Gustave Le Rouge

LE PRISONNIER DE LA PLANÈTE MARS

(1908)

 

 

Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE

I UN MESSAGE MYSTÉRIEUX

II CHEZ RALPH PITCHER

III DISPARU

IV RUE D'YARMOUTH

V LE CHÂTEAU DE L'ÉNERGIE

VI PRESTIGES

VII LA CATASTROPHE

VIII LE RÉVEIL

DEUXIÈME PARTIE

I LE DÉSERT

II MORT DE JOIE

III LA CONQUÊTE DU FEU

IV LA BÊTE BLANCHE

V LE VAMPIRE

VI L'EXPÉRIENCE DU CAPITAINE WAD

VII LE VILLAGE MARTIEN

VIII RÉJOUISSANCES PUBLIQUES

IX LA GUERRE AUX IDOLES

X BATAILLE NOCTURNE

XI EXPLORATIONS

XII LE PROGRÈS

XIII LA MONTAGNE DE CRISTAL

XIV LES CLICHÉS

XV « RO-BERT DAR-VEL »

XVI TÉNÈBRES

« NOTE DU TRADUCTEUR »

 

PREMIÈRE PARTIE

I UN MESSAGE MYSTÉRIEUX

 

– Personne n'est encore venu me demander, mistress Hobson ?

 

– Personne.

 

– Il n'est venu aucune lettre pour moi ?

 

– Aucune.

 

Mistress Hobson, propriétaire de la taverne à l'enseigne des Armes de l'Écosse, n'était pas bavarde de son naturel. Malgré le désir qu'avait son interlocuteur d'entrer en conversation, elle lui fit comprendre d'un petit mouvement sec et décidé qu'elle n'avait nullement envie de perdre son temps en paroles inutiles.

 

Installée derrière son comptoir, encadrée de pintes d'étain, d'énormes tranches de rosbif saignant, de petits barils de conserves et de flacons de pickles, elle était gravement occupée, en attendant l'heure du thé, à compter sa recette du matin et à disposer en tas égaux les pièces d'un shilling et de six pence qui remplissaient son tiroir-caisse.

 

À l'autre extrémité de la salle, à ce moment tout à fait vide, un jeune homme de mine et de tournure élégante était assis près d'un grand feu de charbon qui faisait monter de ses vêtements tout trempés une épaisse vapeur.

 

De temps à autre, il se levait, allait à la fenêtre et, à travers les carreaux ruisselants de pluie, contemplait le panorama des quais de la Tamise, où des centaines de paquebots noirs, alignés sous le ciel couleur de fumée, dessinaient des profils tristes dans le brouillard jaunâtre.

 

Quand le jeune homme avait bien contemplé les monceaux de charbon alignés à perte de vue, qui allaient s'engouffrer dans les docks, les allées et venues de locomotives poussives, attelées à d'interminables trains chargés de barriques et de pierres de taille, il allait se rasseoir mélancoliquement et fermait à demi les yeux, engourdi par la chaleur humide de la pièce, le cerveau endolori par les rugissements incessants des steamers.

 

C'était un jeune homme d'une trentaine d'années, aux cheveux et à la barbe blonds et frisés, au profil fin, aux yeux bleus et clairs on devinait à le voir une de ces natures nerveuses, qui ont horreur de l'oisiveté et qui courent brusquement à la réalisation des choses, même avant de les avoir complètement étudiées et mûries.

 

La brume se faisait plus épaisse, et le paysage plus indécis. Les locomotives et les paquebots étaient devenus tout à fait vagues, et les lampes électriques commençaient à jeter leurs taches blanchâtres dans ce décor de papier brouillard, lorsque le grelot de la porte d'entrée tinta.

 

Un nouveau venu pénétra brusquement dans la taverne. Malgré son macfarlane doublé de drap de Suède et ses guêtres hautes, il était couvert de boue et trempé jusqu'aux os. Ses bottes rendaient un bruit d'éponge et de larges flaques naissaient sous ses pas.

 

– C'est vous, mon cher Pitcher ?

 

– Votre santé est bonne, master Darvel ?

 

Mr. Pitcher, sans se laisser intimider par l'air grognon de mistress Hobson, se débarrassa de son capuchon et laissa voir une face rubiconde et vermeille, souriante et débonnaire, à laquelle de longues moustaches rousses, à la Kitchener, n'arrivaient pas à donner un air belliqueux.

 

Avec ses grasses mains rouges cerclées de bagues, sa bedaine arrondie comme un fût de bière de Mars et parée de griffes de tigre montées en breloque, Mr. Pitcher apparaissait comme un des plus paisibles habitants du Royaume-Uni.

 

Il s'assit tout essoufflé, s'épongea le front et se commanda un verre de porto épicé, de l'air grave d'un homme qui songe d'abord aux choses sérieuses et qui prend ses précautions contre la bronchite.

 

– Toujours le même, mon vieux Ralph, dit Robert Daniel en souriant.

 

– Ma foi oui, M. Robert.

 

– Et les oiseaux, cela marche toujours ?

 

– Tout doucement, M. Robert. Quand je vous ai rencontré hier à Drury-Lane, je venais de conclure une affaire avec un officier retour du Soudan, pour un lot de marabouts et de flamants. Eh bien, ma parole d'honneur, c'est honteux !

 

Le gros homme s'était levé, pris d'une indignation subite.

 

– Vous me croirez si vous voulez, M. Robert, s'écria-t-il ; dans dix ans d'ici, le commerce des oiseaux sera devenu impossible. Notez que je ne parle pas pour les plumes d'autruche, il y en a toujours, à cause des autrucheries du Cap, où on les élève comme des canards ; mais les beaux oiseaux des forêts vierges, les lophophores, les aigrettes, les ménures, les oiseaux de paradis, tout cela n'existera plus que comme une légende, avant qu'il soit peu.

 

– Eh ! pourquoi donc, mon vieux Pitcher ? dit Robert, souriant un peu de cette indignation.

 

– Pourquoi, fit l'autre en se levant avec une fureur croissante, parce qu'on les détruit, parce qu'on les massacre. On va jusqu'à tendre des fils électriques au bord des sources où ils s'abreuvent ; yes, sir, j'ai vu de mes yeux trois mille hirondelles foudroyées le même jour, grâce à ce procédé barbare, et tout cela pour quoi faire ? Pour garnir des chapeaux !

 

– On pourrait en faire un plus mauvais usage.

 

Ralph Pitcher n'écoutait pas son interlocuteur ; la face empourprée de colère, il continuait à pérorer en donnant de temps en temps de grands coups de poing sur la table, comme pour ponctuer ce qu'il disait.

 

– Oui, grondait-il avec une nuance d'émotion dans la voix, on extermine sans pitié les volatiles, grands et petits. Partout où le chemin de fer et la lumière électrique pénètrent, c'est un massacre. Et les oiseaux migrateurs, les cygnes, les canards sauvages, les albatros mêmes, ne sont pas épargnés. Savez-vous qu'à certaines saisons, les gardiens de phare trouvent au pied de leur tour de granit des centaines d'oiseaux qui, fascinés par la lueur de ces foyers puissants, visibles jusqu'à cinquante milles au large, sont venus se briser le crâne contre l'épais cristal des lanternes.

 

– Mais enfin, interrompit Robert Darvel, – lorsque Pitcher essoufflé s'arrêta pour reprendre haleine et en même temps lamper une rasade -, je ne comprends pas beaucoup cette indignation ; naturaliste et chasseur, vous êtes par métier l'ennemi naturel de tout gibier de poil ou de plume.

