
Colette
LA CHATTE
(1933)
Table des matières
À propos de cette édition électronique
Vers dix heures, les joueurs du poker familial donnaient des signes de lassitude. Camille luttait contre la fatigue comme on lutte à dix-neuf ans, c’est-à-dire que par sursauts elle redevenait fraîche et claire, puis elle bâillait derrière ses mains jointes et reparaissait pâle, le menton blanc, les joues un peu noires sous leur poudre teintée d’ocre, et deux petites larmes dans le coin des yeux.
– Camille, tu devrais aller te coucher !
– À dix heures, maman, à dix heures ! Qui est-ce qui se couche à dix heures ?
Elle en appelait du regard à son fiancé, vaincu au fond d’un fauteuil.
– Laissez-le, dit une autre voix de mère. Ils ont encore sept jours à s’attendre. Ils sont un peu bêtes en ce moment-ci, ça se conçoit.
– Justement. Une heure de plus ou de moins… Camille, tu devrais venir te coucher. Et nous aussi.
– Sept jours ! s’écria Camille. Mais nous sommes lundi ! Moi qui n’y pensais plus… Alain, viens, Alain !…
Elle jeta sa cigarette dans le jardin, en alluma une neuve, tria et battit les cartes du poker abandonné et les disposa cabalistiquement.
– Savoir si on l’aura, la voiture, le mignon roadster des enfants, avant la cérémonie !… Regarde, Alain. Je ne le lui fais pas dire ! Il sort avec le voyage, et avec la nouvelle importante…
– Qui ?
– Le roadster, voyons !
Alain tourna la tête, sans soulever la nuque, vers la porte-fenêtre béante d’où venait une douce odeur d’épinards et de foin frais, car on avait tondu les gazons dans la journée. Le chèvrefeuille, qui drapait un grand arbre mort, apportait aussi le miel de ses premières fleurs. Un tintement cristallin annonça que les sirops de dix heures et l’eau fraîche entraient, sur les bras tremblants du vieil Émile, et Camille se leva pour emplir les verres.
Elle servit son fiancé le dernier, lui offrit le gobelet embué avec un sourire d’entente. Elle le regarda boire et se troubla brusquement à cause de la bouche qui pressait les bords du verre. Mais il se sentait si fatigué qu’il refusa de participer à ce trouble, et il ne fit que serrer un peu les doigts blancs, les ongles rouges qui lui reprenaient le gobelet vide.
– Tu viens déjeuner demain ? lui demanda-t-elle à mi-voix.
– Demande-le aux cartes.
Camille recula, esquissa une mimique de clown :
– Pas charrier les Vingt–quatre heures ! Charrier couteaux en croix, charrier sous percés, charrier ciné parlant, Dieu le Père…
– Camille !
– Pardon, maman… Mais pas blaguer. Vingt-quatre heures ! Lui bon petit type, noir gentil messager rapide, valet de pique toujours pressé…
– Pressé de quoi ?
– Mais de parler, voyons ! Songe, il porte les nouvelles des vingt-quatre heures qui suivent et même des deux jours. Si tu l’accompagnes de deux cartes de plus à sa droite et à sa gauche, il prédit sur la semaine qui vient…
Elle parlait vite, en grattant d’un ongle aigu, aux coins de sa bouche, deux petites bavures de fard rouge. Alain l’écoutait sans ennui et sans indulgence. Il la connaissait depuis plusieurs années, et la cotait à son prix de jeune fille d’aujourd’hui. Il savait comme elle menait une voiture, un peu trop vite, un peu trop bien, l’œil à tout et dans sa bouche fleurie une grosse injure toute prête à l’adresse des taxis. Il savait qu’elle mentait sans rougir à la manière des enfants et des adolescents ; qu’elle était capable de tromper ses parents afin de rejoindre Alain, après le dîner, dans les « boîtes » où ils dansaient ensemble ; mais ils n’y buvaient que des jus d’orange parce qu’Alain n’aimait pas l’alcool.
Avant leurs fiançailles officielles, elle lui avait livré, au soleil et dans l’ombre, ses lèvres prudemment essuyées, ses seins, impersonnels et toujours prisonniers d’une double poche de tulle-dentelle, et de très belles jambes dans des bas sans défaut qu’elle achetait en cachette, des bas « comme Mistinguett, tu sais ? Attention à mes bas, Alain ! » Ses bas, ses jambes, voilà ce qu’elle avait de mieux…
« Elle est jolie », raisonnait Alain, « parce qu’aucun de ses traits n’est laid, qu’elle est régulièrement brune, et que le brillant de ses yeux s’accorde avec des cheveux propres, lavés souvent, gommés, et couleur de piano neuf… » Il n’ignorait pas non plus qu’elle pouvait être brusque, et inégale comme une rivière de montagne.
Elle parlait encore du roadster :
– Non, papa, non ! Pas question que je laisse le volant à Alain pendant notre traversée de la Suisse ! Il est trop distrait, – et puis au fond, il n’aime pas vraiment conduire, – je le connais, moi !
« Elle me connaît », répéta Alain en lui-même. « Peut-être qu’elle le croit. Moi aussi je lui ai dit vingt fois « Je te connais, ma fille ! » Saha aussi la connaît. Où est-elle, cette Saha ?
Il chercha des yeux la chatte et s’arracha de son fauteuil, épaule après épaule, et les reins ensuite, et enfin le séant, et descendit mollement les cinq marches du perron.
Le jardin, vaste, entouré de jardins, exhalait dans la nuit la grasse odeur des terres à fleurs, nourries, provoquées sans cesse à la fertilité.
Depuis la naissance d’Alain, la maison avait peu changé. « Une maison de fils unique », estimait Camille, qui ne cachait pas son dédain pour le toit en gâteau, pour les fenêtres du haut engagées dans l’ardoise, et pour certaines pâtisseries modestes, aux flancs des portes-fenêtres du rez-de-chaussée.
Le jardin, comme Camille, semblait mépriser la maison. De très grands arbres, d’où pleuvait la noire brindille calcinée qui choit de l’orme en son vieil âge, la défendaient du voisin et du passant. Un peu plus loin sur un terrain à vendre, dans les cours d’un lycée, on eût pu retrouver, égarés par paires, les mêmes vieux ormes, reliquats d’une quadruple et princière avenue, vestiges d’un parc que le nouveau Neuilly ravageait.
– Où es-tu, Alain ?
Camille l’appelait en haut du perron, mais par caprice il s’abstint de répondre et gagna des ténèbres plus sûres, en tâtant du pied le bord de la pelouse tondue. Au haut du ciel siégeait une lune voilée, agrandie par la brume des premières journées tièdes. Un seul arbre, un peuplier à jeunes feuilles vernissées, recueillait la clarté lunaire et dégouttait d’autant de lueurs qu’une cascade. Un reflet d’argent s’élança d’un massif, coula comme un poisson contre les jambes d’Alain.
– Ah ! te voilà, Saha ! Je te cherche. Pourquoi n’es-tu pas venue à table ce soir ?
