
Gaston Leroux
LA BATAILLE INVISIBLE
Aventures effroyables de M. Herbert de Renich
Tome II
(1917)
Table des matières
IV COMMENT JE RECONNUS OU CRUS RECONNAÎTRE LA DAME VOILÉE ET DE CE QU’IL EN ADVINT
V OÙ JE M’APERÇOIS QUE JE NE SUIS PAS ENCORE SORTI D’AFFAIRE
VII BOIS ET MANGE, MAIS PENSE À DIEU
IX CE QUE DIT LA « DAME VOILÉE » M’ÉPOUVANTE, MAIS CE QU’ELLE NE ME DIT PAS ME REND MALADE..
X CE CRIME AURA-T-IL SON CHATIMENT ?
XII OÙ IL EST REPARLÉ DE CERTAINES ÎLES
XIV DE LA DIFFICULTÉ DE PASSER INAPERÇU DANS CE MONDE
XIX OÙ L’ON COMMENCE À PARLER DES APÔTRES
XX OÙ L’ON CONTINUE DE PARLER DES APÔTRES
XXI OÙ L’ON REPARLE DE LA FAMEUSE COTE
XXII OÙ SE TROUVAIT LE CAPITAINE HYX ET COMMENT IL ME FUT ORDONNÉ DE LE JOINDRE
XXIII LA COTE SIX MÈTRES QUATRE-VINGT-CINQ
XXIV OÙ JE PRENDS DES RÉSOLUTIONS QUI OUTREPASSENT UNE CORRECTE NEUTRALITÉ ET CE QU’IL EN ADVIENT
XXVI CE QU’IL ADVINT DE MON DERNIER ESPOIR : L’ÉVASION DE LA DAME VOILÉE
XXVII COMMENT SE TERMINA LA BATAILLE INVISIBLE
XXIX QUEL DRAPEAU REMPLAÇA SUR « LE VENGEUR » LE DRAPEAU NOIR ET POUR QUELLE GLORIEUSE FIN..
À propos de cette édition électronique
J’ai rencontré quelques figures antipathiques dans ma vie, mais jamais aucune qui pût être comparée à celle de l’amiral von Treischke. Il avait la tête carrée et les cheveux en brosse, des sourcils en buisson sous lesquels perçaient deux petits yeux gris à l’affût, pleins de méchanceté, des rides profondes comme des tranchées, des lèvres minces fermées hermétiquement, et deux loupes poilues : une sur le nez et une autre au coin gauche du menton.
Sa moustache faisait de von Treischke tantôt un tigre, tantôt un phoque. Il sortait quelquefois du cabaret ou de la brasserie. (Je sors du cabaret, mais que la rue a l’aspect étrange ! J’ai beau la chercher à droite, à gauche, je ne la trouve pas. Ô rue ! serais-tu ivre ?) Il sortait donc quelquefois du cabaret de la façon la plus confortable, c’est-à-dire dans les bras de ses amis de fête ou des complaisants messieurs de la police, et alors, à cause de sa moustache tombante et humide, il rappelait d’assez près ces mammifères à peau huileuse sortant de l’onde amère ; dans ses heures d’abattement et de mélancolie, il avait également le poil brut, mais, en quelques minutes, la fureur ou son habituelle méchanceté reprenant le dessus, ou simplement les cosmétiques aidant, il se retrouvait au rang des tigres.
Qu’une femme comme Amalia ait pu épouser cet homme et lui donner de si beaux enfants, c’est un mystère de la création !
Donc l’amiral Heinrich von Treischke m’apparut dans le moment que je mangeais la soupe familiale. Il me fallut quitter aussitôt soupe et famille pour le suivre dans la pièce à côté.
L’affaire ne se passa point sans protestations, pleurs, supplications de la part de ma vieille maman et de Gertrude accourues : « Il est innocent, herr amiral ! Innocent de tout ce que vous avez cru ! C’est lui qui a sauvé la gnädige frau, herr amiral ! » et autres phrases qui avaient la prétention de chasser de l’esprit de mon terrible interlocuteur toute mauvaise pensée à mon égard et qui, cependant, ne parvinrent en aucune façon à le dérider ni à adoucir ses manières.
C’est fort brutalement qu’il referma la porte derrière nous et, bien que j’eusse ma conscience pour moi, j’ose avouer, comme disent les Français, que « je n’en menais pas large ».
« D’où venez-vous, Herbert de Renich ? Et que venez-vous faire ici. Et comment êtes-vous venu ici ? »
Voilà les trois phrases qu’il me jeta comme on jette un os à un chien. Je ne les ramassai pas et, au lieu de lui répondre directement, je demandai à l’amiral, avec un sang-froid apparent qui m’étonna moi-même.
« J’oserai questionner le herr amiral sur la question de savoir si on l’a vu venir ici, dans cette ville, si on l’a vu pénétrer dans cette maison et j’oserai lui conseiller de faire en sorte que, pendant quelques jours, on ignore le lieu de sa retraite.
– Quelle retraite ! s’écria-t-il en fonçant sur moi. Faut-il vous parler en souliers vernis ? Meine geduld ist zu ende ! (ma patience est à bout !) Êtes-vous fou, ou êtes-vous sourd ? Faut-il vous envoyer schutzmanner (gendarmes à cheval) pour vous tirer la vérité de votre puits ? »
Cela fut suivi de quelques autres aménités extravagantes et menaces redoutables. Certainement il écumait. Sur ses joues tendues par la fureur comme une vieille peau de tambour réapparaissaient les balafres violettes de la rapière, pratiquées au temps où le herr amiral se promenait dans les rues de Heidelberg en compagnie de son énorme chien d’étudiant, et je ne doutais point que s’il eût eu ce soir-là, le fidèle animal à ses côtés, il ne l’eût rassasié de quelque bon morceau de ce maudit Herbert de Renich ! Enfin, il termina son accès par ces mots très intelligibles.
« Vous étiez à Madère lorsque Mme l’amirale en a disparu et vous avez disparu en même temps qu’elle. Si d’ici une minute vous ne m’avez dit où elle se trouve, vous êtes un homme mort ! »
Et il sortit son revolver qu’il posa bruyamment, devant lui, sur la table.
« Je ne suis venu ici que pour vous dire cela ! m’écriai-je aussitôt, pour la sauver, elle, et pour vous sauver vous-même, herr amiral ! »
Puis je lançai tout d’un trait, car il avait posé par hasard la main sur cette arme dont je ne pouvais détacher mes regards.