 

– Permettez…

 

– Et, quand je vous ai connu dans les steppes du Turkestan et dans les jungles du Bengale, vous leur faisiez une guerre sans merci ; je ne me rappelle d'ailleurs jamais qu'avec un vif sentiment de plaisir les matins d'affût dans les grands roseaux, encore tout humides de la fraîcheur de la nuit, et nos folles cavalcades à travers les bois où nous étions parfois obligés de camper, et d'où nous revenions pliant sous le fardeau des pièces abattues.

 

Pitcher était tout à coup devenu mélancolique.

 

– Oui, fit-il ; mais, dans nos expéditions, nous n'employions pas de ces machines maudites, qui détruisent systématiquement toute une race d'animaux. C'était loyalement, la carabine au poing, que nous chassions les beaux oiseaux de la forêt, respectant les couvées, et faisant une guerre acharnée aux serpents et aux bêtes de proie.

 

– Il y a du vrai !

 

– Alors, il parait que vous êtes arrivé tout à fait au succès. J'ai vu votre portrait dans le Daily Telegraph et la photographie de votre installation en Sibérie… Vous êtes riche ?

 

– Mon pauvre ami, quelle erreur est la vôtre ! Je suis ruiné à plates coutures.

 

– Mais, vos inventions ?

 

– Vendues pour un morceau de pain à des trusts américains.

 

– Et votre mariage avec la fille du banquier Téramond ?

 

– Rompu, le mariage.

 

Le naturaliste écarquilla les yeux avec stupeur.

 

– Comment tout cela est-il arrivé ? demanda-t-il, en allumant flegmatiquement un cigare et en s'accotant pour mieux écouter.

 

– Oh ! très simplement. Je vais vous raconter cela. Avec mes inventions, mon moteur à poids léger pour les aérostats, ma chaudière à alcool pour les paquebots à grande vitesse, j'avais gagné de l'argent. C'est alors que je fis la connaissance du banquier Téramond et que je fus présenté à sa fille, la charmante Alberte. Elle eut la bonté d'accueillir favorablement mes hommages. Son père, qui voyait une fortune à gagner en utilisant mes brevets, ne se montra pas tout d'abord hostile à ce projet d'union. Tout allait bien, quand un jour je rencontrai à White-Chapel un réfugié polonais que j'avais connu autrefois à Paris. M. Bolenski était un astronome de premier ordre, il avait la ferme conviction que toutes les planètes sont habitées par des êtres semblables à nous et il étayait cette opinion d'une foule de preuves. Ses études avaient été constamment dirigées vers les moyens d'entrer en communication avec les habitants des astres les plus rapprochés de nous. Il eut l'art de me communiquer son enthousiasme et, après huit jours de discussions et d'entretiens, une association fut conclue entre nous. Il fut convenu (d'ailleurs vous avez dû l'apprendre par les journaux) que, négligeant la Lune que la majorité des astronomes s'accorde à reconnaître comme une planète morte, nous nous attaquerions à la planète Mars, l'astre rouge que les astrologues du Moyen Age disaient annoncer les guerres et les désastres. Suivant une donnée indiquée par plusieurs savants, mais qui n'avait jamais encore été mise en pratique, nous résolûmes d'établir dans un lieu parfaitement plat une figure géométrique d'un genre élémentaire, assez vaste pour être nettement visible des astronomes martiens.

 

– Pourquoi une figure de géométrie ?

 

– Les lois de cette science sont certainement les mêmes dans tout l'univers. Les chiffres et les caractères de l'alphabet sont de convention. Le triangle et le cercle et les lois qui régissent ces figures sont, au contraire, connus des savants de Mars, quelque faible que soit leur développement scientifique.

 

– Je ne vois pas encore par quel moyen, même si les Martiens savent la géométrie, vous auriez pu entrer en communication avec eux.

 

Robert haussa les épaules en souriant.

 

– Mais c'est l'enfance de l'art. Admettez que l'on ait répondu à mes signaux par des signaux semblables, aussitôt j'en faisais d'autres ; j'écrivais à côté de chaque figure son nom, les Martiens faisaient de même ; il y avait là le rudiment d'un alphabet qu'il était facile de compléter à l'aide de dessins très simples, toujours accompagnés de leur nom. Après quelques mois de travail, il eût été certainement facile de correspondre couramment. Vous voyez d'ici quels merveilleux résultats. Nous étions initiés en peu de temps à l'histoire, aux découvertes et même à la littérature de ces frères inconnus qui nous tendent peut-être les bras eux-mêmes à travers les abîmes du firmament. Puis, on ne s'en serait pas tenu là : j'ai déjà le plan d'un appareil de photographie géant ; nous eussions avant peu possédé les portraits des rois et des reines, des grands hommes et même des plus jolies personnes de la planète-sœur.

 

– Qui sait ? murmurait Pitcher tout rêveur. Vous m'auriez peut-être obtenu des commandes ?

 

– Pourquoi pas ? s'écria Robert avec feu. Rien n'est impossible, dans cet ordre d'idées… Mais voyez quel énorme avantage je procurais à l'humanité tout entière ; nous profitions à peu de frais, je puis le dire, des travaux intellectuels accumulés par des milliers de générations. La solution de la question sociale, la longévité indéfinie, les Martiens connaissent peut-être tout cela. Le succès de mon expérience eût été pour tous un incalculable bienfait.

 

– Pardon ! fit Pitcher, qui admirait, sans le partager, l'enthousiasme de son ami. Mais, si les Martiens en sont encore à la période semi-barbare, si ce sont des êtres féroces…

 

– Belle objection. Dans ce cas, c'est nous qui les aurions civilisés en les faisant profiter de nos connaissances.

 

– Voilà de nobles intentions… Mais enfin, comment tout cela s'est-il terminé ?

 

– De la façon la plus malheureuse. Je suis parti avec mon associé pour la Sibérie. D'abord tout marcha très bien, mon associé M. Bolenski, qui avait été banni de Pologne autrefois, obtint sa grâce. Le gouvernement russe accorda les autorisations nécessaires. Arrivés par le chemin de fer transsibérien jusqu'à Stretensk, nous nous pourvûmes dans cette ville de travailleurs et de matériel, puis nous remontâmes vers le nord jusqu'à une steppe parfaitement unie où furent installées sur plusieurs lieues de long nos figures géométriques. Les lignes étaient simplement tracées sur une largeur de trente mètres avec des pierres crayeuses dont le ton blanc tranchait vigoureusement sur le sol noirâtre de la steppe. La nuit, de puissantes lampes électriques répétaient nos signaux.

 

– Cela dut vous coûter cher, interrompit Pitcher.

 

Quand furent terminés le cercle, le triangle, et la figure géométrique qui accompagne la démonstration du théorème du carré de l'hypoténuse, que nous avions choisie comme caractéristique et très visible, mon capital était fortement entamé, mais j'étais plein d'espoir. Notre campement, à l'ombre d'un petit bois, d'où nous pouvions surveiller nos tracés, formait un petit village assez pittoresque avec ses cahutes de terre et de feuillage, et ses cuisines en plein vent. J'allais chasser l'ours gris et le renard, pêcher l'esturgeon et le saumon, en compagnie des Ostiaks vêtus de blouses de fils d'ortie et de gilets en peau de poisson, braves gens, un peu malpropres, mais prêts à me suivre au bout du monde, pour un paquet de tabac ou une fiole de rhum. Je m'accoutumais à cette vie pastorale : la Sibérie pendant l'été, avec ses vertes et giboyeuses forêts, est un séjour charmant. D'ailleurs, les habitants de Mars ne donnaient pas signe de vie.