– Me-rrouin, répondit la chatte, me-rrouin…
– Comment, me-rrouin ? Et pourquoi me-rrouin ? Est-ce une manière de parler ?
– Me-rrouin, insista la chatte, me-rrouin…
Il caressa tendrement à tâtons la longue échine plus douce qu’un pelage de lièvre, rencontra sous sa main les petites narines fraîches, dilatées par le ronronnement actif.
« C’est ma chatte… Ma chatte a moi. »
– Me-rrouin, disait tout bas la chatte. R… rrouin…
Un nouvel appel de Camille vint de la maison, et Saha disparut sous une haie de fusains taillés, noirs-verts comme la nuit.
– Alain !… On s’en va !…
Il courut vers le perron, accueilli par le rire de Camille.
– Je vois tes cheveux courir, criait-elle. C’est fou d’être blond à ce point-là !
Il courut plus vite, franchit d’un saut les cinq marches et trouva Camille seule dans le salon.
– Les autres ? demanda-t-il à mi-voix.
– Vestiaire, dit-elle sur le même ton. Vestiaire et visite des « travaux ». Désolation générale. « Ça n’avance pas ! Ça ne sera jamais fini. » Ce qu’on s’en fout, nous deux ! Si on était malins, on le garderait pour nous, le studio de Patrick. Patrick s’en refera un autre. Je m’en occupe, si tu veux ?
– Mais Patrick ne laissera le Quart-de-Brie que pour t’être agréable.
– Naturellement ! On en profitera !
Elle rayonnait d’une immoralité exclusivement féminine, à laquelle Alain ne s’habituait pas. Mais il ne la reprit que sur sa manière de dire « on » à la place de « nous » et elle crut à un reproche tendre.
– Ça me viendra assez vite, l’habitude de dire « nous »…
Pour qu’il eût envie de l’embrasser, elle éteignit comme par jeu le plafonnier. L’unique lampe, allumée sur une table, projeta derrière la jeune fille une ombre nette et longue.
Camille, les bras levés et noués en anses derrière sa nuque, l’appelait du regard. Mais il n’avait d’yeux que pour l’ombre. « Qu’elle est belle sur le mur ! Juste assez étirée, juste comme je l’aimerais… »
Il s’assit pour les comparer l’une à l’autre. Flattée, Camille se cambra, tendit ses seins, et fit la bayadère, mais l’ombre savait ce jeu-là mieux qu’elle. Dénouant ses mains, la jeune fille marcha, précédée de l’ombre exemplaire. Arrivée à la porte-fenêtre béante, l’ombre bondit de côté et s’enfuit dans le jardin, sur le cailloutis rosé d’une allée, étreignant au passage, de ses deux longs bras, le peuplier couvert de gouttes de lune… « C’est dommage… », soupira Alain. Il se reprocha mollement ensuite son inclination à aimer, en Camille, une forme perfectionnée ou immobile de Camille, cette ombre, par exemple, un portrait, ou le vif souvenir qu’elle lui laissait de certaines heures, de certaines robes…
– Qu’est-ce que tu as, ce soir ? Viens m’aider à mettre ma cape, au moins…
Il fut choqué de ce que sous-entendait cet « au moins » et aussi parce que Camille, en franchissant devant lui la porte qui menait au vestiaire et à l’office, avait haussé imperceptiblement les épaules. « Elle n’a pas besoin de hausser les épaules. La nature et l’habitude s’en chargent. Quand elle ne fait pas attention, son encolure la rend courtaude. Légèrement, légèrement courtaude. »
Dans le vestiaire, ils retrouvèrent la mère d’Alain, les parents de Camille, qui battaient la semelle, comme par le froid, sur le tapis de corde et y laissaient des empreintes couleur de neige sale.
La chatte, assise sur le rebord extérieur de la fenêtre, les regardait d’une manière inhospitalière, mais sans animosité. Alain imita sa patience et endura les manifestations du pessimisme rituel.
– Plus ça change…
– Ça n’a pour ainsi dire pas avancé depuis huit jours…
– Si vous voulez mon sentiment, ma chère amie, ce n’est pas quinze jours, c’est un mois – qu’est-ce que je dis, un mois ? – deux mois, pour que leur nid…
Au mot de « nid », Camille se jeta dans la paisible mêlée, si aigrement qu’Alain et Saha fermèrent les yeux.
– Mais puisque nous en avons pris notre parti ! Et même que ça nous amuse de loger chez Patrick ! Et que ça arrange très bien Patrick qui n’a pas le rond, – pas d’argent, pardon, maman… Nos valises, et hop ! en plein ciel, au neuvième ! N’est-ce pas, Alain ?
Il rouvrit les yeux, sourit dans le vague, et lui posa sur les épaules sa cape claire. Dans le miroir, en face d’eux, il reçut le regard de Camille, noir de reproche, qui ne l’attendrit pas. « Je ne l’ai pas embrassée sur la bouche pendant que nous étions seuls. Eh bien ! non, je ne l’ai pas embrassée sur la bouche, là ! Elle n’a pas eu son compte de baisers-sur-la-bouche aujourd’hui. Elle a eu celui de midi moins le quart dans une allée du Bois, celui de deux heures après le café, celui de six heures et demie dans le jardin ; alors il lui manque celui de ce soir. Eh bien ! elle n’a qu’à le marquer sur le compte, si elle n’est pas contente… Qu’est-ce que j’ai ? Je suis fou de sommeil. Cette vie est idiote ; nous nous voyons mal et beaucoup trop. Lundi j’irai tout bonnement au magasin, et… »
L’acidité chimique des pièces de soie neuve lui monta imaginairement aux narines. Mais le sourire impénétrable de M. Veuillet lui apparut comme en songe, et comme en songe il entendit des paroles qu’il n’avait pas encore appris, à vingt-quatre ans, à ne pas redouter : « Non, non, jeune ami, une nouvelle machine-comptable, qui coûte dix-sept mille francs, amortira-t-elle son prix de revient dans l’année ? Tout est là. Permettez au plus ancien collaborateur de votre pauvre père… » Et retrouvant dans le miroir l’image vindicative, les beaux yeux noirs qui l’épiaient, il enveloppa Camille de ses deux bras.
– Eh bien, Alain ?
– Oh ! ma chère, laissez-le ! Ces pauvres enfants…
Camille rougit et se dégagea, puis elle tendit sa joue à Alain avec une grâce si garçonnière et si fraternelle qu’il faillit se réfugier sur son épaule : « Me coucher, dormir… Oh ! bon Dieu, me coucher, dormir… »
Du jardin vint la voix de la chatte :
– Me-rrouin… Rrr-rrrouin.
– Écoute la chatte ! Elle doit être en chasse, dit sereinement Camille. Saha ! Saha !
La chatte se tut.
– En chasse ? protesta Alain. Comment veux-tu ? D’abord nous sommes en mai. Et puis elle dit : « Me-rrouin ! »
– Alors ?
