet qui tombe de haut et qui arrive à terre, son poids multiplié. Aucun ne peut se relever ; nous sommes tous écrasés.

 

Un rayon de lumière glissait dans ce tombeau. Au point où ce rayon touchait la dalle, il y avait quelques livres.

 

– Pourquoi êtes-vous en cellule ?

 

– J’y suis régulièrement. Je paye ma dernière évasion. J’aurais même dû avoir cinq ans de cachot, puisque c’était ma « seconde ». Le tribunal maritime ne m’en a infligé que deux.

 

– Parce que vous êtes bon sujet, dit le garde.

 

– Oui, fit-il d’une voix toute simple, je dois dire que l’on me châtie sans méchanceté.

 

Le commandant des îles nous rejoignit.

 

– Ah ! vous avez trouvé Dieudonné ? Bonjour, Dieudonné !

 

– Bonjour, commandant !

 

– Tenez – et il posa sa main sur l’épaule du forçat – voilà un garçon intéressant.

 

– Alors, pourquoi le mettez-vous là dedans ?

 

– C’est un ouvrier modèle. Dieudonné est un exemple. Il a su se préserver de toutes les tares du bagne. Quand il a fini de travailler avec ses mains, il étudie dans les livres : la mécanique, la philosophie. Que lisez-vous maintenant ?

 

Dieudonné ramassa des Mercure de France et les présenta.

 

– Vous voyez assez clair ?

 

– Merci, commandant.

 

– Je ne devrais pas vous demander cela. Votre cachot n’est pas réglementaire. Dites-moi au moins que vous n’y voyez rien, pour le repos de ma conscience !

 

Ils sourirent.

 

Un sourire est une fleur rare aux îles du Salut !

 

– Il s’est évadé de Royale, reprit le commandant, c’est là l’un des plus beaux exploits du bagne. Quatre-vingt-quinze chances de laisser ses membres aux requins. Comment vous a-t-on repris sur la grande terre ?

 

– Épuisé, commandant.

 

– Il a même repêché un gardien, une fois ! N’est-ce pas ?

 

Dieudonné esquissa un geste du bras.

 

– Voyons, dis-je au commandant, le cas Dieudonné est troublant. Beaucoup de gens croient à son innocence.

 

– Du fond de ma conscience, je suis innocent, fit Dieudonné.

 

Là-dessus, l’on referma l’enterré vivant dans son tombeau.

 

* * *

 

Ces dernières années, les hommes heureux voulurent bien reporter leur pensée vers la terre d’expiation. Le bagne nourrit un temps les conversations et les chroniques. Des avocats, des journalistes réveillèrent l’affaire Dieudonné. Des consciences furent alertées. Quelques hommes consentirent à se rappeler que Dieudonné n’avait été condamné que sur un témoignage incertain.

L’enquête fut reprise, les dossiers rouverts. Puis, un matin de 1926, Me de Moro-Giafferri et quelques autres pénétraient au ministère de la Justice.

 

Ils allaient demander la grâce de Dieudonné.

 

Les chefs du bagne la réclamaient avec eux.

 

Le gouverneur de la Guyane également.

 

La grâce fut refusée.

 

* * *

 

Deux mois après cela, je recevais une lettre de Cayenne. Elle n’était pas d’un forçat, mais d’un colon. La voici :

 

« Cher Monsieur,

 

» Vous devez savoir que, malgré l’avis de tous, ici, la grâce vient d’être refusée à Dieudonné. Depuis deux ans, il ne vivait que de cet espoir. C’est bien triste de berner les pauvres gens. Je le crois innocent. En tout cas, il a proprement payé. Ne pourriez-vous agir de nouveau ? Il serait moral de récompenser ceux qui, dans ce monde affreux du bagne, ont su rester des travailleurs et des êtres propres… S’il s’évade, ce n’est pas nous, de Cayenne, qui lui souhaiterons malheur, etc. »

 

Pour la troisième fois, Dieudonné s’évada.

 

* * *

 

C’était au mois de juillet. Des dépêches annonçaient que Dieudonné n’était pas mort, qu’on l’avait découvert dans l’État de Para, que le Brésil l’avait mis en prison, puis relâché ; un taxi me déposait, 18, rue d’Enghien, au Petit Parisien. Je venais voir M. Élie-Joseph Bois, grand maître des vents et marées de l’opinion publique.

 

– Et Dieudonné ? me demanda-t-il sans me laisser le temps de m’asseoir. C’est une histoire, celle-là. Vous le connaissez, il faudrait retrouver l’homme.

 

– Mais il est au Brésil.

 

– Et après ?

 

C’était bien évident. Le Brésil n’était pas aussi loin que la lune ; on rédigea des câbles, on réveilla des consuls au delà des mers, on fit ce qu’il fallait faire. Je partis pour le Brésil.

 

* * *

 

Là, se placent vingt jours d’océan.

 

Le vingt et unième, à sept heures du matin, l’Hœdic, paquebot des Chargeurs Réunis, entrait, sans triomphe spécial, dans la baie de Rio de Janeiro.

 

Puis il allait à quai.

 

À cet instant de la journée, les personnes raisonnables ne se promènent pas le long des ports ; elles sont dans leur lit. On comptait cependant une quinzaine d’individus observant la manœuvre du bateau.