 

« Mais nous avions fait la connaissance d'un grand propriétaire russe, riche à plusieurs millions de roubles, qui avait chaudement embrassé nos idées et devait nous commanditer. À l'entendre, nos tracés étaient beaucoup trop restreints, il prétendait les faire réédifier sur un plan plus vaste et obtenir de l'empereur quelques sotnias[1] de cosaques pour les garder. Brusquement, tout se gâta. M. Bolenski, dont l'acte d'amnistie n'avait pas été enregistré, fut tout à coup arrêté et envoyé au bagne de l'île de Sakhaline. Je fus moi-même emprisonné pendant quelque temps et j'eus beaucoup de peine à prouver mon innocence. Quand je revins au campement, je le trouvai entièrement détruit par une bande de pillards Khoungouses[2]. Les misérables avaient tout emporté : armes, instruments, vivres et munitions, tout jusqu'au beau télescope qui devait nous servir à reconnaître les signaux des Martiens.

 

« Mes tracés géométriques étaient déjà transformés en routes commodes et solides à l'usage des marchands de thé et de poissons salés. Quant aux travailleurs sibériens et aux chasseurs asiatiques de mon escorte inutile de dire qu'ils étaient partis dans toutes les directions, après avoir sans doute reçu leur part du butin… J'allai trouver le grand propriétaire russe qui devait nous commanditer, il me mit froidement à la porte en m'assurant qu'il était trop dévoué à Sa Majesté l'empereur « le Petit Père » Nicolas, pour entretenir quelque relation avec un nihiliste de ma trempe.

 

– Voilà ce qui s'appelle n'avoir pas de chance, dit Pitcher, qui avait allumé un second cigare et commandé un grog ; mais comment vous êtes-vous tiré de là ?

 

– Je ne m'en suis pas tiré. Il me restait encore un peu d'argent, heureusement : je me suis empressé de prendre le train et me voici. J'ai de quoi vivre à Londres pendant un mois. D'ici là, il faut que je fasse quelque découverte, autrement je ne sais ce qu'il adviendra.

 

– À votre place, j'irais voir ce M. Téramond : je suis persuadé qu'il vous ferait volontiers une avance de fonds.

 

– Que vous êtes naïf, mon pauvre ami ! Ma première visite en débarquant à Londres a été pour le banquier que je considérais déjà comme mon futur beau-père. Il était au courant d'une partie de mes déboires aussi son accueil fut-il assez froid. À dire vrai, il fut tout juste poli.

 

– Cher monsieur, me dit-il avec une ironie un peu lourde d'homme pratique arrivé comme on dit « à la force du poignet » et qui connaît le prix de l'argent, mes faibles capitaux ne me permettent pas de me lancer dans des entreprises aussi grandioses que les vôtres. Certes, je vous admire, vous êtes brillamment doué, vous serez la gloire de votre pays ; mais pour communiquer avec les habitants des autres planètes, il ne vous faut pas moins d'un milliard ou deux. Embarquez-vous pour Chicago ; c'est le conseil que je vous donne.

 

« Je ne daignai pas répondre à ce malappris, je lui brûlais la politesse et me retirai un peu triste, non pas à cause de l'affaire manquée, l'argent je m'en moque, Dieu merci !… Mais miss Alberte a de si tendres yeux bleus, un si mystérieux sourire, de si beaux cheveux à la fois sombres et brillants comme le cuivre neuf…

 

– Inutile de continuer votre description, allons au fait.

 

– Oh ! c'est à peu près tout. Seulement, en me retournant avant de franchir pour la dernière fois la grille dorée de l'hôtel, j'aperçus à une fenêtre du premier étage l'adorable profil de miss Alberte. Nous nous saluâmes tristement et je me retirai la mort dans l'âme. Mais j'ai compris, au regard qu'elle m'a jeté, que la pauvre enfant ne fait que subir la volonté d'un père tyrannique.

 

– Tout s'arrangera, dit Pitcher, je parie qu'avant un mois, vous aurez fait quelque trouvaille de génie que vous vendrez à prix d'or. Alors, le père de la belle vous rendra ses bonnes grâces.

 

La conversation en était là entre les deux amis, lorsque la sonnette de la porte d'entrée fit retentir se petite voix fêlée.

 

Un gamin sale et déguenillé, grelottant sous son vieux tricot de marin, entra et s'avança jusqu'au comptoir où trônait mistress Hobson, en jetant autour de lui un regard soupçonneux.

 

– Que viens-tu faire ici, vaurien ? demanda aigrement la dame.

 

– C'est une lettre que j'ai à remettre à ce gentleman, fit le petit drôle d'un air important, et ostensiblement, il désignait du doigt Robert Darvel.

 

En même temps, il tira de sa poche une missive toute froissée, où le pouce crasseux du porteur s'accusait en noir, comme un cachet supplémentaire ; puis il disparut, sans laisser le temps à personne de le questionner, en claquant la porte avec fracas.

 

Mistress Hobson, après avoir haussé les épaules d'un air scandalisé, se remit à compter sa monnaie.

 

– Drôle de message, fit Pitcher avec méfiance.

 

– Drôle de messager plutôt, dit Robert en riant de bon cœur ; je ne connais personne qui puisse m'écrire.

 

– Voilà qui est louche.

 

– Je vais être fixé à l'instant même.

 

Et Robert ouvrit la lettre et lut à haute voix :

 

« Monsieur,

 

« J'ai eu l'occasion d'être mis au courant de vos travaux et de vos voyages. J'ai une proposition intéressante à vous faire. Veuillez, je vous prie, venir me voir ce soir, vers dix heures, en l'appartement que j'occupe 15, rue d'Yarmouth : vous demanderez M. Ardavena.

 

« Recevez mes salutations et l'expression de mon dévouement et surtout ne manquez pas au rendez-vous que je vous assigne et qui est, pour vous comme pour moi, d'une haute importance. »

 

– C'est curieux, murmura Robert, je me creuse vainement la tête pour deviner quel peut être cet étrange et laconique correspondant. Regardez d'ailleurs quelle mystérieuse écriture. À côté de la lettre, l'enveloppe est presque un chef-d'œuvre de calligraphie et ce style bref et pénible…

 

– Oui, on dirait que ces lignes ont été tracées par un enfant sachant à peine former ses lettres et qui aurait cherché chaque mot dans un dictionnaire.

 

– Bah ! c'est probablement bien plus simple que vous ne l'imaginez. C'est tout bonnement quelque riche étranger, quelque industriel ou quelque excentrique, qui veut m'employer dans une de ses usines ou acheter mes futures découvertes.

 

– Oui, vous avez raison peut-être.

 

– Si cela est, vous avouerez que j'ai de la chance. Je me demandais déjà ce que j'allais devenir.

 

Mistress Hobson avait allumé les becs de gaz, car le brouillard était devenu tellement intense qu'il était absolument impossible de rien distinguer.

 

– Il n'est que quatre heures, dit Ralph Pitcher. Si vous voulez accepter mon invitation, nous dînerons ensemble en compagnie de ma mère.

 

– Entendu, dit Robert Darvel ; ce brouillard exhale un ennui funèbre. Je suis vraiment charmé, avant d'aller à mon mystérieux rendez-vous, de passer une bonne soirée à discuter de science et d'histoire naturelle, avec un ami que je n'ai pas vu depuis tant d'années.

 

II CHEZ RALPH PITCHER

 

Ralph Pticher occupait, non loin de la taverne, dans une rue sombre aboutissant aux quais, une boutique étroite et basse, et tout encombrée d'animaux empaillés, de volumes et de minéraux. Des oiseaux de proie et des lézards se balançaient au plafond. Sur un établi, où traînaient des pinces, des scalpels et des rouleaux de fils d'archal, Robert aperçut une boîte à compartiments remplie d'yeux de verre, de toutes les grandeurs et de toutes les couleurs ; une étrange odeur flottait dans l'étroit réduit éclairé d'un seul bec de gaz, dont la lueur projetait sur les murs les ombres grimaçantes des échassiers et des sauriens.