« Mme l’amirale et ses enfants ont été capturés, volés, emportés par des pirates, puis emprisonnés à bord d’un sous-marin où se trouvaient déjà de nombreux officiers allemands, moi-même, j’ai failli être la proie de ces brigands qui n’ont d’autre drapeau que le drapeau noir et ne reconnaissent d’autre loi que celle de la plus hideuse et de la plus monstrueuse vengeance ! »
Alors, il changea de visage. Il me parut que ce que je lui disais là ne faisait plus pour lui l’ombre d’un doute. Devais-je attribuer une aussi subite transformation à l’accent de sincérité avec lequel je lançai ma phrase, ou la nouvelle que je lui apprenais correspondait-elle à certaines hypothèses qui, déjà, avaient hanté son esprit ? Pour moi, il y eut de ceci et de cela !… Toujours est-il que j’entendis comme un gémissement, une espèce de grondement, puis :
« Qu’ont-ils fait de ma femme et de mes enfants ? s’écria Heinrich von Treischke sur un tel ton de désespoir que j’en fus pour moi-même bien surpris, car j’avais toujours douté qu’un aussi illustre tigre eût un cœur !
– Je ne me suis échappé de cet enfer, répliquai-je, heureux déjà de la tournure que prenait la conversation, que pour les sauver eux et tous leurs camarades de géhenne, du martyre qui est suspendu sur leurs têtes !
– Et que faut-il faire, pour cela ? demanda l’amiral, haletant. Êtes-vous sûr que nous puissions arriver encore à temps ? Faites bien attention à toutes vos réponses. Parlez-moi en soldat.
– Monsieur l’amiral, je ne suis point un soldat, je suis un neutre et ma parole est celle d’un honnête homme ! Je sais qu’en mon absence j’ai été odieusement calomnié…
– Il s’agit bien de cela ! rugit le tigre. Me répondrez-vous, oui ou non ! Que faut-il faire ?…
– Vous garder vous-même, car ils n’attendent que votre capture pour commencer leur horrible massacre ! »
Et, en quelques phrases bien senties, je fis un récit hâtif de mon évasion du sous-marin en hydravion, le mettant d’une façon précise au courant de l’entreprise que ses ennemis avaient tentée et qui consistait à l’enlever comme ils avaient déjà emporté les bourgmestres de certaines villes du Nord allemand.
Au fur et à mesure que je m’expliquais le tigre marquait une émotion plus intense.
« Eh mais, gronda-t-il, monsieur Herbert de Renich, vous avez donc été prisonnier du capitaine Hyx ?
– Vous le connaissez !
– Nous doutions de son existence, avoua-t-il à voix basse, ou plutôt certains d’entre nous en doutaient encore et affichaient de croire à quelque épouvantail inventé pour faire frémir des enfants, bien que de sérieux avertissements et d’étranges lettres de prisonniers nous soient parvenues de la manière la plus mystérieuse… Quant à moi, je dois vous dire que votre récit ne me surprend pas outre mesure… (Il parut réfléchir avant d’en dire plus long, puis il reprit…) J’ajouterai que si votre présence à Madère ainsi que la coïncidence de votre disparition avec celle de Mme l’amirale ne m’avaient pas été signalées, je n’aurais pas hésité à porter mes recherches du côté de… »
Là il s’arrêta encore en me fixant d’une façon si aiguë que j’en fus le plus gêné du monde, et je balbutiai :
« Mme l’amirale est certainement la femme la plus vertueuse que je connaisse !
– Et moi donc ! hurla-t-il. Croyez-vous que j’en connaisse de plus honnête ! Dumm ! (Ce qui veut dire à peu près imbécile, outrage dont je restai un instant étourdi.) Seulement, rien ne nous forçait à penser, me grinça-t-il sous le visage, qu’il ne se cachait point dans la peau d’un certain Herbert de Renich un petit brigand d’amour capable de la plus ordinaire infamie : enlever une mère et faire chanter la femme par le moyen des enfants, et même faire chanter ce brave homme d’amiral von Treischke ! Quelle joie et quelle vengeance pour un jeune homme charmant qui a perdu sa fiancée en faisant le tour du monde ! Ach ! rien n’est impossible, ici-bas, à un amoureux !…
– Monsieur, fis-je, vous m’insultez ! Je ne vous dirai plus rien, plus un mot avant que vous ne m’ayez présenté des excuses ! »
En entendant ces mots, l’amiral parut plus étonné que si le tonnerre était tombé entre nous deux. Il mit encore la main sur son revolver et je crus qu’il allait me tuer séance tenante, mais c’était pour faire réintégrer à son arme son étui de cuir.
Il me pria de m’asseoir, s’assit en face de moi et me dit d’une voix sourde, mais exempte d’irritation sinon d’un certain mépris.
« Je vous ai cru capable de bien des choses redoutables pour mon honneur. Le dumm, c’est moi, car vous n’êtes capable de rien du tout ! Néanmoins, d’après ce que vous rapportez, je vois qu’il n’y a pas lieu de se réjouir outre mesure… »
Il me fixa encore d’une façon singulière, puis il se leva, vint se pencher à mon oreille et me dit, dans un souffle :
« Le capitaine Hyx ne serait-il pas ?… »
Et il prononça tout bas, oh ! tout bas ! le nom du plus grand philanthrope du monde !
Je tressaillis et lui répondis évasivement que, le capitaine Hyx portant toujours un masque, je ne pouvais absolument rien affirmer !… « mais tout de même, cela pouvait bien être… »
Alors il devint d’une pâleur mortelle.
« Je craignais cela ! dit-il.
– Vous aviez raison de craindre, fis-je, car il prétend que c’est vous, amiral, qui avez commandé le supplice de la femme de ce grand philanthrope en question, et il a juré de venger sa femme et aussi miss Campbell ! »
L’amiral devint plus pâle encore, si possible.