 

« Voyons, me dis-je, comment était-il mon homme, la dernière fois que je le vis ? »

 

Je me rappelai son crâne et sa face rasés ; et la scène de nos adieux vint à ma mémoire. Il avait le corps dans sa cellule, la tête dans le guichet, qui semblait vouloir le guillotiner, et, de ses yeux mangés de fièvre, il me regardait partir. C’était, voilà quatre ans, au bagne.

 

– Si les Brésiliens ne l’ont pas remis en prison et que nos câbles l’aient touché, il doit être par ici.

 

J’en étais là de mes pensées, quand Hippolyte, garçon du bord, me prévint qu’un monsieur me demandait.

 

– Il est à terre, au bout du bateau, près de l’hélice, ajouta-t-il.

 

Je me portai sur l’arrière.

 

– Bonjour ! me cria-t-on. Eh ! bien le bonjour !

 

C’était un homme pas très grand, coiffé d’un canotier et vêtu d’un complet bleu marine. Il avait des moustaches en brosse et des souliers tout neufs du matin même. Je crus voir en même temps qu’il n’était pas follement gras.

 

– Eh ! bien le bonjour ! répéta-t-il.

 

Comme je me penchais sur la rambarde :

 

– Je ne vous reconnais pas exactement, mais je comprends que c’est vous fit-il.

 

– Moi, je ne vous reconnais pas du tout.

 

– Pardi, j’ai changé de tenue !

 

– Alors, c’est vous ?

 

Et, d’une voix sourde, il prononça : « Dieudonné ».

 

L’homme était retrouvé.

II

QUE FAISIEZ-VOUS DANS LA BANDE À BONNOT ?

 

Nous étions installés tous deux sur l’une des collines du grand port, à Santa Théréza, parce que, dans Rio, il faisait chaud déjà.

 

Cet endroit s’appelait l’hôtel Moderno. Là, descendent les Français. On y voyait des officiers de la mission militaire, des professeurs de Sorbonne en tournée de conférences, des ingénieurs de Polytechnique, Mme Vera Sergine et sa troupe, M. le consul de France, les aviateurs de la future ligne Paris-Buenos-Aires en sept jours.

 

Le bagne venait d’y entrer.

 

Nous avions beau, l’évadé et moi, changer le sujet de notre conversation toujours le sujet était le plus fort. Nous en revenions à l’évasion.

 

– Alors, ce fut « assez réussi » ? lui demandai-je.

 

Il secoua la tête et, dans le silence de cette réponse, il y avait le prolongement sonore d’une inoubliable misère.

 

– Il ne vous restait que deux ans et neuf mois…

 

Il me coupa la parole :

 

– … Et vingt-trois jours !

 

– … De bagne à faire. C’était moins que la mort que vous alliez chercher à cinquante pour cent de chances dans l’évasion.

– Je n’en pouvais plus.

 

Il prit son masque amer, il réfléchit et :

 

– Ma foi ! non, ce n’était plus possible. Voyez-vous, j’aurais pu vous en dire des choses, voilà quatre ans, quand je vous ai vu là-bas ! Ah ! là ! là ! là !

 

– Dites donc, avant de raconter l’histoire.

 

– L’histoire de mon évasion ? Personne ne la croira.

 

– Avant ça, je voudrais vous demander quelque chose. Que faisiez-vous, enfin, dans la bande à Bonnot ?

 

* * *

 

Là, je dois vous présenter Dieudonné. Il n’est pas très grand. Comme il a été engraissé au bagne, il est un peu maigre. Brun. Sa tête est carrée et ses yeux, qui sont noirs, prennent par moments une fixité inébranlable.

 

Ce sont ces yeux-là que, sous le coup de ma question, il tourna brusquement vers moi, mais, de même que pendant la guerre on sucrait son café avec de la saccharine, il adoucit son regard d’une profonde amertume.

 

– Vous aussi ? Vous qui connaissez mon affaire, vous me posez cette question ?

 

Il balançait la tête à coups francs, comme pour dire : « Je ne l’aurais pas cru, je ne l’aurais pas cru… »

 

– Vous me posez cette question, vieille de quinze ans ? L’éternelle demande qui me fait bondir ?

« Imaginez-vous un Caïn qui n’aurait pas tué Abel et qui, toute sa vie, entendrait derrière lui : « Qu’as-tu fait de ton frère ? »

 

« Il se défendra, il se démènera, il s’expliquera. On l’écoutera un moment d’une oreille sceptique, puis l’on s’en ira, alors qu’il continuera de se défendre dans le vide, tout seul.

 

« Et l’homme qui lui jette un regard de mépris ? Et les timides qui détournent la tête ? Et ceux qui, dès qu’ils vous aperçoivent, passent sur le trottoir opposé ? Et tous les autres qui vous croisent sans vous voir ?

 

« Et les meilleurs ? Les meilleurs qui restent indécis. Oh ! cette prudence des meilleurs ! Cette hésitation ! Cette main qui se tend mollement et comme dans l’ombre ! Ce regard qu’ils promènent autour d’eux, comme si ce regard avait la puissance de vous faire disparaître, cette peur qu’on ne les voit avec le bagnard !

 

« Quinze ans que cela dure, monsieur !

 

« Ce que je faisais dans la bande à Bonnot ? Laissez-moi me rappeler…

 

Il passa sa main, lentement, sur son front.