 

Robert Darvel fut présenté à mistress Pitcher, une vieille petite dame, au profil anguleux et sec, au menton pointu, si jaune et si ratatinée qu'elle ressemblait, avec ses yeux noirs et brillants comme ceux d'un merle, à quelque singulier oiseau, empaillé et monté sur des fils de fer, auquel on serait parvenu à rendre la vie et le mouvement par un procédé spécial. Ses menottes sèches, aux ongles acérées comme des griffes aux mouvements fébriles, presque mécaniques, complétaient l'illusion.

 

Mistress Pitcher fit un cordial accueil à l'ami de son fils, et bientôt le couvert fut dressé sur une nappe bien blanche, dans la salle du fond ; la bière brune moussa dans des cruches de grès, l'eau du thé chanta dans la bouilloire, un ample morceau de saumon fumé, d'abord sacrifié à l'appétit des convives, fit bientôt place à un pâté de mouton à l'écossaise et à d'autres mets substantiels.

 

Les deux amis dînèrent gaiement, en parlant de leurs chasses et de leurs aventures, et en faisant mille projets pour l'avenir.

 

Quand le dessert eut été enlevé, mistress Pitcher, avec de petits gestes menus et vifs, apporta le tabac blond dans un curieux pot de Hollande ventru et doré, d'aspect débonnaire, avec l'eau chaude et le whisky pour les grogs.

 

Le poêle de faïence bourré jusqu'à la gueule ronflait majestueusement, dominant le beuglement des sirènes à vapeur, le sifflement déchirant des locomotives dans les brumes lointaines de la nuit.

 

Il régnait dans la petite pièce une atmosphère de tiédeur, de bien-être paisible et d'accueillante bonhomie dont Robert se sentit tout réconforté.

 

L'avenir lui apparut sous des couleurs favorables. Il sourit en regardant son ami Pitcher qui venait d'allumer une longue pipe d'écume et lançait d'énormes volutes de fumée en clignant de l'œil d'un air de béatitude.

 

En le considérant plus attentivement, avec son teint rouge brique et ses sourcils légèrement obliques, il lui trouva une ressemblance avec les figures solennelles et raides peintes sur les tombeaux de l'ancienne Égypte.

 

Son imagination se divertit à penser que Ralph était peut-être le descendant de ces générations d'embaumeurs qui avaient confit dans l'asphalte et les gommes odoriférantes ces millions d'ibis, de crocodiles et d'ichneumons qu'on retrouve encore aujourd'hui symétriquement alignés dans les hypogées.

 

Cette idée extravagante amusa beaucoup Pitcher.

 

– Hum ! fit-il en riant, la race aurait beaucoup dégénéré, depuis ces Égyptiens, qui étaient des personnages sacrés, des espèces de prêtres, jusqu'à moi, pauvre « taxidermiste » qui ne rougis pas de rendre les apparences de la vie au serin hollandais ou au caniche favori de mainte vieille lady…

 

Le naturaliste était retombé dans le silence ; puis, ses pensées prenant brusquement un autre cours :

 

– À propos, dit-il tout à coup d'un air un peu embarrassé, je tiens à vous dire une chose… Vous devez avoir besoin d'argent ; si, en attendant que vous ayez trouvé quelque chose de sûr, vous vouliez accepter… Si, par exemple, cinquante ou cent livres…

 

– Je vous remercie, murmura Robert, très touché de la cordialité de l'offre ; très sincèrement, je n'ai besoin de rien en ce moment. Si jamais je me trouvais réellement gêné, je n'hésiterais pas à m'adresser à vous. Ne sais-je pas que vous êtes un ami dévoué, Ralph, un excellent ami ?…

 

– Tant pis, reprit l'autre avec une grimace mécontente, cela m'eût fait plaisir et cela ne m'eût dérangé en rien. Depuis mon dernier voyage, je suis suffisamment riche pour lâcher la taxidermie quand cela me conviendra.

 

– Je croyais pourtant… objecta l'ingénieur.

 

– Oui, cela est vrai, du temps de nos chasses dans la jungle, je n'étais pas brillant. Il a suffi d'une seule nuit pour changer tout cela.

 

– Une seule nuit ? répéta Robert avec surprise.

 

– Oui ; mais, au fait, je ne vous ai pas raconté cela, l'aventure est assez extraordinaire par elle-même.

 

« Peu de temps après notre séparation, je fis la rencontre d'un ancien officier de marine, nommé Slud, que son goût pour la chasse et les aventures avaient poussé à donner sa démission.

 

« Jamais je n'ai connu personne d'aussi robuste et d'aussi adroit que ce pauvre garçon ; nous ne tardâmes pas à devenir des compagnons inséparables.

 

« Slud connaissait à merveille tout le versant indien de l'Himalaya, où il avait chassé le tigre, l'éléphant et le yack sauvage.

 

« Il me fit de si enthousiastes descriptions des animaux inconnus, non classés, qui habitaient les gorges sauvages du Népal, que je me décidai à entreprendre avec lui une expédition dans ces déserts.

 

« Je passe sous silence les péripéties ordinaires de ces sortes de voyage – bivouacs dans ces temples en ruine qu'a si merveilleusement décrits Rudyard Kipling, traversée de ces marécages verdoyants qui semblent ne devoir jamais finir, rencontres de fauves et de reptiles ou de Thugs étrangleurs pires encore, toute la féerie millénaire de ce vieux monde hindou sur lequel, comme sur un bloc de granit, les dents d'acier du léopard britannique s'émoussent ou se cassent, quoi qu'on en ait dit.

 

« Mais j'arrive au fait.

 

« Trois semaines environ après avoir quitté la jungle du sud, nous atteignîmes une forêt de cèdres noirs qui paraissaient interminables.

 

« Ce ne fut qu'après deux journées de marche que nous découvrîmes, à la nuit tombante une avenue de gigantesques éléphants de pierre, à l'extrémité de laquelle se profilaient les coupoles d'un temple ; nous pensions être arrivés à une de ces ruines qui, comme Angkor ou Eléphanta, couvrent plusieurs kilomètres carrés et qui sont abandonnées depuis des siècles.

 

« Grande fut notre surprise en apercevant, au-dessus des dômes et des minarets, le clocher surmonté d'un paratonnerre et d'un coq doré d'une église construite dans le style du XVIIIe siècle.

 

« Nous jugeâmes que les missionnaires qui s'étaient installés là nous accorderaient sans doute l'hospitalité ; nous avançâmes hardiment.

 

« Mais, comme nous franchissions le seuil de la première cour, une troupe d'hommes au crâne rasé, aux longues robes gris cendré, se rua sur nous ; malgré nos protestations véhémentes, nous fûmes garrottés, bâillonnés.

 

« Les plus vigoureux de nos ravisseurs nous chargèrent sur leurs épaules ; à travers un dédale de couloirs compliqués et d'escaliers, nous fûmes transportés dans une grande pièce mal éclairée, jetés sans cérémonie sur une litière de feuilles de maïs.

 

« Un des hommes au crâne rasé coupa nos liens, enleva les tampons de laine qui nous bâillonnaient, un autre plaça devant nous une calebasse de riz cuit à l'eau et une cruche d'eau, puis la porte massive grinça sur ses gonds et nous entendîmes assujettir à l'extérieur les verrous et les barres.