– Elle ne dirait pas me-rrouin si elle était en chasse ! Ce qu’elle dit là – et c’est même assez curieux – c’est l’avertissement, et presque le cri pour rassembler les petits.
– Seigneur ! s’écria Camille en levant les bras. Si Alain se met à interpréter la chatte, nous n’avons pas fini !
Elle descendit en sautant les marches, et, sous la tremblante main du vieil Émile, deux grosses planètes mauves, à l’ancienne mode, s’allumèrent dans le jardin.
Alain marchait avec Camille en avant. À la grille, il l’embrassa sous l’oreille, respira, sous un parfum qui la vieillissait, une bonne odeur de pain et de pelage sombre, et serra sous la cape les coudes nus de la jeune fille. Quand elle s’assit au volant, devant ses parents, il se sentit éveillé et gai.
– Saha ! Saha !
La chatte jaillit de l’ombre, presque sous ses pieds, courut quand il courut, le précéda à longues foulées. Il la devinait sans la voir, elle fit irruption avant lui dans le hall et revint l’attendre en haut du perron. Le jabot gonflé, les oreilles basses, elle le regardait accourir en le provoquant de ses yeux jaunes, profondément enchâssés, soupçonneux, fiers, maîtres d’eux-mêmes.
– Saha ! Saha !
Proféré d’une certaine manière, à mi-voix avec l’h fortement aspirée, son nom la rendait folle. Elle battit de la queue, bondit au milieu de la table de poker et de ses deux mains de chatte, grandes ouvertes, éparpilla les cartes du jeu.
– Cette chatte, cette chatte… dit la voix maternelle. Elle n’a aucune notion de l’hospitalité. Regarde comme elle se réjouit du départ de nos amis !
Alain jeta un éclat de rire enfantin, le rire qu’il gardait pour la maison et l’étroite intimité, qui ne franchissait pas la charmille d’ormes ni la grille noire. Puis il bâilla frénétiquement.
– Mon Dieu, comme tu as l’air fatigué ! Est-il possible d’avoir l’air si fatigué quand on est heureux ? Il reste de l’orangeade. Non ! Alors nous pouvons monter… Laisse, Émile éteindra.
« Maman me parle comme si je relevais de maladie, ou comme si je recommençais une paratyphoïde… »
– Saha ! Saha ! Quel démon ! Alain, tu ne pourrais pas obtenir de cette chatte…
Par un chemin vertical connu d’elle, marqué sur la brocatelle élimée, la chatte venait d’atteindre presque le plafond. Un instant elle imita le lézard gris, plaquée contre la muraille et les pattes écartées, puis elle feignit le vertige et risqua un petit appel maniéré.
Docilement, Alain vint se placer au-dessous d’elle, offrit ses épaules, et Saha descendit collée au mur comme une goutte de pluie le long d’une vitre. Elle prit pied sur l’épaule d’Alain, et ils gagnèrent ensemble leur chambre à coucher.
Une longue grappe pendante de cytise, noire devant la fenêtre ouverte, devint une longue grappe jaune clair quand Alain alluma le plafonnier et la lampe de chevet. Il versa la chatte sur le lit en penchant l’épaule, et erra, de sa chambre à la salle de bains, inutilement, en homme que la fatigue empêche de se coucher.
Il se pencha sur le jardin, chercha d’un regard hostile l’amas blanc des « travaux » inachevés, ouvrit et ferma des tiroirs, des boîtes où dormaient ses véritables secrets : un dollar d’or, une bague chevalière, une breloque d’agate pendue à la chaîne de montre de son père ; quelques graines rouges et noires provenant d’un balisier exotique ; un chapelet de communiant en nacre ; un mince bracelet rompu, souvenir d’une jeune maîtresse orageuse qui avait passé vite et à grand bruit… Le reste de ses biens terrestres n’étaient que livres brochés et reliés, lettres, photographies…
Il maniait rêveusement ces petites épaves, brillantes et sans valeur comme la pierraille colorée qu’on trouve dans les nids des oiseaux pillards. « Il faut jeter tout cela… ou le laisser ici ? Je n’y tiens pas… Est-ce que j’y tiens ?… Sa condition d’enfant unique l’attachait à tout ce qu’il n’avait jamais partagé, ni disputé.
Il vit son visage dans le miroir et s’irrita contre lui-même. « Mais couche-toi donc ! Tu es délabré, c’est honteux ! » dit-il au beau jeune homme blond. « On ne me trouve beau que parce que je suis blond. Brun, je serais affreux. » Il critiqua une fois de plus son nez un peu chevalin, sa joue longue. Mais une fois de plus il sourit pour se montrer ses dents, flatta de la main le pli naturel de ses cheveux blonds trop épais, et fut content de la nuance de ses yeux, d’un gris verdissant entre des cils foncés. Deux plis creusèrent les joues, de part et d’autre du sourire, l’œil recula, cerné de mauve. Une barbe rude et pâle, rasée le matin, grossissait déjà la lèvre. « Quelle gueule ! je me fais pitié. Non, je me dégoûte. Ça, une figure de nuit de noces ?… » Au fond du miroir, Saha le dévisageait, de loin, gravement.
– Je viens, je viens !
Il se jeta sur le champ frais des draps, en ménageant la chatte. Il lui dédia rapidement quelques litanies rituelles qui convenaient aux grâces caractéristiques et aux vertus d’une chatte dite des Chartreux, pure de race, petite et parfaite.
– Mon petit ours à grosses joues… Fine-fine-fine chatte… Mon pigeon bleu… Démon couleur de perle…
Dès qu’il supprima la lumière, la chatte se mit à fouler délicatement la poitrine de son ami, perçant d’une seule griffe, à chaque foulée, la soie du pyjama et atteignant la peau juste assez pour qu’Alain endurât un plaisir anxieux.
– Encore sept jours, Saha… soupira-t-il.
Dans sept jours, sept nuits, une vie nouvelle, dans un gîte nouveau, avec une jeune femme amoureuse et indomptée… Il caressa le pelage de la chatte, chaud et frais, fleurant le buis taillé, le thuya, le gazon bien nourri. Elle ronronnait à pleine gorge, et dans l’ombre elle lui donna un baiser de chat, posant son nez humide, un instant, sous le nez d’Alain, entre les narines et la lèvre. Baiser immatériel, rapide, et qu’elle n’accordait que rarement…
– Ah ! Saha, nos nuits…
Les phares d’une voiture, dans la plus proche avenue, percèrent les feuillages de deux blancs rais tournants. Sur le mur de la chambre passèrent les ombres agrandies du cytise, d’un tulipier isolé au milieu d’une pelouse. Au-dessus de son visage Alain vit briller et s’éteindre le visage de Saha, couchée et l’œil dur.
– Ne me fais pas peur ! pria-t-il.
Car à la faveur du sommeil, il redevenait faible, chimérique, attardé dans les rets d’une interminable et douce adolescence…
Il ferma les yeux, tandis que Saha, vigilante, suivait la ronde des signes qui s’ébattent, la lampe éteinte, autour des hommes endormis.