 

– Je n’ai connu la « bande à Bonnot » que par les rumeurs, alors que j’étais déjà incarcéré à la Santé. Ceux que j’ai connus, moi, s’appelaient Callemin, Garnier, Bonnot, mais ils n’étaient pas en bande quand je les voyais. Des centaines les connaissaient comme moi ; c’étaient, à cette époque, de simples mortels qui fréquentaient les milieux anarchistes où l’on me trouvait parfois. Ils étaient comme tous les autres. On ne pouvait rien lire sur leur front…

 

– Et que faisiez-vous dans les milieux anarchistes ?

 

– Nous reconstruisions la société, pardi !

 

« Je l’ai dit et écrit : il y a quinze ans, je croyais à l’anarchie, c’était ma religion. Entre anarchistes, on s’entr’aidait. L’un était-il traqué ? Il avait droit à l’asile de notre maison, à l’argent de notre bourse.

 

– Alors, vous avez caché Bonnot ?

 

– Moi ? j’ai caché Bonnot ?

 

– Je vous demande.

 

– Mais non ! Je veux dire qu’en serrant la main à Callemin, à Garnier ou à Bonnot, je ne savais pas plus que vous ce qu’ils feraient ou ce qu’ils avaient fait déjà.

 

« On n’exige ni papiers ni confidences de quelqu’un à qui l’on tend une chaise ou un morceau de pain.

 

« Voilà mon crime. Il m’a conduit devant la guillotine.

 

Dieudonné baissa la voix ; nous étions sur une terrasse de l’hôtel, et des gens qui sortaient de table passaient derrière nous.

 

– Alors, vous vous rendez compte de ce que je ressentis quand je fus accusé de l’assassinat de la rue Ordener. Je me rappelle nettement cette seconde-là. Tout ce que j’avais en moi s’effondra, tout ! Il me sembla que, seule, mon enveloppe de peau restait debout.

 

« Le premier choc passé, je nourris un peu d’espoir. Je me disais : « Caby a reconnu Garnier pour son assassin, ensuite il en a désigné un second. Moi, je suis le troisième, dans quelques jours il en reconnaîtra un quatrième ; alors, le juge comprendra que cet homme n’est pas solidement équilibré. » Bref, les déclarations de Garnier, de Bonnot m’innocentant, à l’heure de leur mort, celles de Callemin après le verdict, mes protestations angoissées, mes témoins, la défense passionnée de Moro-Giafferri, toute ma vie honnête, le cri de Me Michon : « Mais, messieurs les jurés, sa concierge même est pour lui ! » rien n’y fit : « Dieudonné aura la tête tranchée sur une place publique. »

 

« J’ai encore les mots dans l’oreille. Tenez : je l’avoue, je n’ai pas le courage de la guillotine. Être décapité comme une bête de boucherie, mourir par sentence pour un crime que l’on n’a pas commis. Léguer à son fils le nom d’un misérable. Ah ! laissez-moi respirer…

 

– Et que pensez-vous de Caby ?

 

– Je pense qu’un homme doit avoir une haute conscience ou une belle intelligence pour oser déclarer : « Je me suis trompé ».

 

– Il l’a déclaré, puisqu’il s’est démenti lui-même deux fois.

 

– Justement ! Il faut savoir s’arrêter ! Mais qu’il vive en paix, je ne veux plus penser à lui.

 

* * *

 

Dieudonné reprend :

 

– J’ai connu des heures effrayantes dans ma cellule de condamné à mort. Moro-Giafferri me réconfortait. Sans lui, je me serais suicidé. Ce n’est pas la mort qui me faisait peur, c’est le genre de mort.

 

« Le 21 avril 1913, à 4 heures du matin, on ouvrit cette cellule. On ouvrait en même temps celles de Callemin, de Monnier et de Soudy. À moi, in extremis, on annonça la grâce. J’entendais les autres qui se hâtaient pour aller à la mort. J’avais vécu si longtemps en pensant à cette minute que, sur le mur de mon cachot, j’aperçus comme sur un écran, leurs têtes qui tombaient.

 

« Les gardiens revinrent de l’exécution. Quelques-uns pleuraient. Dehors, il pleuvait. J’entrevis le bagne. Une faiblesse me prit. Un inspecteur me soutint. J’étais forçat pour la vie.

 

« Voilà ce que j’ai fait dans la bande à Bonnot. J’ai été condamné à mort pour un crime commis par Garnier. C’est toujours un immense malheur d’être condamné sans motif ; c’en est un plus grand de l’avoir été dans le procès dit des « bandits tragiques ». Depuis quinze ans, je l’expérimente. Vous pourrez l’écrire autant que vous le voudrez, le doute demeurera toujours dans les esprits. Les quarante-trois ans de ma vie honnête et souffrante n’effaceront pas la honte de la fausse condamnation. Les regards timides me fuiront toujours, les portes se fermeront.

 

« Demain, un autre homme que vous me demandera : « Que faisiez-vous dans la bande à Bonnot ? » Qu’il aille au diable !

 

* * *

 

Un aviateur sortant de table vint me rejoindre sur la terrasse. Je lui présentai Dieudonné. On parla de l’histoire, bien entendu. Un moment plus tard, l’aviateur se pencha vers l’évadé :

 

– Enfin, lui demanda-t-il, que faisiez-vous dans la bande à Bonnot ?

III

LA « BELLE »

 

Le lendemain, Dieudonné entrait dans ma chambre.

 

– Maintenant, à nous deux, lui dis-je, vous allez me conter votre évasion. Un beau matin, donc, vous décidez de fuir le bagne.

 

– Un beau matin ? Vous croyez ça ? J’ai toujours voulu m’évader.