 

« Tout cela s'était passé si vite que nous demeurâmes quelque temps stupides d'étonnement.

 

« Ce fut Slud qui rompit le premier le silence ; il en avait, comme on dit, vu bien d'autres.

 

« – Voilà qui est drôle, mon pauvre Pitcher, me dit-il avec une ironie pleine d'humour ; voilà notre logement et notre nourriture assurés pour quelques temps. Qu'en dites-vous ?

 

« – Je ne suis pas disposé à rire, master Slud, répliquai-je avec mauvaise humeur. En admettant que ces coquins nous relâchent bientôt – ce qui n'est pas sûr -, ils ne nous rendront certainement ni nos armes, ni nos peaux, ni tout notre matériel… Je suis désespéré…

 

Slud parut touché de mon chagrin.

 

« – Un peu plus de sang-froid, que diable, mon vieux Pitcher, murmura-t-il ; ces gens-là n'ont pas l'air terrible, puisqu'ils nous donnent à manger. Ce sont des bouddhistes qui, par définition, ont horreur de répandre le sang. Voilà déjà une constatation rassurante…

 

« – Des bouddhistes ! Cependant, ce clocher, avec cette croix et ce coq doré ?

 

« – Parfaitement, le temple, qui a au moins deux mille ans d'existence, est de construction brahmanique ; au XVIIIe siècle, les missionnaires jésuites, alors très nombreux, ont chassé les brahmes et construit l'église et, à leur tour, ils ont cédé la place aux bouddhistes…

 

« Slud acheva de me réconforter par toutes sortes de raisonnements spécieux et, après avoir partagé fraternellement notre portion de riz (nous mourrions de faim), nous étudiâmes la topographie de notre prison, avant que le soleil fût tout à fait couché.

 

« C'était une pièce semi-circulaire d'où nous conclûmes qu'elle devait occuper le demi-étage d'une tour, une seule meurtrière placée très haut l'éclairait, laissant dans l'ombre les deux angles extrêmes. Avec la paille de maïs qui nous tenait lieu de lit, un escabeau et quelques couvertures composaient tout le mobilier. Les murailles avaient six pieds d'épaisseur, la porte était massive et nous ne possédions aucune espèce d'outil capable d'en venir à bout.

 

« Nous remîmes à plus tard toute espèce de projet d'évasion et nous dormîmes cette nuit-là d'un sommeil accablé.

 

« La journée du lendemain se passa tristement, sans vivres et sans nouvelles. Sur le soir, un bonze aux longues oreilles, au sourire d'une béatitude idiote nous apporta notre ration et se retira sans avoir daigné répondre à aucune des questions de Slud, qui parlait assez correctement le dialecte de cette partie de l'Inde pour le questionner.

 

« Les jours suivants s'écoulèrent de même, sans amener aucun changement, aucun espoir même de changement à notre lamentable situation. Nous tombions, petit à petit, à un découragement profond.

 

« À des heures régulières, chaque jour, le vacarme des cloches et des gongs nous annonçait la célébration des offices bouddhiques.

 

« L'incertitude où nous étions sur les raisons de cette inexplicable détention jetait Slud dans de véritables accès de rage. Nous étions en proie à cette oisiveté forcée des captifs, à ce désœuvrement inquiet qui sont une des pires tortures, le spleen nous gagnait.

 

« – Cela ne peut pas durer, me dit Slud un soir, il faut essayer quelque chose…

 

« – Quoi ? fis-je mélancoliquement.

 

« – Je ne sais pas. Mais tout est préférable à cette captivité ignominieuse. Mieux vaut mourir en nous défendant courageusement que de pourrir dans ce trou.

 

« J'approuvai Slud et nous nous mîmes à chercher une idée.

 

« – Je ne vois qu'un moyen, déclarai-je attendre qu'il soit nuit, assommer – je dis assommer et non pas tuer, il y a une nuance – le bonze aux longues oreilles, gagner le sommet de la tour et de là nous laisser glisser en bas.

 

« Slud applaudit à mon idée, d'autant plus qu'il n'en voyait aucune autre de pratiquement réalisable. Nous trompâmes notre impatience, en attendant le soir, en nous occupant à tresser avec nos couvertures une corde solide, capable de supporter le poids de nos deux corps et nous en éprouvâmes la résistance en tirant dessus de toutes nos forces.

 

« Nous étions horriblement énervés un orage qui s'amassait lentement au-dessus des bâtiments du monastère ajoutait à notre fièvre.

 

« L'air qui pénétrait par l'unique meurtrière de notre prison était embrasé comme s'il se fût exhalé de la gueule ardente d'un four. Nous nous en consolâmes en pensant que l'orage seconderait peut-être nos projets.

 

« Nous attendîmes avec angoisse la quotidienne visite du bonze, les heures s'écoulaient avec une impitoyable lenteur.

 

« Nous étions palpitants d'émotion lorsque enfin nous entendîmes grincer les verrous et les barres.

 

« Le bonze entra, souriant comme de coutume, de ce même sourire niais et béat qui avait le don de m'exaspérer.

 

« Il se pencha pour déposer à terre la calebasse de riz et la cruche.

 

« Mais, à ce moment, Slud fit tournoyer l'escabeau au-dessus du crâne rasé, il y eut un bruit mou de chair aplatie, d'os broyés ; le bonze gisait à terre, assommé, sans avoir eu le temps de pousser un cri.

 

« Nous ne nous attardâmes pas à voir s'il était mort ou vivant.

 

« Sans un mot, nous prîmes ses clefs et nous l'enfermâmes à notre place.

 

« Il faisait maintenant complètement nuit ; nous commençâmes l'ascension de l'escalier et nous gravîmes sans encombre une trentaine de marches.

 

« Nous allions atteindre la plate-forme, lorsque Slud, qui marchait le premier, aperçut à la lueur d'un éclair un autre bonze accroupi, dans une immobilité complète, près des créneaux sculptés de lotus.

 

« Nous nous hâtâmes de battre en retraite.

 

« Nous étions désespérés.

 

« Slud crispait les poings rageusement, avec le geste de jeter du haut en bas de la tour le religieux toujours immobile. Je tremblais qu'il ne mît cette idée à exécution.

 

« Mais, avant que j'eusse pu le retenir, il s'était élancé, il rampait doucement sur la plate-forme dans la direction du bonze.

 

« Je le suivis, prêt à prendre sa défense.

 

« À ce moment, un grand éclair silencieux déchira le ciel, nous montrant la face de notre ennemi crispée par une grimace extatique.

 

« Il était sans doute en proie à un de ces sommeils à demi cataleptiques auxquels sont sujets ces sortes d'ascètes.

 

« Je respirai.

 

« Nous n'aurions donc pas besoin de recourir à la violence, il suffirait de ne pas éveiller le dormeur.

 

« Slud, maintenant plus calme, fut de mon avis et nous commençâmes immédiatement nos préparatifs.

 

« Je déroulai la corde que nous avions fabriquée et que je portais autour des reins et je l'attachai solidement à un des créneaux sculptés, puis la descente commença.

 

« Je demandai à passer le premier ; je savais Slud très sujet au vertige et sa nervosité était encore augmentée par les effluves orageux ; le poids de mon corps, en augmentant la tension de la corde et en diminuant le balancement, rendrait à mon compagnon la descente plus aisée.

 

« Une autre cause d'inquiétude, c'était de savoir ce que nous allions trouver au pied de la tour : un fossé, une cour intérieure, le toit d'un temple ? Les ténèbres ne nous permettaient de rien discerner ; la lueur intermittente des éclairs ne nous montrait qu'un chaos de bâtiments disparates.