Il rêvait profusément et descendait dans ses songes par étages. Au réveil, il ne racontait pas ses aventures nocturnes, jaloux d’un domaine qu’avaient agrandi une enfance délicate et mal dirigée, des séjours au lit pendant sa croissance brusque de long garçonnet filiforme.
Il aimait ses songes, qu’il cultivait, et n’eût pour rien au monde trahi les relais qui l’attendaient. À la première halte, alors qu’il entendait encore les klaxons sur l’avenue, il rencontra des visages tournoyants et extensibles, familiers, difformes, qu’il traversa comme il eût traversé, en saluant çà et là, une foule bénigne. Tournoyants, convexes, ils s’approchaient d’Alain en grossissant. Clairs sur un champ sombre, ils devenaient plus clairs encore, comme s’ils eussent reçu du dormeur lui-même la lumière. Pourvus d’un gros œil, ils évoluaient selon une giration aisée. Mais une volte sous-marine les rejetait au loin, dès qu ils avaient touché une cloison invisible. Dans l’humide regard d’un monstre rond, dans la prunelle d’une lune dodue ou dans celle de l’archange égaré, chevelu de rayons, Alain reconnaissait la même expression, la même intention, qu’aucun d’eux n’avait encore traduite, et que l’Alain du rêve enregistrait avec sécurité : » Ils me la diront demain. »
Parfois ils périssaient en éclatant, s’éparpillaient en déchets faiblement lumineux. D’autres fois, ils n’existaient qu’en tant que main, bras, front, globe optique plein de pensées, poussière astrale de nez, de mentons, et toujours cet œil bombé, qui, juste au moment de s’expliquer, tournait et ne montrait plus que son autre face noire…
Alain endormi poursuivit, sous la garde de Saha, son naufrage quotidien, dépassa l’univers des figures convexes et des yeux, descendit au travers d’une zone de noir qui n’admettait qu’un noir puissant, varié indiciblement et comme composé de couleurs immergées, aux confins de laquelle il prit pied dans le rêve mûr, complet et bien formé.
Il heurta une limite qui rendit un grand bruit, pareil au son fourmillant et prolongé de la cymbale. Et il déboucha dans la ville du songe, parmi les passants, les habitants debout sur leurs seuils, les gardiens de square couronnés d’or, et les figurants postés sur le passage d’Alain tout nu, armé d’une badine, extrêmement lucide et avisé : « Si je marche un peu vite, après avoir noué ma cravate d’une certaine manière, et surtout en sifflotant, il y a de grandes chances pour que personne ne s’aperçoive que je suis tout nu. » Il noua donc sa cravate en forme de cœur, et sifflota. « Ce n’est pas siffloter, ce que je fais là, c’est ronronner. Siffloter, c’est ainsi… » Mais il ronronnait encore. « Je ne suis pas au bout de mon rouleau. Il s’agit, en somme et simplement, de franchir cette place inondée de soleil, de contourner le kiosque où joue la musique militaire. C’est enfantin. Je m’élance, en faisant des sauts périlleux pour détourner l’attention, et je débarque dans la zone d’ombre… »
Mais il se sentit paralysé par le regard chaud et dangereux d’un figurant brun, au profil grec, perforé d’un grand œil de carpe… « La zone d’ombre… la zone de l’ombre… » Deux longs bras d’ombre, gracieux et tout clapotants de feuilles de peuplier, accoururent au mot « ombre » et emportèrent Alain pour qu’il reposât, pendant l’heure la plus ambiguë de la brève nuit, dans ce tombeau provisoire où le vivant exilé soupire, se mouille de pleurs, lutte et succombe, et renaît sans mémoire avec le jour.
Le soleil haut bordait la fenêtre quand Alain s’éveilla. La grappe jaune du cytise pendait, translucide, au-dessus de la tête de Saha, une Saha diurne, innocente et bleue, occupée à sa toilette.
– Saha !
– Me-rraing ! répondit la chatte avec éclat.
– Est-ce que c’est ma faute, si tu as faim ? Tu n’avais qu’à aller demander ton lait en bas, si tu es pressée.
Elle s’adoucit à la voix de son ami, répéta la même parole plus bas, montrant sa gueule sanguine, plantée de canines blanches. Sous le regard plein de loyal et exclusif amour, Alain s’alarma : « Mon Dieu, cette chatte… que faire de cette chatte… J’avais oublié que je me marie… Et la nécessité d’habiter chez Patrick… »
Il se tourna vers le portrait, serti d’acier chromé, où Camille brillait comme baignée d’huile, une grande flaque-miroir sur ses cheveux, la bouche en émail vitrifié d’un noir d’encre, les yeux vastes entre deux palissades de cils.
– Beau travail de professionnel, grommela Alain.
Il ne se souvenait plus qu’il avait choisi lui-même, pour sa chambre, cette photographie qui ne ressemblait ni à Camille, ni à personne. « Cet œil… J’ai vu cet œil… »
Il prit un crayon et rétrécit légèrement l’œil, atténua l’excès de blanc et ne réussit qu’à gâter l’épreuve.
– Mouek mouek mouek… Ma-a-a-a… Ma-a-a-a… dit Saha, en s’adressant à un petit bombyx prisonnier entre la vitre et le rideau de tulle.
Son menton léonin tremblait, et elle bégayait de convoitise. Alain cueillit le papillon entre deux doigts pour l’offrir à la chatte.
– Hors-d’œuvre, Saha !
Un râteau, dans le jardin, peignait nonchalamment le gravier. Alain vit en lui-même la main qui guidait le râteau, une main de femme vieillissante, main machinale, obstinée et douce, sous un gros gant blanc de gendarme…
– Bonjour, maman ! cria-t-il.
Une voix de loin lui donna une réponse, voix dont il n’écoutait pas les paroles, murmure affectueux, insignifiant et nécessaire… Il descendit en courant, la chatte aux talons. Au grand jour, elle savait se changer en une sorte de chien turbulent, dégringoler bruyamment l’escalier, gagner le jardin par sauts rudes et dépouillés de magie.
Elle s’assit sur la petite table du déjeuner, parmi les médailles de soleil, à côté du couvert d’Alain. Le râteau, qui s’était tu, reprit lentement sa tâche.
Alain versa le lait de Saha, y délaya une pincée de sel et une pincée de sucre, puis se servit avec gravité. Quand il déjeunait seul, il n’avait pas à rougir de certains gestes élaborés par le vœu inconscient de l’âge maniaque, entre la quatrième et la septième année. Il pouvait librement aveugler de beurre tous les « yeux » du pain, et froncer le sourcil lorsque le niveau du café au lait, dans sa tasse, dépassait une cote de crue marquée par certaine arabesque d’or. À la première tartine épaisse devait succéder une seconde tartine mince, tandis que la deuxième tasse réclamait un morceau de sucre supplémentaire… Enfin un tout petit Alain, dissimulé au fond d’un grand garçon blond et beau, attendait impatient que la fin du déjeuner lui permît de lécher en tous sens la cuiller du pot à miel, une vieille cuiller d’ivoire noircie et cartilagineuse.