 

Il s’assit sur mon lit et commença :

 

– Il faut être un individu pourri pour consentir à vivre au bagne, quand on est innocent. Seulement, ce n’était pas commode. Savez-vous ce qu’est le bagne pour les « têtes de turc » comme moi ? Le pays de la perpétuelle délation.

 

Qu’un forçat ordinaire lève le camp, cela compte dans le nombre ; on n’avertit pas Paris, les chefs ne sont pas blâmés.

 

Pour des hommes de ma sorte, il en est autrement. Les administrateurs préviennent le coup. Ils lancent sur le malheureux tous les chiens galeux de la Guyane : les mouchards !

 

Mouchard, votre voisin de case à qui vous donnez du tabac ; mouchard, le balayeur privilégié qui flâne dans l’île. Le perruquier, le garçon de famille, le planton, l’infirmier, mouchards ! Il faut bien qu’ils gardent leur emploi ! Mouchards, les plus misérables, attachés aux corvées dégoûtantes ; ceux-là espèrent, par leur bassesse, mériter une meilleure place. Mouchards honteux, mouchards cyniques, mouchards doubles, dénonçant le forçat au gardien, le gardien au forçat. Mouchards patentés, reconnus, galonnés : les porte-clefs.

 

Vous n’avez pas idée, vous, les hommes libres, de ce qui se passe dans le trou du bagne. L’homme est lâche devant la faim. Pour un supplément de pain, un fruit, une place de blanchisseur, il vend son camarade. N’a-t-il rien à dire ? Il invente. Comme il s’attaque de préférence aux hommes dont le procès fut retentissant, l’administration le croit – par peur des blâmes ministériels.

 

Malgré tout, je ne cessais de penser à la Belle.

 

– Quelle Belle ?

 

– La liberté, pardi ! C’est ainsi qu’on la nomme là-bas. Vous supposiez autre chose ? Une femme ? Mais non ! Il n’est qu’une Belle pour nous. À part les vieux (et pas tous encore) et quelques centaines de dégoûtants qui trouvent leur vie dans cette grande auge, tout le monde l’invoque. Le cœur de sept mille hommes bat pour elle. On lui fait des poésies :

 

Tes amants t’appellent

La Belle

Tout net, tout court.

Le boiteux, l’aveugle, le sourd

En pensant à toi, mon amour,

Ont des ailes !

 

C’est même rigolo de voir ça ! Sept mille hommes vivant ensemble et n’ayant qu’une idée fixe en tête, une seule ! Ah ! vous ne saviez pas ce qu’était la Belle ?

 

– Tout avait changé de face, cependant, pour vous, les derniers temps. Vous pouviez compter sur votre grâce.

 

– Évidemment, « j’allais » mieux. Je n’étais plus en cellule, à cause de la « Belle », comme le jour où je fis votre connaissance. Le gouverneur Chanel m’avait ramené sur la grande terre, à Cayenne.

 

Si ce gouverneur était resté en Guyane je ne me serais pas évadé, je lui avais donné ma parole. Il est parti… « Courage, Dieudonné ! À bientôt, à Paris ! » me cria-t-il du bateau qui l’emmenait.

 

Il pensait obtenir ma grâce.

 

Le temps passa. Le gouverneur ne revint pas… Un jour, c’était en décembre, je travaillais à la maison Chiris, sur le quai, vous savez, après les baraquements de la douane. Le surveillant Bonami, un Corse, un assez bon garçon, vint me chercher. « Faut que je vous conduise à la Délégation, on a quelque chose à vous apprendre. C’est même bon, je crois. »

 

Je suivis le chef.

 

Nous arrivâmes. « Vous avez cinq ans de grâce, me dit le commandant Jean Romains, vous êtes libérable le 30 juillet 1929. Signez. »

 

Mon cœur se refroidit. Je comptais sur la grâce totale. Elle m’avait été promise. J’avais acheté des malles. Elles étaient remplies de souvenirs : coffrets, tapis d’aloès, cannes en bois d’amourette, écaille travaillée par Belon, de Marseille. Encore un innocent !

 

– Il vient d’être gracié.

 

– Cela n’empêche qu’il était innocent et qu’il fallut huit années de réflexion ! J’avais aussi, des statues sculptées par Je-Sais-Tout, de Lyon ; des babouches en balata, faites par Bibi la Grillade ; des fleurs en plumes d’oiseaux, montées par les orphelines de Cayenne. Mes cadeaux, quoi ! pour mes bienfaiteurs. Rentré dans ma soupente et comme si ces malles, subitement, me rappelaient tout, je m’effondrai.

 

Je me souviens que je fis, sur le plancher, la soustraction du temps que je devais encore rester au bagne. Elle donna deux ans, neuf mois et vingt-deux jours. Mon calcul est toujours sur les lattes sans doute !

 

Quinze ans de bagne pour un crime que je n’avais pas commis ! Après cela, encore deux ans, neuf mois et vingt-deux jours ! C’était trop. Je me relevai et je dis : Vive la Belle !

 

Mon évasion était décidée.

 

– L’évasion, c’est le risque. Là-bas, les derniers temps, vous étiez privilégié.

 

– Privilégié, parmi les forçats, beau privilège !