« Ia ! ia ! soupira-t-il (un soupir de phoque), il (le grand philanthrope) avait fait entendre des paroles de furieuse vengeance en apprenant toute cette affaire !… »
Et, tout à coup, cessant de soupirer comme un phoque, von Treischke commanda :
« Parlez !… dites ce que vous savez, depuis le commencement jusqu’à la fin !… »
Il m’écouta sans m’interrompre. Je lui contai toute l’aventure sous-marine par le détail. Cette fois, j’étais sûr que je ne trahissais personne. Je servais au contraire le capitaine Hyx en ce sens que je le faisais craindre de ses ennemis. Toutefois, poussé par un secret instinct, je passai sous silence mon aventure de l’île Ciès et toute l’affaire concernant plus ou moins la cote six mètres quatre-vingt-cinq… Faut-il dire encore qu’à la fin de l’histoire, il y eut une chose que je me refusai de dévoiler, ce qui provoqua une nouvelle colère chez l’amiral. Je tenais à ne point indiquer l’endroit où avait atterri l’aéroplane.
« Ce serait bien mal récompenser, fis-je, ceux qui, trahissant le capitaine Hyx, m’ont sauvé et m’ont conduit vers vous, amiral, ne l’oublions pas !…
– Il ne s’agit point de récompenser quelqu’un ! déclara-t-il, mais de prendre des pirates ! Voulez-vous être pendu avec eux ? » Sur quoi il n’attendit point ma réponse et me planta là, en affirmant que « le lendemain il ferait jour » !…
J’entendis le bruit de ses bottes traverser les allées et les corridors, j’entendis la porte de la rue s’ouvrir et se refermer.
Quand je n’entendis plus aucun bruit dans la rue, j’ouvris doucement la porte de la pièce et je me trouvai en face de ma bonne vieille maman et de l’excellente Gertrude, qui avaient des visages affreusement défaits.
« Que s’est-il passé ?… Que t’a-t-il dit ?… il avait l’air assez féroce en quittant la maison et très préoccupé ! Que devons-nous craindre, cher Herbert, mon fils ?
– Ma foi ! répondis-je à ma mère, en la serrant tendrement dans mes bras, j’ai parlé selon ma conscience. Arrive maintenant ce que le ciel décidera. Cependant, je dois vous dire, maman, que je ne crois pas que nous touchions au bout de nos peines.
– Est-il bien possible ? Ne lui as-tu point crié ton innocence ? Ne l’a-t-il point lue sur ton visage !
– Certes ! Et il m’a cru tout de suite. Il ne me l’a pas, du reste, envoyé dire ! Il me croit trop dumm pour être coupable !… Mais qu’importe ! je suis mêlé, voyez-vous, à une aventure dont je ne me dépêtrerai jamais !… De quelque côté que je me tourne, je ne vois pour moi que de la douleur, du sang et des larmes !
– Du sang et des larmes !… Mais que t’est-il donc arrivé, malheureux enfant ?… »
J’allais entamer pour la deuxième fois le récit de mes misères quand Gertrude revint de la cuisine avec la soupe aux poireaux et aux pommes de terre qu’elle avait fait réchauffer. Ma foi ! je me jetai dessus et, en dépit des circonstances, cette fois, j’en mangeai deux grandes assiettées, entre ma mère et sa servante qui me regardaient en silence, tout en s’essuyant les yeux. J’avalai ensuite un grand verre de vin de notre coteau dont le goût et la chaleur aiguë finirent de me « remettre », et je ne laissai point languir plus longtemps les deux pauvres femmes. À deux heures du matin, je les tenais encore devant moi, de l’autre côté de la table, prostrées d’épouvante, les mains jointes, invoquant le bon Dieu et la Vierge à chacune de mes histoires.
De temps en temps, je m’étais levé pour aller ouvrir la porte de la salle à manger, car il me semblait entendre des bruits bizarres, comme le glissement de pas étouffés sur la carpette du corridor.
Je n’avais rien découvert et les deux femmes m’avaient dit de ne point me préoccuper de cela, car, depuis des semaines, elles étaient habituées à être espionnées et à se trouver nez à nez, la porte ouverte, avec l’un des deux domestiques que le von Treischke leur avait imposés. « À part cela, disaient-elles, nous n’avons pas à nous en plaindre ! Ils se conduisent convenablement pourvu qu’on leur donne à boire et à manger jusqu’à ce qu’ils en crèvent, à peu près. Ils peuvent nous écouter. Nous n’avons rien à cacher, ni mon Herbert non plus !… »
Quoi qu’il en fût, je n’étais pas tranquille, et comme à un moment je crus bien percevoir un véritable gémissement, je me dirigeai vers la cuisine où Gertrude me disait qu’elle avait laissé les deux personnages endormis. Ma mère et Gertrude voulurent m’accompagner.
Nous n’eûmes pas plus tôt poussé la porte de la cuisine que les deux femmes jetèrent des cris.
Les deux soldats, car c’étaient deux bombardiers – je les reconnus à leur uniforme – étaient étendus sur le carreau, ficelés et bâillonnés. Nous les remîmes sur pied, mais il nous fut impossible d’en tirer le moindre renseignement. Ils paraissaient tout à fait abrutis par l’excès de mangeaille et de boisson, et peut-être bien aussi par l’effroi. Cependant, comme ils ne s’étaient point arrangés de la sorte pour leur bon plaisir, il nous fallut bien conclure qu’ils avaient été victimes d’une agression qui nous parut bien mystérieuse.
Nous n’avions rien entendu ou si peu de chose que nous ne pouvions rien comprendre à ce qui s’était passé. Les femmes étaient toutes tremblantes. Quant à moi, je n’étais guère plus rassuré. Je dirai même que j’avais bien des raisons pour redouter les pires malheurs.
Je songeai tout de suite à quelque entreprise du lieutenant Smith (l’Irlandais) et des hommes qu’il avait amenés avec lui dans l’hydravion. Avaient-ils appris que l’amiral était dans le moment à Renich et qu’il se trouvait justement dans notre maison !
L’affaire n’était nullement invraisemblable, considérée sous ce point de vue. Alors il fallait imaginer qu’ils n’étaient venus ici (Dieu seul savait par quel chemin !) que pour s’emparer de la personne de von Treischke et qu’ayant constaté son absence ils étaient tout bonnement repartis, après avoir, dès le début de l’aventure, réduit à l’impuissance nos deux bombardiers…
Cette version, si elle me faisait craindre des événements regrettables pour l’amiral von Treischke et redouter d’autres événements atroces que j’avais tout fait pour éviter, avait au moins cet avantage de me rassurer – à peu près – en ce qui me concernait : car enfin une autre version était encore possible : l’équipe du Vengeur pouvait me chercher, moi !…
Avec la rapidité dont l’auto-hydravion disposait, il était assez explicable que, son coup manqué à Zeebrugge, l’Irlandais fût retourné faire son rapport au capitaine Hyx, lequel, mis au courant de ma fuite, aurait relancé ses hommes à mes trousses, surtout s’il avait réfléchi que j’avais pu être pour quelque chose dans l’insuccès de son entreprise. S’il en était ainsi, sa fureur devait être extrême, car je l’avais contrecarré dans une affaire qui lui tenait au cœur et pour laquelle il avait tout quitté, à l’heure où se livrait quelque part autour des îles Ciès la formidable Bataille invisible et où l’on se massacrait aux abords de la cote six mètres quatre-vingt cinq !