« Camille, en ce moment, déjeune debout, en marchant. Elle mord à même une lame de jambon maigre, serrée entre deux biscottes, et dans une pomme d’Amérique. Et elle pose et oublie, de meuble en meuble, une tasse de thé sans sucre… »
Il leva les yeux sur son domaine d’enfant privilégié, qu’il chérissait et croyait connaître. Au-dessus de sa tête les vieux ormes, sévèrement taillés en charmilles, ne frémissaient que du bout de leurs jeunes feuilles. Un édredon de silènes roses, à margelle de myosotis, trônait sur une pelouse. L’arbre mort laissait pendre, de son coude décharné, une écharpe de polygonum émue à chaque souffle, mêlée de clématites violettes à quatre pétales. Un des appareils d’arrosage, debout sur son pied unique, rouait sur le gazon, ouvrant sa queue de paon blanc barrée d’un instable arc-en-ciel.
« Un si beau jardin… Un si beau jardin… » dit Alain tout bas. Il mesura, offensé, l’amas silencieux de gravats, de poutrelles et de plâtre en sacs qui déshonorait l’ouest de la maison. « Ah ! c’est dimanche, ils ne travaillent pas. Pour moi c’était dimanche toute la semaine… » Quoique jeune et capricieux, et choyé, il vivait selon le rythme commercial des six jours et sentait le dimanche.
Un pigeon blanc furtif bougea derrière les wégélias et les deutzias à grappes rosées. « Ce n’est pas un pigeon, c’est la main gantée de maman. » Le gros gant blanc, à ras de terre, relevait une tige, pinçait des brins d’herbe folle crûs en une nuit. Deux verdiers, sur le gravier, vinrent cueillir les miettes du déjeuner, et Saha les suivit de l’œil sans s’échauffer. Mais une mésange, suspendue la tête en bas dans un orme, au-dessus de la table, appela la chatte par défi. Assise, les pattes jointes, son jabot de belle femme tendu et la tête en arrière, Saha tâchait de se vaincre, mais ses joues enflaient de fureur et ses petites narines se mouillaient.
– Aussi belle qu’un démon ! Plus belle qu’un démon, lui dit Alain.
Il voulut caresser le crâne large, habité d’une pensée féroce, et la chatte le mordit brusquement pour dépenser son courroux. Il regarda sur sa paume deux petites perles de sang, avec l’émoi coléreux d’un homme que sa femelle a mordu en plein plaisir.
– Mauvaise… Mauvaise… Regarde ce que tu m’as fait…
Elle baissa le front, flaira le sang, et interrogea craintivement le visage de son ami. Elle savait comment l’égayer et l’attendrir, et cueillit sur le napperon une biscotte qu’elle tint à la manière des écureuils.
La brise de mai passait sur eux, courbait un rosier jaune qui sentait l’ajonc en fleur. Entre la chatte, le rosier, les mésanges par couples et les derniers hannetons, Alain goûta les moments qui échappent à la durée humaine, l’angoisse et l’illusion de s’égarer dans son enfance. Les ormes grandirent démesurément, l’allée élargie se perdit sous les arceaux d’une treille défunte, et comme le dormeur hanté qui choit d’une tour, Alain reprit conscience de sa vingt-quatrième année.
« J’aurais dû dormir une heure de plus. Il n’est que neuf heures et demie. C’est dimanche. Hier aussi pour moi c’était dimanche. Trop de dimanches… Mais demain… »
Il sourit à Saha d’un air complice. « Demain, Saha, c’est l’essayage fini de la robe blanche. Sans moi. C’est une surprise… Camille est assez brune pour que le blanc l’embellisse… Pendant ce temps-là, je verrai la voiture. Ça fait un peu kiki, un peu radin, comme dit Camille, un roadster… Voilà ce qu’on gagne à être « des mariés si jeunes… »
D’un bond vertical, montant dans l’air comme un poisson vers la surface de l’eau, la chatte atteignit une piéride bordée de noir. Elle la mangea, toussa, recracha une aile, se lécha avec affectation. Le soleil jouait sur son pelage de chatte des Chartreux, mauve et bleuâtre comme la gorge des ramiers.
– Saha !
Elle tourna la tête et lui sourit sans détour.
– Mon petit puma ! bien-aimée chatte ! créature des cimes ! Comment vivras-tu si nous nous séparons ? Veux-tu que nous entrions tous deux dans les ordres ? Veux-tu… je ne sais pas, moi…
Elle l’écoutait, le regardait d’un air tendre et distrait, mais, à une inflexion plus tremblante de la voix amie, elle lui retira son regard.
– D’abord, tu viendras avec nous, tu ne détestes pas la voiture. Si nous avons le cabriolet à la place du roadster, derrière les sièges il y a un rebord…
Il se tut et s’assombrit au souvenir récent d’une voix de jeune fille, vigoureuse, timbrée à souhait pour les appels en plein air, hardiment appuyée sur les grandes voyelles A et O, qui savait rappeler les nombreux mérites du roadster. « Et puis quand on couche le pare-brise, Alain, c’est épatant, à pleins gaz on sent la peau des joues qui vous recule jusqu’aux oreilles… »
– Qui recule jusqu’aux oreilles, tu t’imagines, Saha ? Quelle horreur…
Il serra les lèvres, fit une longue figure d’enfant buté, expert à la dissimulation.
« Ça n’est pas dit encore. Si j’aime mieux le cabriolet, moi ? Je pense que j’ai tout de même voix au chapitre ? »
Il toisa le rosier jaune comme si ce fût la jeune fille à la belle voix. Derechef l’allée s’élargit, les ormes montèrent, la treille morte ressuscita. Tapi contre les jupes de deux ou trois parentes, hautaines et le front dans les nues, un Alain enfant épiait une autre famille compacte, entre les blocs de laquelle brillait une fillette très brune, dont les larges yeux et les cheveux noirs en rouleaux rivalisaient d’éclat hostile et minéral. « Dis bonjour… Pourquoi ne veux-tu pas dire bonjour ?… » C’était une voix d’autrefois, affaiblie, conservée par des années d’enfance, d’adolescence, de collège, d’ennui militaire, de fausse gravité, de fausse compétence commerciale. Camille ne voulait pas dire bonjour. Elle suçait sa joue à l’intérieur de sa bouche et esquissait roidement la courte révérence des fillettes. « Maintenant, elle appelle ça la révérence à la tords-toi-le-pied. Mais quand elle est en colère, elle se mord encore le dedans de la joue. Et c’est curieux, dans ces moments-là, elle n’est pas laide. »
Il sourit et s’échauffa honnêtement sur sa fiancée, content en somme qu’elle fût saine, un peu banale dans la fougue sensuelle. À la face du matin innocent, il provoqua des images propres, tantôt à exciter sa vanité et sa hâte, tantôt à engendrer l’appréhension, voire le désarroi. En sortant de son trouble, il trouva le soleil trop blanc et le vent sec. La chatte avait disparu, mais dès qu’Alain se leva elle fut auprès de lui et l’accompagna, marchant d’un long pas de biche et évitant les grains ronds du gravier rosé. Ils allèrent ensemble jusqu’aux « travaux », inspectèrent avec une hostilité égale le tas de gravats, une porte-fenêtre neuve, sans vitres, insérée dans un mur, des appareils d’hydrothérapie et des carreaux de faïence.