 

Évidemment, je n’étais pas mal depuis quinze mois. J’avais un laissez-passer, je couchais en ville. La police, me rencontrant après l’heure fixée, faisait semblant de ne pas me voir. Je gagnais mon pain parce que j’étais de ces exceptions qui peuvent travailler en Guyane : mécaniciens, ébénistes. Seulement, vous le savez bien, ce n’est pas une vie de vivre à Cayenne pour celui qui a porté le petit chapeau. On a toujours la marque là, – et il frappa son front, –vous ne la voyez pas, vous, mais, là-bas, les négriots eux-mêmes nous appellent « popotes ». Il faut rester entre condamnés ou vivre seul, tout seul en réprouvé, ainsi que fait Ullmo. Naturellement, celui qui accepte sa peine, parce qu’il est coupable, pourrait peut-être s’organiser une demi-existence. Ce n’était pas mon cas. Je n’avais rien fait pour aller en Guyane. Vivre de la tolérance des uns et de la pitié des autres, dites-moi donc l’homme de cœur qui s’en accommoderait ? J’ai préféré la liberté à l’assiette de soupe, les savanes du Brésil à ma niche de Cayenne. Je suis descendu de ma soupente. Tenez, je me rappelle fort bien tout ce qui se passa ce jour-là.

 

DEVANT LE LARGE

 

Il était trois heures de l’après-midi. Le soleil s’abattait sur les pauvres hommes de là-bas, comme la massue sur la tête du bœuf. J’allai me planter devant le port. Il était vaseux, comme toujours. Des forçats déchargeaient un chaland. Des douaniers se traînaient aussi lentement que des chenilles. D’autres transportés, torse nu, tatoués, cherchaient quelque besogne qui leur permettrait d’ajouter un hareng à la pitance administrative. Une machine à découper le bois de rose faisait un bruit étourdissant, j’entendais Bibi la Grillade crier à un surveillant :

 

« Oui, j’ai volé votre poule, mais, comme vous nous voliez sur nos rations le riz dont vous l’engraissiez, je considère la poule comme la mienne. » Je le vis partir avec son ami Biribi, chez Quimaraès, bar cosmopolite. Je les regardais de la rue. Ils pinçaient la bonne noire qui les giflait en riant, des Guyanais allaient, portant le couac et le tafia pour le repas du soir. Des surveillants militaires promenaient un revolver sur leur panse.

 

Je regardais la mer.

 

À ce moment, le commandant Michel…

 

– Le gouverneur des îles ?

 

– Il a quitté la Pénitentiaire. Il était écœuré. Il est civil maintenant… passa près de moi.

 

– Eh bien ! Dieudonné, vous regardez la mer ?

 

– Oui, commandant.

 

– Ne faites pas de bêtises, ça vaudra mieux pour vous.

 

Il continua son chemin…

 

Je regardais toujours la mer, et, derrière le phare de l’Enfant-Perdu, je voyais déjà s’élever la « Belle ».

 

IV

CHEZ LE CHINOIS

 

– Comme c’est curieux, fit Dieudonné de revivre tout ça, maintenant !

 

Nous étions toujours dans ma chambre, à Rio de Janeiro. Porte et fenêtre étaient ouvertes pour établir le courant d’air.

 

– Vous permettez que je ferme, dit-il. Nous aurons chaud, mais je pourrai parler plus à mon aise.

 

Il revint s’asseoir en face de moi…

 

– Le lendemain à la nuit, si vous aviez été toujours à Cayenne, vous auriez pu voir un forçat se diriger du côté du canal Laussat… C’était moi.

 

Cet endroit n’a pas changé. Il est encore le repaire de la capitale du crime. Je n’y allais jamais.

 

Peut-être la police aurait-elle compris si elle m’avait vu là.

 

Je regardai. Personne ne me suivait. Je traversai le pont en bois pourri. J’étais dans l’antre.

 

Je me rendais chez un Chinois. On me l’avait signalé comme un bon intermédiaire. Sa cahute était un bouge. On y jouait, on y fumait, on y aimait. Moi je venais pour m’évader.

 

Je pousse la porte. Aussitôt, un chien jappe, les quinquets à huile s’éteignent, des ombres disparaissent. Une jeune Chinoise, ma foi assez jolie, s’avance vers moi. Je dis le mot de passe. La fille appelle le patron. Les quinquets se rallument, les ombres reviennent, le jeu reprend. Et une espèce de drôle de petit magot apparaît : c’était mon homme.

 

– Je viens pour la « Belle », lui dis-je.

 

Il m’entraîne dans une chambre qui servait à tout. Il y avait un fourneau, une volière, un étau, un lit pour l’amour. La Chinoise nous avait suivis. Il ferme la porte soigneusement. Étonné, je regarde la femme, me demandant ce qu’elle vient faire entre nous deux. Le Chinois comprend, sourit et pose un doigt sur ses lèvres pour me faire savoir que la fille est discrète. Elle sort et rapporte le thé. Est-il au datura ?

 

– Qu’est-ce que le datura ?

 

– Vous savez bien, la plante dont on se sert en Guyane pour les vengeances, le mauvais café, quoi ! Alors, je retourne mes poches et je dis tout de suite : « Inutile, je n’ai pas d’argent sur moi. » Le magot sourit, la jolie petite guenon aussi, et, tous les deux, ils me disent : « Datura, pas pour toi ».

 

Le thé est bon. Au reflet du quinquet, la Chinoise apparaît coquine. Elle me lance des regards de femelle. Il s’agit bien de cela !

 

– Combien, patron, pour aller jusqu’à l’Oyapok ?

 

– Trois mille, plus deux cents pour les vivres, plus cent francs pour moi. Six passagers au maximum.

 

– Le pêcheur est-il sûr ?

 

– J’en réponds.