Tant est que c’est le cœur serré d’une angoisse sans nom que je me résolus, une lanterne à la main, à chercher des ombres dans la maison, les mystérieuses ombres que nous avions entendues, glissant à pas feutrés sur les carpettes du corridor, et qui étaient venues écouter aux portes. Les femmes me suppliaient de m’enfermer avec elles et les deux soldats ivres dans la cuisine et d’attendre ainsi le jour.
Mais je voulais être fixé. Je voulais sortir à tout prix et le plus tôt possible de cette peur qui rôdait autour de moi, et surtout je voulais, quoi qu’il m’en coûtât, m’en débarrasser pour les jours suivants.
Les ombres étaient-elles venues pour l’amiral von Treischke ou pour moi ?
Je voulais parler aux ombres ! On finirait peut-être par s’entendre ! Je ne disposais d’aucune arme et je ne pensais pas à les combattre, mais plutôt à les convaincre de s’en aller pour toujours, sans me faire plus de peine, et je leur jurerais de ne plus me mêler jamais de leurs affaires, et je les supplierais de considérer qu’après tout elles étaient bien coupables d’oublier que j’étais un neutre !
Tout de même, comme ma main droite était restée libre (ma main gauche tenait la lanterne), je m’emparai d’une grosse barre de fer plate qui servait à consolider intérieurement les volets et j’en usai comme d’une canne, dans cette lamentable promenade nocturne à travers les méandres de ma vieille chère maison.
Les femmes encore n’avaient point voulu me quitter et me suivaient toutes deux, avec des bougeoirs qui tremblaient dans leurs vieilles mains et qui s’éteignaient au moindre souffle.
Jamais comme ce soir-là les marches fléchissantes des antiques escaliers vermoulus n’avaient gémi avec une voix de bois plus douloureuse ni surtout plus mystérieuse ! Il nous semblait que les marches criaient avant même que nous eussions posé le pied, et en dépit de toutes les prières que, du fond de nos cœurs timides, nous leur adressions pour qu’elles consentissent à se taire sur notre passage ; et, quand nous étions passés, elles avaient encore quelque chose à dire.
À chacun de ces bruits la procession suspendait sa marche et j’entendais la respiration haletante de ma mère et de Gertrude.
« Ils sont passés par ici ! » exprima la voix grelottante de Gertrude…
Et la servante me montrait un petit escalier très étroit qui montait au grenier et sur la première marche duquel se trouvait une boîte quadrangulaire en zinc dans laquelle elle jetait les ordures de la journée. Elle considérait sa boîte d’une façon tout à fait stupide.
« Qu’est-ce que tu as, Gertrude ?
– Jamais je ne mets ma boîte comme ça, je la mets toujours en travers et la voilà en long !… Sûr, elle les gênait pour passer… »
Gertrude avait raison. Quand je me penchai sur cet escalier je vis distinctement des traces de pas, elles étaient assez nombreuses et distinctes, à cause de la neige que les brigands avaient apportée avec leurs semelles.
« Il neige donc ? demandai-je.
– Eh ! il a neigé dans la matinée d’hier…
– Mais je n’ai pas vu de neige dans les rues…
– Elle a fondu… mais il en reste encore un peu sur les toits…
– Sur les toits !…
– Où vas-tu, Herbert, où vas-tu ?… »
J’allais résolument au grenier, je me décidai à soulever la trappe et j’avançai un peu la tête, m’éclairant avec ma lanterne. Il faisait là-dedans un froid de loup et je sentis la fraîcheur du vent glacé qui m’arrivait par une lucarne grande ouverte. Je sautai dans le grenier.
Là, je n’eus aucune peine à constater que les pas dont nous avions découvert la trace sur le petit escalier se retrouvaient sur le plancher et allaient à la lucarne, y allaient, en revenaient, ou plutôt en étaient venus et y étaient retournés, du moins à ce que je crus.
Mais, arrivé à la lucarne, je ne pus m’empêcher de mettre le nez dehors, car la curiosité humaine est plus forte que tout et s’estime rarement satisfaite. Je ne le regrettai point, car j’aperçus, m’étant un peu penché sur le toit, une ombre qui se mouvait d’une façon assez mystérieuse dans le jardin de la propriété attenant à la nôtre.
Nous n’avions d’autre vue sur cette propriété que par cette lucarne-là.
Mon Dieu ! je puis dire que je n’avais point revu ce jardin (qui était fermé de hauts murs et d’une solide et compacte porte) depuis l’époque où, petit garnement, je m’amusais à polissonner dans tous les coins de ma vieille maison, avec mes camarades de l’école que j’emmenais chez moi après la classe pour des parties de cache-cache dans le chanvre dont le grenier, alors, était plein.
Naturellement la partie continuait sur les toits, en cachette de nos parents, car ceux-ci n’auraient point manqué, s’ils avaient été au courant de nos frasques, de nous prédire tous les malheurs, et nous auraient peut-être fessés par-dessus le marché.
Tout ceci pour vous dire que déjà, à cette époque, cet immense jardin, si bien fermé de toutes parts, m’avait fortement intrigué.
Il y avait, au milieu de ce jardin, une maison isolée dont toutes les fenêtres étaient garnies de barreaux, même au second étage, et cette maison avait une unique porte que je n’ai jamais vu ouvrir que par un vieux jardinier qui la refermait aussitôt avec un grand bruit de serrures et de verrous, ce qui me donnait le frisson.
Dans le jardin errait à l’ordinaire un chien bouledogue dont la mâchoire était épouvantable à entendre et les yeux ronds affreux à voir. Ce chien ne manquait jamais d’aboyer comme un enragé quand nous apparaissions sur le toit.
Derrière les grilles de l’une des fenêtres il n’était pas rare de voir apparaître une triste figure de vieille dame qui se mettait à rire, ou à pleurer, ou à chanter.