Pareillement offensés, ils supputaient le dommage causé à leur passé et à leur présent. Un vieil if, arraché, mourrait très lentement, la tête en bas, sous sa chevelure de racines. « Jamais, jamais je n’aurais dû permettre cela », murmura Alain. « C’est une honte. Toi, Saha, tu ne le connais que depuis trois ans, cet if. Mais moi… »
Au fond du trou laissé par l’if, Saha flairait une taupe dont l’image, sinon l’odeur, lui monta au cerveau.
Pendant une minute, elle s’oublia jusqu’à la frénésie, gratta comme un fox-terrier, se roula comme un lézard, sauta des quatre pattes comme un crapaud, couva une pelote de terre entre ses cuisses comme fait le rat des champs de l’œuf qu’il a volé, s’échappa du trou par une série de prodiges et se trouva assise sur le gazon, froide et prude et domptant son souffle.
Alain, grave, n’avait pas bougé. Il savait tenir son sérieux, quand les démons de Saha l’entraînaient hors d’elle-même. L’admiration et la compréhension du chat, il les portait innées en lui, rudiments qui lui donnèrent, par la suite, de traduire Saha avec facilité. Il la lisait comme un chef-d’œuvre, depuis le jour où, au sortir d’une exposition féline, Alain avait posé sur le gazon ras de Neuilly une petite chatte de cinq mois, achetée à cause de sa figure parfaite, à cause de sa précoce dignité, de sa modestie sans espoir derrière les barreaux d’une cage.
– Pourquoi n’avez-vous pas acheté plutôt un angora ? demanda Camille…
« Elle me disait vous dans ce temps-là », songeait Alain. « Ce n’était pas seulement une petite chatte que j’apportais. C’étaient la noblesse féline, son désintéressement sans bornes, son savoir-vivre, ses affinités avec l’élite humaine… » Il rougit et s’excusa mentalement. « Saha, l’élite, c’est ce qui te comprend le mieux… »
Il n’en était pourtant pas encore à penser « ressemblance » au lieu de « compréhension », car il appartenait à un milieu humain qui s’interdit de reconnaître et même de concevoir ses parentés animales. Mais à l’âge de convoiter une automobile, un voyage, une reliure rare, des skis, Alain n’en demeura pas moins le jeune-homme-qui-a-acheté-un-petit-chat. Son étroit univers en retentit, les employés de la Maison Amparat et Fils, rue des Petits-Champs, s’étonnèrent, et M. Veuillet s’enquit de la « petite bestiole »…
« Avant de t’avoir choisie, Saha, je n’aurais peut-être jamais su qu’on peut choisir. Pour le reste… Mon mariage contente tout le monde et Camille, et il y a des moments où il me contente aussi, mais… »
Il se leva du banc vert, prit le sourire important du fils Amparat qui épouse, condescendant, la petite essoreuse Malmert, « une jeune fille qui n’est pas tout à fait de notre bord », disait Mme Amparat. Mais Alain n’ignorait pas que les Machines-à-laver-Malmert, parlant entre eux des Amparat-de-la-soie, n’oubliaient pas de mentionner, en levant haut le menton « Les Amparat ne sont plus dans la soie, la mère et le fils ont seulement conservé des intérêts dans la maison, et le fils n’y fait pas figure de maître… »
Guérie de son extravagance, l’œil doux et doré, la chatte sembla attendre la reprise de la confidence mentale, du murmure télépathique vers lequel elle tendait son oreille ourlée d’argent.
« Tu n’es pas qu’un pur et étincelant esprit de chat, toi non plus », reprit Alain. « Ton premier séducteur, le matou blanc sans queue, rappelle-toi, ô ma laide, ô ma coureuse sous la pluie, ô ma dévergondée… »
– Ce qu’elle est mauvaise mère, votre chatte ! s’écriait Camille, indignée. Elle n’y pense même plus, à ses petits qu’on lui a ôtés !
« Mais c’étaient des paroles de jeune fille », reprit Alain, défiant. « Les jeunes filles sont toujours bonnes mères, avant. »
Un coup de timbre grave et rond tomba de haut de l’air tranquille, et Alain se leva d’un saut comme un coupable, au bruit du gravier écrasé sous les roues.
« Camille ! Il est onze heures et demie… Bon Dieu !… ».
Il croisait la veste de son pyjama, resserrait la ceinture d’une main si nerveuse qu’il se gourmanda : « Allons, qu’est-ce que j’ai ? J’en verrai bien d’autres dans une semaine… Saha, tu viens à la rencontre ? » Mais Saha avait disparu, et déjà Camille foulait, d’un talon hardi, le gazon. « Ah ! Elle est vraiment bien… » Un bond agréable de son sang lui serra la gorge, lui rougit les joues, et il fut tout au spectacle de Camille en blanc, un petit pinceau noir de cheveux bien taillés sur les tempes, une mince cravate rouge au cou, et le même rouge sur sa bouche. Fardée avec art, avec modération, sa jeunesse ne devenait évidente qu’au bout d’un instant, et révélait la joue blanche sous l’ocre, la paupière sans pli sous un peu de poudre beige, autour du grand œil presque noir. Son diamant tout neuf à sa main gauche taillait la lumière en mille éclats colorés.
– Oh ! s’écria-t-elle, tu n’es pas prêt !… Par ce temps !…
Mais elle s’arrêta aux rudes cheveux blonds désordonnés, à la poitrine nue sous le pyjama, à la confusion qui colorait Alain, et tout son visage de jeune fille avoua si clairement la chaude indulgence d’une femme qu’Alain n’osa plus lui donner le baiser de midi moins le quart, celui du jardin ou du Bois.
– Embrasse-moi, supplia-t-elle tout bas, comme si elle lui demandait secours.
Gauche, inquiet, et mal défendu sous son pyjama léger, il désigna d’un signe les arbustes à grappes roses, d’où venait le bruit du sécateur et du râteau, et Camille n’osa pas se jeter à son cou. Elle baissa les yeux, cueillit une feuille, ramena sur sa joue le pinceau lustré de ses cheveux, mais, au mouvement de son menton levé et au battement de ses narines, Alain voyait qu’elle cherchait dans l’air, sauvagement, la fragrance d’un corps blond, à peine couvert, et dont il jugea secrètement qu’elle n’avait pas assez peur.