 

– Un blanc ?

 

– Un noir. Son nom est Acoupa. Si tu acceptes, il sera ici, demain à la même heure.

 

– À demain !

 

La Chinoise veut me retenir. Ma pensée est ailleurs. Je sors. Le sentier où je tombe est vaseux. J’avance en écrasant des crapauds-buffles.

 

MES COMPAGNONS D’ÉVASION

 

Vous vous souvenez que mon ami Marcheras vous a dit, à l’île Royale :

 

« L’évasion est une science. » C’est vrai. Mais c’est une science où le hasard et l’inconnu commandent.

 

Le plus grand des hasards est de réunir les compagnons de la tragique aventure. Au bagne, on ne choisit pas ses amis, on les subit. Impossible de s’évader avec des hommes de son choix. Êtes-vous à Cayenne ? Vos camarades sont aux îles, sur le Maroni. Il faut se contenter de ce que l’on trouve, éliminer les gredins, chercher ceux qui ont de l’argent, prendre les marins qui connaissent le chemin du Brésil ou du Venezuela, se méfier des mouchards. Ce ne sont pas les gardiens qui gardent les forçats au bagne, ce sont les forçats qui se gardent mutuellement !

 

Le jour suivant, je constituai ma troupe.

 

À midi, nous étions six pour la « Belle ».

 

Le premier, on l’appelait Menœil, une « mouche-sans-raison » lui ayant fait perdre un œil. Cinquante-six ans d’âge et vingt-neuf de bagne. Condamné à dix ans, mais dix-neuf de plus au livret pour évasions. C’était un paysan, un laborieux, attaché à sa famille ! Solide encore. Il avait sept cents francs.

 

Le deuxième était Deverrer : vingt-cinq ans d’âge. À perpétuité. Cinq ans accomplis. C’était Menœil qui l’emmenait. Je ne savais rien de plus sur lui. Cinq cents francs.

 

Le troisième était Venet : vingt-huit ans. Perpétuité. Sept ans de bagne. Pauvre Venet ! quel que soit son crime, il l’a expié ! Je le revois encore. C’est une vision épouvantable, mais ce n’est pas l’heure encore de vous raconter la chose. Intelligent, poli, bien élevé, instruit, parlant l’allemand. Comptable à l’hôpital. Protégé par le clergé. Manquait d’endurance physique. Onze cents francs.

 

Le quatrième était Brinot : trente-cinq ans. Perpétuité. Six ans de bagne. Préparateur à la pharmacie. Boucher de profession, pouvant à la rigueur faire six parts égales dans un singe. Bon camarade. Neuf cents francs.

 

Jean-Marie était le cinquième : vingt-six ans. Perpétuité. Huit ans de peine. Il devait sa condamnation à une tragédie bretonne. Sa fiancée s’empoisonne. On l’accuse du crime. Il n’y est pour rien. On l’arrête. En prison, son gardien le martyrise. Dix fois par jour, il le frappe de ses clefs, en lui répétant : « Tu l’as empoisonnée ta fiancée, hein ? » Jean-Marie est le plus fort. Au bout de vingt jours, la colère le pousse. Il tue le gardien. Avant de mourir, le gardien lui demande pardon. Quel drame ! Aux îles, j’avais connu Jean-Marie. Je lui avais appris le métier d’ébéniste. Un forçat qui apprend volontairement un métier est un homme qui n’est pas pourri. Travailleur. Bonnes mœurs. Ne buvait pas. Ne se serait jamais évadé sans moi. Ah ! le malheureux aussi ! Neuf cents francs.

 

Voilà les passagers de mon « navire ».

… Dieudonné s’arrêta un moment, fouilla dans ses poches, et :

 

– Vous m’avez encore volé mes allumettes ?

 

C’était vrai. Je les lui rendis. Il alluma une « Jockey-Club » et dit : « Continuons ».

 

– Le soir, à la nuit, je retournai canal Laussat. Je frôlai Ullmo qui, sortant de son travail, rentrait chez lui, les yeux comme toujours fixés à terre. Quelle expiation ! Si ses anciens camarades de la marine pouvaient le voir !

 

Et me voici devant le bouge du Chinois. Je fonce dans la porte comme si j’étais poursuivi. Cette fois, les joueurs n’eurent pas le temps de disparaître, mais ils empoignèrent l’argent qui était sur la table, et l’un qui n’avait pas de poche, – il était nu – mit la monnaie dans sa bouche.

 

Le Chinois me conduisit dans la pièce à tout faire. Un noir, assis sur le lit, fumait la pipe. C’était le sauveur.

 

– Eh bien ! me dit-il, la pêche va mal. J’ai une femme et deux enfants ; alors, pour remonter mes affaires, je vais entreprendre les évasions.

 

Il ajouta :

 

– C’est moi Acoupa.

 

– Comment est-elle votre pirogue ? Jamais je n’ai entendu prononcer ce mot de pirogue comme par Dieudonné. Il roule l’o et y superpose les accents circonflexes. On dirait, quand il pense à l’embarcation, que la longue houle et le son rauque des mers de Guyane lui sont restés dans la gorge.

 

– Elle est sûre, répond Acoupa. Le noir avait quarante ans. Il était solide. Il péchait depuis dix ans sur la côte. À première vue, il ne paraissait pas être une fripouille. Trois mille, plus deux cents, plus cent, lui dis-je. Il répondit : « Pas plus !» On se toucha la main. C’était conclu. Je sortis avec lui.