On appelait cette maison « la maison de la folle », car elle avait été construite une cinquantaine d’années auparavant par un monsieur de la ville qui avait épousé une jeune fille belle comme le jour mais qui était devenue folle le lendemain de ses noces, à cause, disait-on, que cette jeune fille n’aimait pas le monsieur de la ville mais un jeune homme de la campagne.
La jeune femme folle avait vieilli dans cette prison, puis le monsieur était mort, puis la folle était morte, puis le jardinier. Le chien aussi était mort, bien entendu. Enfin toute cette propriété sinistre semblait être morte elle-même. On n’y avait plus jamais vu entrer personne, ni personne en sortir. Les petits enfants passaient le long de ses murs moisis, moussus, mangés de lierre et de toutes sortes de plantes parasites, en courant, car la maison de la folle, même sans folle, continuait de dégager un sombre effroi.
Une fois (j’étais alors devenu grand, c’était à l’époque où je commençais à soupirer sur les mains d’Amalia), j’avais eu l’occasion de remonter dans le grenier et de regarder par la lucarne, et j’avais revu le jardin. Il était devenu forêt vierge. On n’en voyait plus les sentiers. Les arbres et les herbes avaient poussé là-dedans comme ils avaient voulu et c’était un enchevêtrement inextricable de branches et de plantes sauvages.
Au milieu de cette sauvagerie, la maison avec ses volets qui pendaient aux murs retenus encore par quelque chose, avait pris un air de plus en plus lamentable. L’abandon la faisait encore plus sinistre et je dois dire que, dans le jardin, je n’ai jamais entendu chanter un oiseau.
Quand je partis pour mon tour du monde, telle était la propriété, toujours déserte, toujours redoutée des petits garçons.
Et voilà que, tout à coup, du haut de mon toit, je voyais s’y promener une ombre !
La silhouette noire se glissa et disparut sous l’enchevêtrement des troncs et des branches qui se tordaient désespérément sous le vent glacé d’hiver, puis elle réapparut sur le seuil même de la maison abandonnée.
La nuit était assez sombre. Je ne pouvais distinguer si c’était là un homme ou une femme.
Trois coups furent frappés, solidement, très solidement, et je pensai que j’avais affaire à un homme. Rien ne bougea à l’intérieur de la maison : alors l’individu frappa plus fort, terriblement. Presque aussitôt cette fois une lumière s’alluma au premier étage.
Deux minutes plus tard, la lumière descendait au rez-de-chaussée et j’entendis que l’on parlementait à travers l’huis.
La porte s’ouvrit.
C’était une femme qui ouvrait la porte et c’était un homme qui avait frappé.
La femme était vieille et avait toutes les allures d’une servante. L’homme, je le reconnus quand il passa dans la lumière, avant que la porte ne fût refermée ; c’était l’amiral von Treischke.
À ce moment, derrière moi, j’entendis la voix de Gertrude qui m’appelait. Elle était montée à l’échelle et me suppliait à voix basse de revenir, car ma mère se mourait de terreur. Je la reçus fort mal et allai fermer la trappe, après lui avoir jeté que nous ne courions plus aucun danger mais qu’il fallait me laisser inspecter les environs.
Je retournai à mon observatoire. Maintenant, il y avait de la lumière à une fenêtre, au rez-de-chaussée. Cette fenêtre était coupée en deux par une tringle à laquelle étaient suspendus des rideaux qui étaient tirés ; mais, de l’endroit où je me trouvais, mon regard, passant au-dessus de la tringle, saisissait parfaitement tout ce qui se passait dans la pièce.
C’était une salle rustiquement mais convenablement meublée. Von Treischke était assis devant une table. Sur cette table, il y avait une lampe. Il était seul. Il ne faisait aucun mouvement. Il paraissait réfléchir profondément.
Soudain, une porte s’ouvrit et une femme entra. Je ne voyais pas bien son visage, mais la silhouette me parut élégante et jeune, dans un peignoir sombre.
Von Treischke se leva et salua. Les deux personnages ne se donnèrent point la main. Von Treischke fit un signe et la jeune femme s’assit en face de lui, dans un fauteuil, de l’autre côté de la table. Elle était tournée de telle sorte que je la voyais de profil, ou plutôt de quart, c’est-à-dire très mal et à une distance trop grande pour que je pusse reconnaître d’une façon précise un visage connu ; cependant, dès cet instant, j’eus l’impression du déjà vu et je ne pus retenir un mouvement de surprise et, tout de suite, je me torturai l’esprit pour rappeler mon souvenir autour de ce quart de visage-là !
Le von Treischke parla un bon bout de temps sans que la femme l’interrompît une seule fois et ce qu’il disait devait être fort intéressant, car je voyais nettement la jeune femme marquer de l’étonnement et même de la stupéfaction. Enfin le von Treischke se tut, et ce fut au tour de la femme de parler.
Elle se leva tout de suite et je ne vis plus son visage, mais j’apercevais ses gestes énergiques. Elle semblait protester contre quelque chose, sans doute contre ce que l’amiral avait pu lui dire. Elle le faisait avec une hauteur souveraine et quasi avec majesté. C’était une très belle et très noble silhouette, avec une taille admirable qui me rappelait celle d’Amalia, avec un peu plus de finesse cependant. Chacune a son genre de charme.
Et je continuai de me demander : « Mais où donc ai-je vu cette femme-là ? Où l’ai-je vue ?… »
Ils échangèrent encore quelques mots et se saluèrent très sèchement, presque avec hostilité et tout juste avec politesse.
Et la dame s’en alla et le von Treischke retomba à sa place et se prit sa terrible tête carrée dans les mains.
Il ne la releva qu’au bruit qu’avait dû faire la vieille servante en entrant. Il lui jeta quelques phrases comme à un chien et tous deux disparurent. Je les vis réapparaître à la porte. Ils se quittèrent sur le seuil.
La figure de l’amiral était entièrement dissimulée par un cache-nez énorme et son uniforme disparaissait sous une vaste houppelande.
Tout ceci me parut bien étrange.
Je retrouvai ma mère et Gertrude au bas de l’échelle. Gertrude avait eu toutes les peines du monde à empêcher ma mère de monter. Elles se disputèrent copieusement, mais avec prudence et à voix basse. Nous redescendîmes à la cuisine, où j’espérais trouver nos deux bombardiers un peu dégrisés par l’aventure et capables de nous servir quelques renseignements.