À son réveil, il ne s’assit pas d’un bond sur son lit. Hanté dans son sommeil par la chambre étrangère, il entrouvrit ses cils, éprouva que la ruse et la contrainte ne l’avaient pas tout à fait quitté pendant son sommeil, car son bras gauche étendu, délégué aux confins d’une steppe de toile, se tenait prêt à reconnaître, prêt aussi à repousser… Mais tout le vaste lit à sa gauche était vide et rafraîchi. N’étaient, en face du lit, l’angle à peine arrondi de la chambre à trois parois, et l’insolite obscurité verte, et la tige de clarté vive, jaune comme une canne d’ambre, qui séparait deux rideaux d’ombre raide, Alain se fût rendormi, bercé d’ailleurs par une petite chanson nègre à bouche fermée.
Avec précaution, il tourna la tête, entrouvrit les yeux et vit, tantôt blanche et tantôt bleu clair selon qu’elle baignait dans l’étroit ruisseau de soleil ou qu’elle regagnait la pénombre, une jeune femme nue, un peigne à la main, la cigarette aux lèvres, qui fredonnait. « C’est du toupet », pensa-t-il. « Toute nue ? Où se croit-elle ? »
Il reconnut les belles jambes qui lui étaient dès longtemps familières mais le ventre, raccourci par le nombril placé un peu bas, l’étonna. Une jeunesse impersonnelle sauvait la fesse musclée, et les seins étaient légers au-dessus des côtes visibles. « Elle a donc maigri ? » L’importance du dos, aussi large que la poitrine, choqua Alain. « Elle a le dos peuple… » Justement Camille s’accouda à l’une des fenêtres, bomba le dos et remonta les épaules. « Elle a un dos de femme de ménage. » Mais elle se redressa soudain, dansa deux enjambées, fit un geste charmant d’étreinte dans le vide. « Non, ce n’est pas vrai, elle est belle. Mais quelle… mais quel culot ! Elle me croit mort ? Ou bien elle trouve tout naturel de se balader toute nue ? Oh ! mais ça changera… »
Comme elle se tournait vers le lit, il referma les yeux. Quand il les rouvrit, Camille s’était assise devant la coiffeuse qu’ils nommaient « la coiffeuse invisible », une planche translucide de beau cristal épais posé sur une armature d’acier noir. Elle poudra son visage, palpa du bout des doigts sa joue, son menton, et tout à coup sourit en détournant son regard – avec une gravité et une lassitude qui désarmèrent Alain. « Elle est donc heureuse ?… Heureuse de quoi ? Je ne le mérite guère… Mais pourquoi est-elle nue ?… »
– Camille ! cria-t-il.
Il croyait qu’elle allait fuir vers la salle de bains, croiser ses mains sur son sexe, voiler ses seins de quelque lingerie froissée ; mais elle accourut, se pencha sur le jeune homme couché, et lui apporta, blottie sous ses bras, réfugiée dans l’algue d’un bleu sombre qui fleurissait son petit ventre quelconque, sa vigoureuse odeur de brune.
– Mon chéri ! Tu as bien dormi ?
– Toute nue ! reprocha-t-il.
Elle agrandit comiquement ses grands yeux.
– Ben, et toi ?
Découvert jusqu’à la ceinture, il ne sut que répondre. Elle paradait pour lui, si fière et si loin de la pudeur qu’il lui jeta, un peu rudement, le pyjama froissé qui gisait sur le lit.
– Vite, mets ça ! J’ai faim, moi !
– La mère Buque est à son poste, tout marche et tout fonctionne !
Elle disparut et Alain voulut se lever, se vêtir, lisser ses cheveux mêlés, mais Camille revint ficelée dans un gros peignoir de bain neuf et trop long ; elle portait gaiement un plateau chargé.
– Quelle salade, mes enfants ! Y a un bol de cuisine, une tasse en pyrex, le sucre dans un couvercle de boîte… Tout ça se tassera… Mon jambon est sec… Ces pêches chlorotiques, c’est des restes du lunch… La mère Buque est un peu perdue dans sa cuisine électrique. Je lui apprendrai à remettre les plombs… Et puis j’ai versé de l’eau dans les compartiments à glace du frigidaire… Ah ! si je n’étais pas là !… Monsieur a son café très chaud et son lait bouillant, et son beurre raide… Non, ça c’est mon thé, ne touche pas ! Qu’est-ce que tu cherches ?
– Non, rien…
À cause de l’odeur du café, il cherchait Saha.
– Quelle heure est-il ?
– Enfin un mot tendre ! s’écria Camille. Très tôt, mon époux. J’ai vu huit heures un quart au réveil de la cuisine.
Ils mangèrent en riant fréquemment et en parlant peu.
À l’odeur croissante des rideaux de toile cirée verte, Alain devinait la force du soleil qui les échauffait, et il ne pouvait détacher sa pensée de ce soleil extérieur, de l’horizon étranger, des neuf étages vertigineux, de la bizarre architecture du Quart-de-Brie qui, pour un temps, les abritait.
Il écoutait Camille aussi bien qu’il le pouvait, touché qu’elle feignît l’oubli de ce qui s’était passé entre eux la nuit, qu’elle affectât l’expérience dans ce logis de hasard, et la désinvolture d’une vieille mariée de huit jours au moins. Depuis qu’elle était vêtue il cherchait comment lui témoigner sa gratitude. « Elle ne m’en veut ni de ce que je lui ai fait, ni de ce que je ne lui ai pas fait, pauvre petite… Enfin, le plus embêtant est passé. Est-ce souvent cet à-peu-près, cette meurtrissure, une première nuit ? Ce demi-succès, ce demi-désastre… »
Cordialement, il lui passa son bras au cou et l’embrassa.
– Oh !… tu es gentil !…
Elle avait crié si haut, d’un tel cœur qu’elle rougit, et il lui vit les yeux pleins de larmes. Mais courageusement elle fuit leur émotion et sauta du lit sous prétexte d’emporter le plateau. Elle courut vers les fenêtres, se prit le pied sans son peignoir trop long, jura un gros juron et se suspendit à un cordage de bateau. Les rideaux de toile cirée se replièrent. Paris avec sa banlieue, bleuâtres et sans bornes comme le désert, tachés de verdures encore claires, de verrières d’un bleu d’insecte, entrèrent d’un bond dans la chambre triangulaire, qui n’avait qu’une paroi de ciment, les deux autres étant de verre à mi-hauteur.
– C’est beau, dit Alain, à mi-voix.
Mais il mentait à demi et sa tempe cherchait l’appui d’une jeune épaule, d’où glissait le peignoir éponge. « Ce n’est pas un logis humain… Tout cet horizon chez soi, dans son lit… Et les jours de tempête ? Abandonnés au sommet d’un phare, parmi les albatros… »
Le bras de Camille, qui l’avait rejoint sur le lit, lui tenait le cou, et elle regardait sans peur tour à tour les vertigineuses limites de Paris et la blonde tête désordonnée. Sa fierté nouvelle, qui semblait faire crédit à la prochaine nuit, aux jours suivants, se contentait sans doute des licences d’aujourd’hui fouler le lit commun, étayer, de l’épaule et de la hanche, un corps nu de jeune homme, s’habituer à sa couleur, à ses courbes, à ses offenses, appuyer avec assurance le regard sur les secs petits tétons, les reins qu’elle enviait, l’étrange motif du sexe capricieux…
Ils mordirent la même pêche insipide, et rirent en se montrant leurs belles dents mouillées, leurs gencives un peu pâles d’enfants fatigués.