 

– Quel jour ? me demanda-t-il.

 

– Après-demain, le 6.

 

– Le rendez-vous ?

 

– Cinq heures du soir, à la pointe de la Crique Fouillée.

 

– Entendu !

 

V

DÉPART

 

– Un par un, chacun de son côté, moi en pékin, mes scies sur l’épaule, les cinq autres en forçats, numéro sur le cœur, nous voilà le 6 décembre, – tenez, cela, pour moi, c’est une date, – quittant Cayenne, le cœur battant.

 

Et l’œil perçant.

 

Je n’ai pas vu, à ce moment, mes compagnons, mais je me suis vu. Ils ont dû partir dans la rue, comme ça, sans un autre air que leur air de tous les jours. S’ils apercevaient un surveillant, ils faisaient demi-tour et marchaient, en bons transportés, du côté du camp.

 

Je croisais des forçats ; ils me semblaient subitement plus malheureux que jamais. J’avais pour eux la pitié d’un homme bien portant pour les malades qu’il laisse à l’hôpital. L’un que je connaissais me demanda : « Ça va ? » Sans m’arrêter, je lui répondis : « Faut bien ! » Je rencontrai aussi Me Darnal, l’avocat. « Eh bien ! Dieudonné, quand venez-vous travailler chez moi ? » J’avais une rude envie de lui répondre : « Vous voulez rire, aujourd’hui, monsieur Darnal ! » Je lui dis : « Bientôt ! » Je tombai également sur un surveillant-chef, un Corse. On n’échangea pas de propos. Je me retournai tout de même pour le voir s’éloigner. Je ne tenais pas à conserver dans l’œil la silhouette de l’administration pénitentiaire ; c’était, au contraire, dans l’espoir de contempler la chose pour la dernière fois. Je me retins pour ne pas lui crier : « Adieu ! »

 

LE PREMIER DANGER

 

J’atteignis le bout de Cayenne. La brousse était devant moi. Un dernier regard à l’horizon. Je disparus dans la végétation.

 

Il s’agissait, maintenant, d’éviter les chasseurs d’hommes. En France, il y a du lièvre, du faisan, du chevreuil. En Guyane, on trouve de l’homme. Et la chasse est ouverte toute l’année ! J’aurais été un bon coup de fusil, sans me vanter. La « Tentiaire » aurait doublé la prime. Fuyons la piste. Et, comme un tapir, je m’avançai en pleine forêt. Au bout d’une heure, je m’arrêtai. J’avais entendu un froissement de feuilles pas très loin. Était-ce une bête ? un chasseur ? un forçat ? Je m’aplatis sur l’humus. La tête relevée, je regardai. C’était Jean-Marie, le Breton. Je l’appelai. Ah ! qu’il eut peur ! Mais il me vit. En silence, tous deux, nous marchâmes encore une heure et demie, le dos presque tout le temps courbé. Et nous vîmes la Crique Fouillée.

 

Brinot, Menœil, Venet étaient là. On se blottit. Il ne manquait que Deverrer.

 

– S’il ne vient pas, dit Brinot, on aura cinq cents francs de moins, tout est perdu.

 

– J’ai de quoi combler le vide, dis-je. Et l’on resta sans parler. Chaque fois qu’une pirogue passait, nous rentrions dans la brousse, puis nous en ressortions quand elle était au loin.

 

Deverrer arriva, les pieds en sang.

 

Cinq heures.

 

Cinq heures et demie : « Tu vois Acoupa, toi ? » Six heures : « Ah ! le sale nègre ! S’il nous laisse là, les chasseurs d’hommes vont nous découvrir. » Rien non plus à six heures et demie. « Pourvu qu’il ne nous ait pas vendus ? Ou le Chinois, peut-être ? »

 

Nous sommes accroupis dans la vase, le cœur envasé aussi.

 

La crique devient obscure. Une pirogue se dessine sur la mer. Elle avance lentement, quoique nos désirs la tirent… très lentement, prudemment.

 

Je me dresse. Je fais un signe. J’ai reconnu Acoupa.

 

La pirogue se hâte, elle est suivie d’une autre, une autre plus petite. Le Chinois la monte !

 

Je puis dire que, sur le moment, nous nous mîmes à les adorer, ces deux hommes-là !

 

Ceux qui ont des souliers se déchaussent, et nous embarquons.

 

Le Chinois saute dans la pirogue avec nous. Il allume sa lanterne. Maintenant, avant tout, il s’agit de payer. Nous sortons chacun nos cinq cents francs. Brinot, qui n’avait rien préparé, est forcé de les retirer de son plan (porte-monnaie intime en forme de cylindre et en fer-blanc). Chacun compte et recompte. Il y a de menus billets, c’est long ! Quand ils ont recompté, ils recomptent une troisième fois ! Vous pensez, il y a des hommes comme Deverrer qui ont vendu la moitié de leur pain pendant deux ans pour rassembler la somme ! C’est leur vie, ces cinq cents francs. On y arrive tout de même petit à petit. Cinq cents francs, puis mille, puis mille cinq cents, puis deux mille. Moi, j’ai bazardé mes coffrets, tous les souvenirs que je voulais rapporter aux bienfaiteurs. C’est dur aussi, de se séparer de cet argent-là ! Enfin, je le donne. Menœil fut le dernier. Il ne trouvait pas le compte, il s’égarait au milieu de ses billets de cent sous. « Ça me fait mal à l’estomac, disait-il, de les revoir. » Il les avait échangés, lui aussi, contre son pain. Enfin, les trois mille francs sont réunis !