Lors, ils étaient devant de nouveaux pots qu’ils étaient allés remplir au cellier, et tout ce que je pus en tirer ne fut que sot bavardage.
Tout ceci me parut de plus en plus louche. Ma mère me faisait des signes. Je la suivis dans sa chambre et nous y restâmes jusqu’au jour enfermés avec Gertrude et derrière les verrous bien tirés. Ma mère disait :
« Je suis persuadée qu’ils en savent plus long qu’ils ne veulent dire et qu’ils pourraient très bien nous renseigner sur les brigands qui se sont introduits, cette nuit, dans notre demeure !… Qu’a voulu tenter le von Treischke cette nuit ?… Sans doute quelque nouveau crime ?… »
Alors, je l’interrompis :
« Le von Treischke, lui non plus, ne s’est pas couché ; je viens de le voir, il n’y a pas dix minutes, pénétrer en se dissimulant dans la maison de la folle !…
– Chez la dame voilée !… s’écrièrent aussitôt ma mère et Gertrude, d’une même voix. En es-tu sûr ? Personne n’entre jamais chez la dame voilée que sa servante !…
– D’abord, fis-je, j’ai vu cette dame, qui n’était pas voilée du tout.
– Tu es le seul ! Tu es le seul à Renich à l’avoir vue sans son voile !
– Moi et l’amiral von Treischke, alors ! »
Et je racontai toute la scène à laquelle j’avais assisté du haut de ma lucarne. Quand j’eus terminé mon récit, nous restâmes un instant silencieux.
« Il y a combien de temps, fis-je, que la dame voilée habite la demeure de la folle ?
– Six mois environ, me répondit ma mère. Un jour nous fûmes bien étonnés de voir s’arrêter une voiture devant la porte de cette maison qui était restée déserte depuis tant d’années. Deux femmes en descendirent, la servante et une femme voilée. Elles pénétrèrent dans le jardin et la voiture s’en retourna. Ce n’était pas une voiture de Renich et nous n’avons jamais revu cet équipage. Quant à la dame, elle sort quelquefois, mais toujours avec sa servante, et toujours voilée.
– Elle n’est donc pas prisonnière ? demandai-je.
– Mais non, puisqu’elle se promène à son gré et parle à qui elle veut !
– À qui parle-t-elle ?
– Mais elle entre dans les boutiques et parle à ses fournisseurs ! Elle ne connaît personne ici et personne ne la connaît.
– Tout de même, elle donne bien un nom à ses fournisseurs ?
– Nullement ! c’est le nom de la servante qui est donné et tout est adressé à la servante… Oh ! la dame voilée a intrigué et intrigue encore tout le monde à Renich.
– Qu’est-ce qu’on en dit ?
– Mon Dieu ! comme elle est toujours noire et toujours voilée, on dit que c’est une pauvre dame en deuil, sans doute depuis la guerre, et qui a tenu à pleurer en paix son mari ou son enfant. La guerre a déchaîné tant de misères morales aussi bien que physiques que cette explication a fini par paraître naturelle à tout le monde…
– Quelle langue parle-t-elle ?
– L’allemand… oh ! le pur allemand… c’est une Allemande certainement.
– Vous l’avez entendue, vous, maman ?
– Non ! non !… Moi, je sors encore moins qu’elle, mais des personnes de la ville l’ont entendue et nous avons eu l’occasion de nous en entretenir ici même, car, pendant un temps, on ne parlait que de la dame voilée à Renich.
– Et l’amiral vient souvent à Renich ?
– Deux ou trois fois par mois. Mais tu en sais la raison ; il te l’a dite à toi-même et nous n’avons guère à en douter ! C’était pour nous, hélas ! qu’il venait, pour toi ! pour nous torturer à cause de toi !… Mais jamais nul n’a pensé qu’il pourrait s’intéresser en quoi que ce fût à la dame voilée. Nous ne l’avons jamais vu entrer dans la maison de la folle. Bien mieux, un jour, il n’y a pas longtemps de cela, l’amiral et la dame voilée se sont croisés devant nos fenêtres. Ils ne se sont même pas regardés. Nous étions persuadés qu’ils ne se connaissaient pas.
– L’amiral ne venait pas à Renich avant mon aventure de Madère ?
– Oh ! si !… On l’a aperçu de temps en temps !…
– Ah ! vous voyez bien, il venait déjà à Renich avant, et ce n’était pas à cause de moi !… C’était pour voir la dame voilée !…
– Tu me le dis, c’est possible ! Mais avant, nous n’attachions pas grand intérêt au passage de l’amiral à Renich. Par sa femme, il y possède, dans les environs, quelques propriétés ; il n’y avait donc rien d’extraordinaire à ce qu’il s’arrêtât ici quelques heures entre deux voyages…
– C’est ce que je vais vous dire, maman : moi, je crois que je la connais, la dame voilée !
– Ah ! tu vas nous dire qui elle est !
– Mais je n’en sais rien ! Je me martyrise l’esprit pour essayer de me rappeler qui elle peut bien être ! Je l’ai vue certainement quelque part !… Et j’ai l’intuition qu’il n’y a pas bien longtemps de cela !…
– Avant la guerre ?…
– Non ! non !… depuis la guerre !… Et même tout récemment !… Il y a quelques semaines à peine…
– À Madère, alors ?
– Oui, à Madère, sans doute… Enfin, c’est une idée que j’ai et dont je ne puis me débarrasser.
– Écoute, mon fils, me dit ma vénérable mère, laisse de côté cette idée-là et ne complique pas ta vie avec cette histoire, qui ne nous regarde en rien, de la dame voilée. Nous avons assez à faire sans cela !… »
Parole de sagesse dont je ne tins, du reste, aucun compte, comme vous allez le voir dans le chapitre suivant.
La fin de la nuit se passa sans autre agitation. Nos deux bombardiers devaient s’être allés coucher et nous n’entendîmes plus craquer le parquet sous le passage mystérieux de nos insaisissables visiteurs nocturnes.
Cependant, il ne nous était pas possible de continuer de vivre ainsi ; et maintenant que j’avais la conscience du devoir accompli et que je m’étais définitivement expliqué avec von Treischke, je pensais que le mieux serait d’aller lui raconter nos émotions de cette nuit-là, moins celles qui concernaient la dame voilée, bien entendu, et de lui demander son appui pour qu’il nous fît délivrer trois passeports pour la Hollande au nom de ma mère et au mien et à celui de Gertrude.