 

« D'abord, tout alla bien ; d'après mon conseil, Slud descendait en fermant les yeux et s'applaudissait de cette précaution.

 

« Mais, tout à coup, je poussai un cri terrible.

 

« J'étais arrivé à l'extrémité de la corde ! Au-dessous de moi, mes pieds se balançaient dans le vide ; j'avais failli glisser dans l'abîme !

 

« – La corde est trop courte, murmurai-je d'une voix étranglée d'angoisse.

 

« – De combien ? bégaya Slud.

 

« – Je ne sais pas… De beaucoup trop pour que nous puissions nous laisser tomber.

 

« À ce moment, un formidable coup de tonnerre retentit, nous enlevant le peu de sang-froid qui nous restait.

 

« J'entendis, au-dessus de moi, la voix dolente de Slud :

 

« – Le vertige !… Je le sens, balbutia-t-il, ma tête tourne…

 

« – Il faut que je lâche la corde…

 

« – J'aime mieux cela.

 

« – Je vais tout lâcher !… C'est plus fort que moi…

 

« – Au nom de Dieu ! mon cher Slud, ne faites pas cela ! m'écriai-je. Je vous en supplie, soyez courageux.

 

« – Je ne puis pas.

 

« Et sa voix était comme cassée.

 

« Je l'entendais claquer des dents. Je sentais les trépidations de la corde agitée par ses mains convulsives. Ce fut quelques secondes d'épouvantable angoisse. J'étais à bout de force, je sentais mes poignets s'engourdir, j'étais moi-même tenté de tout abandonner, de sauter dans le gouffre ténébreux, de me laisser glisser dans la mort.

 

« On vit toute une existence, dans ces moments-là.

 

« Je me suis souvent demandé comment mes cheveux n'avaient pas blanchi d'un seul coup pendant les effroyables moments que nous avons passés au flanc de la vieille tour bouddhiste sculptée de monstres grimaçants…

 

– Comment fîtes-vous ? interrompit impatiemment l'ingénieur, gagné par l'émotion du narrateur.

 

Ralph Pitcher continua, après quelques instants de silence :

 

– J'allais me laisser tomber lorsqu'il me vint une inspiration désespérée, quasi folle.

 

« – Écoutez, dis-je à Slud, il reste un moyen suprême.

 

« – Lequel ?

 

« – Je vais remonter, je vais retourner dans notre cellule.

 

« – Il y reste encore des couvertures, je vais les découper en lanières, fabriquer un bout de corde supplémentaire.

 

« – Mais c'est insensé ! râla le malheureux.

 

« – Et moi ! que deviendrai-je ?

 

« – Est-ce que je suis capable d'attendre encore une minute ?

 

« – Quand vous reviendrez si vous avez la chance de revenir vous ne me retrouverez plus.

 

« – J'aurai lâché prise !

 

« Et il ajouta, avec un accent qu'il me semble toujours entendre :

 

« – Cela vaut mieux d'ailleurs. Vous avez raison, Ralph. Laissez-moi mourir.

 

« – Je ne l'entends pas ainsi ! m'écriai-je, gagné d'une colère.

 

« – Je ne me sauverai pas seul, je vous le jure !

 

« – Allons, Slud, remontez de cinq ou six mètres.

 

« – À quoi bon ?

 

« – Mais vous ne comprenez donc pas ? Je vais vous attacher solidement à la corde avec la corde elle-même !

 

« – Obéissez sans discuter !

 

« – Comme cela, vous pourrez attendre mon retour.

 

« Slud se hissa quelques mètres plus haut, comme je le lui demandais, mais avec une extrême difficulté. Je tremblais à chaque instant qu'il ne dégringolât sur moi et ne m'entraînât dans l'abîme. Mais l'espoir que je venais de faire luire à ses yeux lui donna la force de dominer ses nerfs.

 

« Sitôt que je jugeai la longueur suffisante, je coupai la corde au-dessous de moi.

 

« Avec le tronçon ainsi obtenu, j'attachai solidement Slud sous les aisselles à la corde principale ; puis, lui mettant un pied sur les épaules, je commençai à remonter, dans un tel état de surexcitation violente que je ne sentais plus la fatigue, que je ne voyais pas les monstres de granit penchés sur moi me regarder avec leurs hideuses faces de démons.

 

« Mais, comme je mettais le pied sur la plate-forme de la tour, il m'arriva quelque chose de terrible.

 

« Je me trouvai en face du bonze, maintenant parfaitement réveillé.

 

« Il était d'ailleurs, je pense, tout aussi effrayé que moi en voyant un homme surgir brusquement à ses côtés, comme s'il eût été apporté là par un coup de tonnerre.

 

« Je ne lui laissai pas le temps de revenir de son ébahissement.

 

« Je lui sautai à la gorge, je le terrassai et je l'étranglai à moitié ; la soudaineté de mon attaque avait été tellement irrésistible qu'il n'avait poussé qu'une sorte de grognement ; j'achevai de l'étourdir d'un coup de poing à renverser un bœuf, j'avais le passage libre.

 

« Je me ruai vers la cellule qui nous avait servi de prison, tellement heureux, tellement orgueilleux de mon triomphe, que je riais aux éclats, nerveusement. Je suis sûr qu'à ce moment j'étais à deux doigts de la folie…

 

« Mais une horrible déconvenue m'attendait : dans mon exaltation, dans ma joie délirante, je n'avais plus songé que c'était Slud qui avait la clef !

 

« Cette fois, ma force de résistance était à bout, je tombai affaissé sur les marches de l'escalier, toute mon énergie s'était envolée. Je n'étais même plus capable d'associer deux idées, je divaguais ; un instant, j'oubliai même le malheureux Slud que j'avais lié au-dessus de l'abîme et qui ne pouvait, sans moi, ni remonter ni descendre.

 

« Puis je me mis à pleurer à chaudes larmes ; à ce moment, un enfant eût eu raison de moi.

 

« Je demeurai longtemps couché sur la pierre, dans l'anéantissement le plus profond, le plus entier.

 

« Ce fut l'idée de Slud, que je ne pouvais abandonner ainsi, qui me rendit le courage de continuer la lutte.

 

« J'essuyai mes larmes et, assis sur la pierre, je me mis à chercher l'impossible moyen de salut, comme un écolier qui peine sur un insoluble problème.

 

« Mais tout à coup je poussai un cri non, un hurlement de joie. J'avais trouvé. Et comme cela était simple, facile ! Comment n'y avais-je pas songé plus tôt ?

 

« Je remontai précipitamment jusqu'à la plate-forme de la tour.

 

« J'allai vers le bonze que je venais de mettre en si piteux état et je commençai par le bâillonner, pour lui ôter toute possibilité d'appeler au secours si jamais il avait quelque velléité de revenir à la vie ; puis je le dépouillai de sa longue robe gris cendré, d'une sorte de tunique qu'il portait en dessous et d'un lambeau de couverture qui lui tenait lieu de manteau, je le laissai nu comme un ver.

 

« Avec tous ces matériaux, je me mis au travail, il me fallait une corde, c'était le bonze qui allait en faire les frais ; j'avais là sous la main une provision d'excellent drap dont j'appréciai tout de suite la solidité.

 

« J'ai oublié de vous dire que j'avais un couteau dérobé au bonze geôlier et qui m'avait déjà servi à couper la corde pour attacher Slud ; je commençai aussitôt à découper la robe gris cendré en longues lanières que je nouai bout à bout.

 

« Je travaillais à la lueur des éclairs avec une activité fébrile, une prestesse incroyable. Un moment, je vis le coq du clocher, que j'apercevais alors très nettement en face de moi, illuminé d'une sorte d'auréole fulgurante.