 

Le Chinois les prend. Il s’approche de sa lanterne. Et voilà qu’il commence à compter et à vérifier les billets, et cela avec un tel soin que l’on aurait dit qu’il cherchait sur chacun la signature de l’artiste auteur de la vignette. Il n’en passa pas un. Cela dura une demi-heure. Après, le Chinois les donna au nègre. Le nègre s’attacha la lanterne au cou et se mit à compter et à vérifier. Il n’alla pas plus vite que son compère ! Après, il les redonna au Chinois, qui se remit à les recompter et à les revérifier. Enfin, ce fut fini ; le Chinois les glissa dans sa ceinture.

 

Il souffla sa lanterne, regagna son embarcation et, silencieux, dans la nuit chaude, emportant l’argent du pêcheur, il rama vers son bouge.

 

– En route, dit Acoupa.

 

Et il enleva la pirogue.

 

Elle a sept mètres de long et un mètre de large. Nous sommes sept dedans. Il fait noir. Nous longeons la forêt vierge. Soudain, comme sur un ordre, les moustiques nous attaquent furieusement.

 

Deverrer, qui est jeune, geint sous la souffrance. « Silence, ordonne Menœil. Ce n’est pas la peine d’avoir échappé aux chasseurs d’hommes pour les attirer maintenant à cause de deux ou trois moustiques ! »

 

Le jeune se tait. Et alors commence le supplice, qui durera jusqu’à l’aube. On se caresse sans arrêt la figure, le cou, les pieds, les chevilles, de haut en bas, de bas en haut, dans un continuel mouvement de va-et-vient. Et à pleines mains on les écrase. Ils sont des millions contre vous, vous entendez, oui, des millions ! J’en ai écrasés pendant neuf heures de suite, contre ma peau, pour mon compte !

 

La crique a cinquante kilomètres ; nous n’en sortirons qu’au matin.

 

Acoupa pagaie. Menœil, debout à l’avant, et que les moustiques recouvrent comme d’une résille, manie un long bambou.

 

Jean-Marie le reprend, puis je reprends Jean-Marie. Le bambou s’enfonce dans la vase et la manœuvre est exténuante.

 

Mais nous allons.

 

Chacun bâtit une vie nouvelle.

 

Deverrer parle de sa mère, qui sera si contente.

 

Brinot, qui est boucher, montrera aux Brésiliens comment on travaille à la Villette !

 

Venet, catholique fervent, qui n’a jamais quitté son scapulaire, qui, le matin même, est allé trouver le curé de Cayenne, pour se confesser et communier, nous met sous la protection du Bon Dieu.

 

Jean-Marie, qui est breton et, par conséquent, assez religieux aussi, apercevant la Croix du Sud, dit que le Ciel est pour nous. Il fera de beaux meubles pour les Brésiliens !

 

Menœil, avec son seul œil, n’y voit plus clair, tellement il pleure de joie : « Ah ! je la tiens, cette fois, la Belle ! » Il a cinquante-six ans. C’est la quatrième fois qu’il part à sa recherche. Je ne sais qui l’inspire. Mais il ne doute plus. Il chante, ce vieux forçat.

 

– Et vous ?

 

– Moi, j’étais comme les autres ; j’entrevoyais le bonheur tout en écrasant mes moustiques.

 

Acoupa pagayait comme un sauvage. La crique s’élargissait.

 

On entendait l’appel de la mer. Puis on la vit. On hissa la voile. Cris de joie : nous avions échappé aux chasseurs d’hommes.

VI

ET LA PIROGUE SOMBRA

 

– Dites donc, reprit Dieudonné, avez-vous entendu parler du banc des Français ? C’est à « Niquiri », en Guyane anglaise. Là, généralement, les pirogues des forçats en route vers le Venezuela viennent s’asseoir.

 

– Et alors ?

 

– Eh bien ! le banc, c’est de la vase, et les forçats s’enlisent et meurent.

 

Nous non plus, on ne tardera pas à s’asseoir. Acoupa est mauvais marin. Il ne sait pas prendre la barre à la sortie du Mahury. Il entre dans la pleine mer comme un taureau dans l’arène, donnant de tous côtés, à coups de rames saoules. Enfin, grâce au « perdant », nous arrivons tout de même à la hauteur des îles Père-et-Mère.

 

Et le vent tombe. Et nous sommes forcés d’ancrer.

 

On voit deux barques de pêcheurs au loin. Nous entendons un moteur. C’est Duez dans sa pétrolette qui, de son île, va à Cayenne vendre ses légumes « frais ».

 

NOUS RECULONS

 

– Acoupa ! nous reculons ! fis-je subitement.

 

Nous tirons sur la corde de l’ancre. La corde vient seule. L’ancre est restée au fond. Nous reculons toujours. On mouille une grosse pierre. La pierre s’échappe de la corde : nous reculons.

 

J’avais emporté ma presse d’établi, pour travailler, sitôt libre ; je la sacrifie, nous l’attachons à la corde. La tension est trop forte, la corde casse. Nous reculons de plus en plus vite.

 

Nous pagayons à rebours avec tout ce qui nous tombe sous la main. Moi, avec mon rabot ; Jean-Marie avec une casserole ! Pittoresque à voir, hein ?

 

Nos efforts n’ont rien obtenu. Le courant nous a rejetés. Nous sommes face au dégrad des Canes.

 

Nous ancrons av