Nous avions pris cette détermination de quitter le Luxembourg jusqu’à la fin de la guerre en conclusion de toutes nos transes de la nuit.
Dès huit heures, je pris le chemin de l’hôtel de la Cloche-d’Or, où l’on m’avait dit que l’amiral avait continué de descendre. J’eus bien de la peine, en traversant la place du Marché, à échapper à toutes les curiosités et aux questions des bons vieux amis qui se jetaient dans mes jambes avec des démonstrations de la plus touchante sympathie. « Ah ! voilà Carolus ! le petit Carolus Herbert ! Carolus Herbert de Renich ! » Je crois que, lorsque j’aurai dépassé la soixantaine, on m’appellera toujours le petit Carolus Herbert de Renich ! Et pourtant je suis d’une taille qui dépasse la moyenne ; mais il n’y a rien à faire contre ces choses-là.
Enfin j’atteignis l’antique et solennel hôtel de la Cloche-d’Or, qui dresse ses pignons et ses tourelles en encorbellement sur la place des Deux-Fontaines, où se tient le marché aux poissons. J’avais bien, là encore, été interpellé par les marchandes de marée, les « dames vertes » qui n’ont point, comme on sait, la langue dans leur poche ; mais j’avais fait l’oreille sourde et j’étais entré sous le porche de la Cloche.
Mais là j’appris que l’amiral avait déménagé la veille au soir et qu’il était allé s’installer au-dessus de la halle au blé, transformée en caserne.
« Eh ! hé ! pensai-je, l’amiral prend ses précautions ! Il fait bien ! » Et j’en conçus une grande satisfaction intime, car mes efforts n’avaient donc pas été vains, et si le von Treischke continuait de se garder ainsi, le sort d’Amalia pouvait ne pas être désespéré. En toutes choses difficiles, il ne s’agit souvent que de gagner du temps.
C’est donc assez content de moi-même que je pris le chemin de la halle au blé. Mais, pour m’y rendre, je dus passer par la rue de la Trompette, et voilà qu’au beau milieu de la rue je trouvai le vieux Peter qui m’ouvrait les bras et les referma sur le petit Carolus Herbert !
Cet homme avait connu beaucoup mon père et j’avais passé des heures inoubliables dans son magasin d’antiquités. Il vendait aussi des fourrures, de très belles fourrures qui lui arrivaient de Rotterdam, et aussi des parapluies. Il avait une bonne figure de bon Dieu à barbe blanche qui aurait reçu un joli coup de soleil à travers un flacon de vin de Moselle et il était toujours revêtu d’une espèce de toile sombre flottante, comme en ont quelquefois les photographes.
C’était un patriote, celui-là ! Bon Peter ! excellent Peter ! Un homme comme celui-là n’aurait jamais admis que nos remparts devinssent une clôture de basse-cour et les croix dorées de nos églises les perchoirs de l’aigle prussienne !
La boutique de parapluies et de fourrures donnait sur la rue de la Trompette, mais c’est l’arrière-boutique qui avait ma préférence. Combien de fois, tout enfant, étais-je venu voir là des objets extraordinaires à propos desquels il me racontait des histoires plus extraordinaires encore !
C’était là la défroque des temps passés et tenant intimement à l’histoire du pays. Il y avait des masques de fer destinés aux menteurs, un joug de bois rouge auquel on attachait les époux querelleurs ; des tresses de paille et une grande fraise en carton munie de grelots qu’on mettait aux demoiselles qui n’avaient pas été sages ; une cangue pour les ivrognes.
Mais ce qui m’amusait le plus c’était évidemment la cage pour enfermer les boulangers qui fournissaient du mauvais pain et dans laquelle on les plongeait dans la rivière !
Ah ! il fallut bien suivre le vieux Peter dans son arrière-boutique. Je ne m’en défendais pas trop. J’aurais peut-être mieux fait de continuer mon chemin et ainsi aurais-je évité peut-être la nouvelle série d’affreux malheurs dans laquelle j’allais pénétrer ; mais il me serrait le bras avec tant de force et d’amour et il criait si fort dans la rue : « Sacrerlot ! qu’est-ce que tu dis de nos cochons, petit Carolus ? Qu’est-ce que tu dis de nos cochons ?… Sacrerlot ! »
Je savais de quels cochons il parlait ; cela ne pouvait faire le moindre doute quand on connaissait le bonhomme. Je me sauvai dans l’arrière-boutique.
Il y avait toujours là, dans un placard, un joli flacon doré « en train », et pendant que le vieux Peter remplissait deux verres et qu’il me répétait : « Qu’est-ce que tu dis de nos cochons, petit Carolus ? » je contemplais d’un œil humide la cage où l’on enfermait les boulangers. Elle était toujours là, et le joug aussi pour les époux querelleurs ! Le vieux Peter ne vendait jamais rien dans son arrière-boutique. On lui avait offert des sommes respectables, mais, au moment de traiter et quand l’acheteur se mettait en mesure d’emporter sa vieillerie, l’autre ne voulait plus rien savoir et le reconduisait jusque sur le pavé avec ses écus.
« Ton père a bien fait de mourir, commença-t-il, dès le premier verre… »
Mais il n’acheva pas d’exprimer sa pensée, que je devinais, du reste, car la porte du magasin de fourrures et de parapluies venait de s’ouvrir en faisant entendre son vieux timbre fêlé : et deux femmes entraient.
Je reconnus la dame voilée et sa servante !
Jamais je n’oublierai cette entrée. J’étais appuyé au joug de bois rouge auquel on attachait les époux querelleurs et j’avais mon verre plein de vin de Moselle dans la main droite. L’émotion me fit répandre le liquide doré, ce qui me valut un grognement réprobateur du vieux Peter.
Mais déjà il était entré dans la boutique et il avait refermé la porte qui faisait communiquer la pièce donnant sur la rue avec le magasin d’antiquités, « le musée » comme on l’appelait dans la ville pour lui faire plaisir.
La porte était vitrée et les petits rideaux rouges qui la garnissaient, à la flamande, n’étaient point tellement tirés que je ne pusse voir ce qui se passait de l’autre côté. La dame voilée s’était assise le plus tranquillement du monde. Elle était vêtue d’une robe noire simple, mais élégante, et d’un manteau de drap solide, mais de bonne coupe. La voilette qui lui enfermait le visage hermétiquement, jusqu’au menton, était épaisse et j’imaginai même qu’elle devait être double.