 

« Presque en même temps, un gémissement lamentable monta des profondeurs du gouffre.

 

« C'était Slud qui m'appelait à l'aide.

 

« Dans ma précipitation, je n'avais pas assez serré la corde. Sous le poids de son corps, les nœuds se défaisaient peu à peu, il les sentait lentement glisser.

 

« Je ne pouvais deviner cela, je n'en étais pas moins affolé par ce lugubre appel auquel la prudence m'interdisait de répondre. Mais je me hâtais avec une inconcevable ardeur ; la corde s'allongeait à vue d'œil sous mes doigts inquiets.

 

« Enfin, elle fut prête, je la roulai autour de ma ceinture et je me laissai glisser le long de l'ancienne corde avec l'angoisse qu'il fût arrivé à Slud quelque malheur que je ne pouvais prévoir.

 

« J'arrivai à temps.

 

« Le tronçon de corde s'était tout à fait dénoué.

 

« Slud ne se maintenait plus que par ses doigts crispés. Je nouai un peu au-dessus de lui le nouveau câble à l'ancien et notre périlleuse descente recommença.

 

« – Vous avez eu bien tort de remonter, me dit tout à coup Slud.

 

« – Comment cela ?

 

« – J'aurais dû y songer plus tôt, nos vêtements auraient suffi pour allonger la corde…

 

« Dans la minute même où il prononçait ces paroles, mes pieds touchaient un sol humide et gazonné.

 

« – Bah ! dis-je en riant, ce qui est fait est bien fait, je crois que cette fois nous y sommes.

 

« Une minute après, il prenait pied à mes côtés ; nous nous embrassâmes avec transport, nous étions ivres de joie. Pourtant, nous étions loin d'être sauvés.

 

« La lueur des éclairs nous fit voir que l'endroit où nous avions atterri – je peux dire si miraculeusement – était une sorte de fossé humide et marécageux, situé entre les fondations de la tour et celles de l'église des Pères jésuites. Aux deux extrémités, il était barré par de fortes grilles, et devait sans doute communiquer avec les canaux qui entouraient le temple, comme cela se rencontre dans beaucoup d'édifices du même genre.

 

« Nous reconnûmes que nous n'étions guère plus avancés qu'avant de sortir de notre cachot.

 

« Ce fut Slud, maintenant qu'il était délivré des affres du vertige, il avait repris toute son imaginative, toute sa perspicace lucidité qui découvrit, à demi dissimulée par une touffe de nymphéas, une ouverture voûtée où il devait nous être possible de marcher en nous courbant un peu.

 

« – Voilà le salut, déclara-t-il, nous sommes certains, en nous cachant là, d'abord de n'être pas découverts, ensuite d'arriver presque infailliblement à l'air libre.

 

« – Mais, objectai-je timidement, si nous nous perdons dans des souterrains inextricables…

 

« Il haussa les épaules avec impatience.

 

« – Ce n'est pas un souterrain, cela, fit-il, c'est l'entrée d'un égout, nous sommes forcés de trouver une issue vers l'extérieur.

 

« D'ailleurs, essayons.

 

« Je ne répliquai plus, nous nous engageâmes sous la voûte basse.

 

« J'avais cédé sans trop de résistance parce que je comptais sur l'obscurité pour arrêter cette marche imprudente, je fus complètement déçu dans cette prévision.

 

À peine avions-nous fait quelques pas que je poussai un cri de stupeur. À perte de vue, les parois, le sol et la voûte du souterrain étaient éclairés par une lumière verdâtre, une sorte de phosphorescence très douce.

 

« Slud triompha bruyamment :

 

« – Je ne m'y attendais pas, s'écria-t-il, mais cela tombe à merveille. Savez-vous ce que c'est que cette lumière ?

 

« – Ma foi, non, avouai-je humblement.

 

« – Surtout, ne croyez pas à quelque miracle de Cakya-Mouni !

 

« Ce sont tout bonnement des animalcules phosphorescents, l'éclairage de l'avenir.

 

« Il trépidait d'enthousiasme.

 

« – Edgar Poe avait déjà songé à cela, reprit-il, quand, dans la Maison Usher, un de ses plus beaux contes, il parle de cette lumière incompréhensible qui baigne les parois du souterrain.

 

« Maintenant, les microbes lumineux très communs, d'ailleurs, surtout à ces latitudes sont parfaitement décrits, classés, catalogués.

 

« Tout laboratoire qui se respecte en possède quelques bocaux.

 

« J'avoue que j'étais émerveillé. Nous continuâmes notre chemin à cette lueur fantastique, qui ne faisait défaut à certains endroits que pour phosphorer plus brillamment un peu plus loin.

 

« Slud constata avec un certain étonnement que le sol allait en montant et que le couloir semblait s'élargir à mesure que nous avancions.

 

« Au bout d'une centaine de pas, nous pouvions marcher sans nous courber ; un peu plus loin, nous arrivâmes à une sorte de carrefour ; le souterrain se divisait en deux branches, l'une déclive, l'autre ascendante ; nous étions fort embarrassés pour faire un choix. Ce fut, comme il arrivait souvent, Slud, qui d'autorité, trancha la question :

 

« – La branche descendante, décida-t-il, ne nous mènerait sans doute qu'à quelque étang, plein de crocodiles et de serpents d'eau c'est l'autre qu'il faut prendre.

 

« Je le suivis sans objection ; Slud avait une telle influence sur moi que j'étais rarement d'un avis différent du sien ; mais, au bout de très peu de temps, nous eûmes la désagréable surprise de voir les phosphorescences diminuer, puis disparaître complètement ; l'humidité chaude des bas-fonds était sans doute nécessaire aux animalcules lumineux.

 

« Tâtant les mûrs, ne plaçant nos pieds que l'un après l'autre – j'avais toujours présentes à l'esprit des histoires d'oubliettes -, nous fîmes encore un peu de chemin.

 

« Slud n'était pas content, il grommelait sourdement contre ce féerique éclairage si commode et qui tout à coup nous laissait en plan, je pressentais qu'il n'allait pas tarder à rebrousser chemin.

 

« – Halte ! cria-t-il tout à coup.

 

« Bon, pensais-je, ça y est, nous allons revenir sur nos pas, et je demandai à haute voix :

 

« – Qu'y a-t-il donc, mon cher Slud ?

 

« – Impossible d'aller plus loin… la galerie ne se continue pas, c'est un cul-de-sac, une impasse.

 

« – Alors, nous revenons ?

 

« – Pas du tout… Venez donc m'aider !

 

« Je m'approchai.

 

« Dans les ténèbres, je sentis qu'il me mettait en main un gros anneau de fer, glacial et rugueux, en même temps qu'il m'invitait à tirer de toutes mes forces.

 

« Et, comme je tâtonnais avec une certaine hésitation…

 

« Vous ne comprenez donc pas ? fit-il avec vivacité. Nous sommes certainement devant une porte secrète dont il s'agit de faire jouer les ressorts ; le couloir que nous venons de suivre n'aurait pas de raison d'être sans cela. Tirez ! Mais tirez donc !

 

« Et, pour me donner l'exemple, il avait empoigné l'anneau et il tirait de toutes ses forces. Je joignis mes efforts aux siens ; mais, tout d'abord – à voir le peu de résultat que nous obtenions -, je pensai que nous nous étions attelés à quelque anneau scellé dans le roc. Cette opinion timidement émise eut le don d'exaspérer Slud.

 

« – Bien sûr, hurla-t-il, que l'anneau est scellé dans le roc !

 

« Ce n'est pas difficile à voir !

 

« Mais vous n'avez donc jamais visité de temple hindou, pour ignorer que presque toutes les portes secrètes des cryptes sont faites de pierres pivotantes, si bien équilibrées qu'un léger heurt les déplace et que, d'elles-mêmes, elles reprennent leur position… Mais tirez donc !

 

J'obéissais, mais c'était plutôt pour donner satisfaction à Slud ; tout le résultat qu'on pouvait attendre d'un labeur aussi fallacieux, c'était que l'anneau – que ses rugosités me révélaient passablement rouillé – nous restât dans les mains en nous envoyant les quatre fers en l'air.

 

« Aussi ma surprise fut-elle à son comble lorsque, après un grincement mélancolique, le roc pivota brusquement sur lui-même, découvrant une baie étroite et vaguement éclairée, exactement comme Slud l'avait annoncé.

 

« Nous nous empressâmes de pénétrer par cet huis miraculeusement entrebâillé.

 

« Hein ! qu'en dites-vous ? fit Slud d'un ton de supériorité écrasant.

 

« Je rendis hommage comme toujours au flair étonnant de mon compagnon et nous marchâmes cette fois sous une voûte spacieuse qu'éclairait cette lumière vague et comme lointaine dont j'ai parlé.

 

« Mais il était dit que nous devions marcher de surprise en surprise. À peine avions-nous fait trois pas que nous débouchâmes dans une vaste crypte, une vraie cathédrale souterraine, creusée à même le flanc du roc vif. Les batailles des dieux et des monstres du Mahabharata se déroulaient en gigantesques bas-reliefs sur les murs. De la voûte creusée en dôme pendait une énorme lanterne de corne, comme on en fabrique au Thibet. C'est de là que s'épandait cette lueur embrumée et molle que nous avions tout d'abord aperçue. L'imperceptible mouvement – dû sans doute à l'aspiration d'invisibles prises d'air – dont elle était agitée, faisait danser de grandes ombres mouvantes sur les murs et frissonner des ombres accroupies dans les coins sombres. Nous demeurâmes quelque temps silencieux. Je n'ai jamais vu d'endroit plus solennel que ce sanctuaire souterrain ; j'eus l'impression accablante de toute la masse des temples, de toute la suite des siècles et des générations qui pesaient au-dessus de ma tête.

 

« Slud m'arracha brusquement à cette contemplation non exempte d'une terreur que je sentais grandir d'instant en instant. De son bras étendu, il me montrait un colossal Bouddha de bronze accroupi dans la pose hiératique entre les hauts brûle-parfums. Je remarquai alors une chose qui tout d'abord m'avait échappé le dieu, quinze à vingt fois grandeur nature, avait de larges prunelles étrangement étincelantes.

 

« – Mais vous ne voyez donc pas, clama Slud, éperdu, ce sont des diamants, il a des yeux de diamant !

 

« Regardez ces feux qu'ils jettent au moindre balancement de la lanterne !

 

« Il n'y a pas moyen de s'y tromper.

 

« Je ne crois pas qu'il existe dans l'univers entier une troisième pierre aussi belle !

 

« Le Kohinoor, le Sancy, ne sont à côté que des cailloux ridicules.

 

« Il gesticulait, il gambadait, il perdait la tête.

 

« – Ha ! ha ! ricana-t-il, messieurs les bonzes, vous allez nous donner une jolie indemnité pour notre détention illégale dans votre tour !

 

« À nous les prunelles du vieux Bouddha !

 

« Et d'abord, je veux leur donner nos noms.

 

« L'un s'appellera le Ralph, l'autre le Slud, c'est un moyen comme un autre de passer à la postérité.

 

« Qu'en dites-vous, mon vieux Ralph ?

 

« – Je dis, répliquai-je avec un sang-froid qui le stupéfia, que vous n'avez pas tout vu.

 

Regardez ce qu'élève le Bouddha dans sa main droite.

 

« – Eh ! pardieu, c'est un lotus !

 

« – Vous n'y êtes pas, c'est bel et bien une clef, une énorme clef, pendant que la main gauche abaissée vers le sol s'appuie sur un coffre de bronze que j'avais d'abord pris, tant il est vaste, pour un petit autel…

 

« Nul doute que la clef n'ouvre le coffre.

 

« Nous avons sûrement mis la main sur un des trésors secrets du grand lama, confié à la garde du dieu lui-même !

 

« La joie de Slud, à cette révélation, ne connut plus de bornes.

 

« – Le trésor viendra après les diamants !

 

« – Hurrah ! Tout va bien !

 

« – Donnez-moi, le couteau, Ralph ; je veux avoir la gloire de les détacher moi-même.

 

« – Voulez-vous que je vous aide ?

 

« – Inutile… Vite le couteau.

 

« Je le lui donnai et il sauta d'un bond sur l'autel. Il y eut alors un terrible grondement de tonnerre ; mais Slud avait déjà escaladé le bras, puis l'épaule du dieu. Debout sur l'épaule, il fouillait l'orbite gauche.

 

« Il y eut un crissement de métal.

 

« – Et d'un ! hurla-t-il triomphalement en brandissant la pierre et il passa sur l'autre épaule.

 

« Était-ce une illusion ? Mais il me sembla que le Bouddha avait froncé ses sourcils de bronze, le sourire paisible de sa face éborgnée me parut plein de menaces.

 

« Slud mit un certain temps à arracher la seconde prunelle. Mais, lorsqu'il y parvint, la foudre éclata avec une si fracassante horreur que je crus que les étages du vieux temple s'écroulaient. La lanterne dansa au bout de son câble ; les images monstrueuses des Devas et des Asparas, des serpents ailés et des dieux zoocéphales eurent un mouvement pour quitter les bas-reliefs et allongèrent des têtes menaçantes. Il me sembla que la face auguste du dieu maintenant aveugle s'entourait d'une auréole livide.

 

« Slud lui-même, surpris par la commotion, perdit pied et glissa ; s'il ne se fût rattrapé et cramponné à un des ornements du diadème de l'idole, il fût tombé, fût allé s'ouvrir le crâne sur le pavé du sanctuaire. Mais il ne fit que rire de cet accident.

 

« – Je crois, déclara-t-il, que le Bouddha veut m'impressionner avec ses coups de tonnerre. Nous ne sommes pourtant pas quittes. Maintenant, au trésor !

 

« Il avait mis les diamants dans sa poche et il descendait avec précaution.

 

« Pour moi, je demeurai à la même place, envahi d'une sourde terreur qu'augmentaient les ombres flottantes qui semblaient douer les murailles d'un frémissement de vie. Les gongs suspendus autour de l'autel répétaient encore le mugissement du tonnerre, et je discernai nettement dans ces voix de bronze de menaçantes intonations. J'avais le cœur serré d'un affreux pressentiment et je vis bien que Slud partageait cette impression, car il ne riait plus, il ne plaisantait plus.

 

«, Ce fut silencieusement qu'il prit la clef dans la main de l'idole et qu'il la fit entrer dans la serrure, puis se retenant d'une main à un câble qui pendait de la voûte et, s'arc-boutant, il se mit en devoir d'ouvrir. Il y eut un bruit sec de déclic, le couvercle de la caisse se dressa, en même temps que, par un mécanisme savamment combiné, le dieu relevait sa main protectrice.

 

« Mais alors, comment vous dire l'effroyable catastrophe ? Le Bouddha, avec son terrible sourire, m'apparut dans un océan de flammes fuligineuses qui dardaient comme des serpents leurs langues bleuâtres jusqu'à mes pieds !

 

« À la place de Slud disparu, un génie au visage d'or, au torse d'or, s'agitait au milieu du brasier…