Elle la releva un peu et je vis parfaitement le dessin de sa bouche qui était petite et dont les lèvres légèrement retroussées, accusaient la jeunesse. Malheureusement leur pâleur n’attestait guère la bonne santé.
Chose qui m’étonnait, l’impression que j’avais eue la nuit précédente ne se renouvelait point. Et cependant cette femme était près de moi et je venais de la voir marcher, agir. Si j’avais connu vraiment cette femme, son allure et ses gestes eussent dû, en même temps que sa silhouette si proche, m’aider à pénétrer son mystère. Enfin elle parla, et il me sembla bien que j’entendais cette voix pour la première fois !
Alors, je fus persuadé que je m’étais trompé. Je ne connaissais point cette femme. En dépit de sa voilette, si je l’avais connue je l’aurais nommée !…
Et cependant, et cependant, il y avait en moi un fonds d’émotion qui ne faisait que croître, une fièvre inexplicable qui m’attachait à cette image inconnue comme si un lien puissant m’empêchait de me détourner d’elle.
Elle désignait, tantôt d’une main, tantôt de l’autre, les fourrures. Le vieux Peter les lui étalait sur le comptoir et faisait l’article. Telle lui venait directement de la foire de Nijni-Novgorod, telle autre avait passé par la foire de Leipzig. La dame de compagnie qui était restée debout, aidait le vieux Peter dans son étalage. La dame voilée regardait toutes choses mais ne touchait à aucune.
Enfin le vieux Peter annonça qu’un sien parent de Rotterdam lui avait apporté, l’année précédente, un lot de fourrures qu’il avait achetées au Mont-de-Piété de Petrograd. Là-dessus, il sortit d’une armoire un manteau de vison du Canada et une toque idem. C’était de la très belle marchandise, mais je m’étonnais que le choix de la dame voilée s’arrêtât sur ces objets qui avaient été déjà portés. C’est ce qui fut cependant.
Et elle voulut essayer la toque. Elle eut un petit conciliabule avec la dame de compagnie. Pour essayer la toque il fallait ôter le chapeau et la voilette. J’y comptais absolument. Ma curiosité m’avait fait coller mon visage sur les vitres et je n’eus que le temps de me rejeter en arrière en voyant que la dame voilée se levait et que tout le monde se dirigeait du côté du magasin d’antiquités.
Le vieux Peter me pria de passer dans la boutique qui donnait sur la rue. Je pris mon air le plus indifférent ; bref, je fis si bien que, de la boutique, je pus voir de près le visage que je n’avais aperçu la nuit que de loin et qui m’avait si fort mis en émoi. Aussitôt je m’appuyai au comptoir pour ne pas tomber, tant le coup que je venais de recevoir était formidable et surtout inattendu !
Évidemment, je ne pouvais reconnaître cette femme ni par le geste ni par la voix : je ne l’avais jamais vue qu’en peinture ! Et dans quelle inoubliable circonstance ! Était-ce possible ? Seigneur Dieu ! était-ce possible ? Mais le monde entier la croyait morte ! Et j’en connaissais un qui la pleurait jusqu’au fond de l’abîme marin et qui, pour venger sa mort, remuait la terre, le ciel et les eaux !…
Haletant, suffoquant, je me penchai encore pour la voir ! Mais, hélas ! déjà sa belle noble tête avait disparu à nouveau dans les plis épais de la voilette ! Que m’importait ! J’étais sûr que c’était elle ! Ce beau visage m’était familier… Je l’avais vu dans tant de magazines avant de le contempler, pour mon malheur irréparable, dans l’abside de la petite chapelle du vaisseau maudit !…
Quand cette femme repassa devant moi, il me fut impossible, impossible de ne point lui jeter à voix basse (le vieux Peter et la gouvernante étaient encore en discussion sur le prix dans l’autre pièce)…, de ne point lui jeter à voix basse, mais très nette, son nom, son nom américain, connu de l’univers, comme appartenant en propre au premier philanthrope de la terre : « Mrs G… ! »
Elle eut un mouvement très brusque de mon côté, et certes je fus témoin d’une certaine agitation de tout son personnage. Mais quelle ne fut point ma stupéfaction quand je la vis me regarder avec une hauteur sans égale, puis me désigner à la gouvernante, dont les yeux me foudroyaient déjà pour le moins, et lui dire (sur quel ton) : « Demandez donc à ce monsieur ce qu’il désire !… Je ne connais pas ce monsieur !…
– Ce monsieur est un honnête monsieur, répliqua aussitôt le vieux Peter, un charmant ami à moi depuis qu’il a tété sa mère, et incapable, je vous le dis, de se conduire incorrectement avec les dames… »
Mais déjà la dame voilée et la gouvernante étaient dans la rue et s’éloignaient sans répondre aux salutations, aux remerciements, aux protestations de dévouement commercial du vieux Peter.
Celui-ci referma la porte de sa boutique et se tourna vers moi.
« Que s’est-il passé ? me demanda-t-il, car, bien entendu, il ne comprenait rien à cette scène ; sans compter que j’étais maintenant d’une pâleur qui l’inquiétait.
– Il s’est passé que je viens de reconnaître dans cette dame la femme du grand philanthrope américain G… !
– Mrs G… ! Tu es fou, petit ! Tu sais aussi bien que moi qu’elle est morte !… Il lui est arrivé un accident avec les barbares après l’exécution de miss Campbell… tout cela est connu, catalogué. Cela a fait du potin ici et en Amérique, et dans le vaste monde !… Mais il paraît qu’elle s’était mêlée de choses sublimes qui ne la regardaient pas, elle et quelques-unes de ses compagnes, et il arrive toujours des malheurs – cela est bien connu ! – quand on se met du côté des martyrs contre les cochons !… »
Décidément, il y tenait, et cela non plus ne devait pas lui porter bonheur au vieux Peter.
Je repris, de plus en plus ému :
« Quand je lui eus soufflé son nom au passage, je jure qu’elle a reçu un vrai choc. Elle a tremblé des pieds à la tête. Je te dis que c’est elle !… C’est tout à fait son visage. Je l’ai vue à travers la vitre quand elle a retiré sa voilette. Mon Dieu ! si c’est elle, rien n’est donc perdu, et il nous faut nous réjouir, vieux Peter, car cela arrangerait bien des choses !…