– Cette journée d’hier !… soupira Camille. Quand on pense qu’il y a des gens qui se marient si souvent !…
La vanité lui revint, et elle ajouta :
– C’était d’ailleurs très bien. Aucun accroc. N’est-ce pas ?
– Oui, dit Alain mollement.
– Oh ! toi… C’est comme ta mère ! Je veux dire que du moment qu’on n’abîmait pas le gazon de votre jardin, et qu’on ne jetait pas de mégots sur votre gravier, vous trouviez tout très bien. N’est-ce pas ? N’empêche que notre mariage aurait été plus joli à Neuilly. Seulement ça aurait dérangé la chatte sacro-sainte… Dis, méchant, dis ?… Qu’est-ce que tu regardes tout autour de toi ?
– Rien, dit-il sincèrement, puisqu’il n’y a rien à regarder. J’ai vu la coiffeuse, j’ai vu la chaise, – nous avons vu le lit…
– Tu ne vivrais pas ici ? Moi, je m’y plais bien. Songe, trois pièces, et trois terrasses ! Si on y restait ?
– On dit « Si nous y restions ? »
– Alors pourquoi dis-tu « On dit ? » Oui, si on y restait, comme nous disions ?
– Mais Patrick revient de sa croisière dans trois mois.
– La belle affaire ! Il revient. On lui explique qu’on veut rester. Et on le fout dehors.
– Oh !… Tu ferais ça ?
Elle secoua affirmativement sa huppe noire, avec une rayonnante et féminine aisance dans la malhonnêteté. Alain voulut la regarder sévèrement, mais sous son regard Camille changea, devint craintive comme il se sentait craintif lui-même, alors il lui baisa la bouche précipitamment.
Muette, empressée, elle lui rendit le baiser en cherchant, d’un mouvement des reins, le creux du lit ; en même temps sa main libre, qui serrait un noyau de pêche, tâtonnait dans l’air à la rencontre d’une tasse vide ou d’un cendrier.
Penché sur elle, il attendit, en la flattant de main, que sa compagne eût rouvert les yeux.
Elle serrait ses cils sur deux petites larmes scintillantes qu’elle ne voulait pas laisser couler, il respecta cette discrétion et cette fierté. Ils avaient fait de leur mieux, elle et lui, en silence, aidés par la chaleur matinale, par leurs deux corps odorants et faciles.
Alain se souvenait du souffle accéléré de Camille et qu’elle avait fait preuve d’une chaude docilité, d’un zèle un peu intempestif, si agréable… Elle ne lui rappelait aucune femme ; il n’avait pensé, en la possédant pour la seconde fois, qu’aux ménagements qu’elle méritait. Elle gisait contre lui, bras et jambes – mollement pliés, les mains à demi fermées et féline pour la première fois. Où est Saha ?… »
Machinalement, il esquissa, sur Camille, une caresse « pour Saha », les ongles promenés délicatement le long du ventre… Elle cria de saisissement et raidit ses bras, dont l’un gifla Alain qui faillit lui rendre coup pour coup. Assise, l’œil hostile sous une huppe de cheveux dressés, Camille le menaçait du regard.
– Est-ce que tu serais vicieux, par hasard ?
Il n’attendait rien de pareil et éclata de rire.
– Il n’y a pas de quoi rire ! cria Camille. On m’a toujours dit que les hommes qui chatouillent les femmes sont des vicieux, et même des sadiques !
Il quitta le lit pour mieux rire, en oubliant qu’il était nu.
Camille se tut si brusquement qu’il se retourna et surprit son visage épanoui, ébahi, attentif à tout ce jeune homme qu’une nuit de mariage venait de lui donner.
– Je prends la salle de bains dix minutes, tu permets ?
Il ouvrit la porte de glaces, pratiquée à une des extrémités de la paroi la plus longue qu’ils nommaient l’hypoténuse.
– Et puis je passerai une minute chez ma mère.
– Oui… Tu ne veux pas que je t’accompagne ?
Il parut choqué et elle rougit pour la première fois de la journée.
– Je verrai si les travaux…
– Oh ! les travaux… Ils t’intéressent, toi, les travaux ? Avoue – elle croisa les bras en tragédienne – avoue que tu vas voir ma rivale !
– Saha n’est pas ta rivale, dit Alain simplement.
« Comment serait-elle ta rivale ? », poursuivit-il en lui-même. « Tu ne peux avoir de rivales que dans l’impur… »
– Je n’avais pas besoin d’une protestation aussi sérieuse, mon chéri. Va vite ! Tu n’oublies pas qu’on déjeune chez le père Léopold, en garçons ? Enfin garçons ! Tu rentreras tôt ? Tu n’oublies pas qu’on rode ? Tu m’entends ?…
Il entendait surtout que le mot « rentrer » prenait une signification nouvelle, saugrenue, peut-être inacceptable, et il regarda Camille de biais. Elle arborait, revendiquait sa fatigue de jeune mariée, le gonflement léger de sa paupière inférieure sous l’angle ouvert du grand œil. « Auras-tu toujours, à toute heure, dès que tu sors du sommeil, un si grand œil ? Ne sais-tu pas fermer les yeux à demi ? Cela me fait mal à la tête de voir des yeux si ouverts… »
Il trouvait un plaisir déshonnête, une commodité évasive à l’interpeller en lui-même. « C’est moins désobligeant que la sincérité, en somme… » Il eut hâte d’atteindre la baignoire carrée, l’eau chaude, une solitude propice à la méditation. Mais comme la porte de miroirs ménagée dans l’hypoténuse le réfléchissait de la tête aux pieds, Alain l’ouvrit avec une lenteur complaisante, et ne se pressa pas de la refermer.
Pour sortir de l’appartement une heure après, il se trompa, déboucha sur l’une des terrasses qui bordaient le Quart-de-Brie, et reçut en plein visage le sec coup d’éventail du vent d’Est qui bleuissait Paris, emportait les fumées et décapait au loin le Sacré-Cœur. Sur le parapet de ciment, cinq ou six vases, apportés par des mains bien intentionnées, contenaient des roses blanches, des hydrangéas, des lis souillés de leur pollen… « Ça n’est jamais joli, le dessert de la veille… » Pourtant il abrita du vent, avant de descendre, les fleurs malmenées.
Il pénétra dans le jardin en adolescent qui a découché. La capiteuse odeur des terreaux sous l’arrosage, la secrète vapeur d’immondices qui nourrit les fleurs grasses et coûteuses, les perles d’eau chassées par la brise, il les aspira d’une longue haleine et découvrit, dans le même moment, qu’il avait besoin d’être consolé.
– Saha ! Saha !
Elle ne vint qu’au bout d’un moment, et il ne reconnut pas tout de suite ce visage égaré, incrédule, comme voilé par un mauvais songe.
– Saha chérie !
Il la prit sur sa poitrine, lissant les doux flancs qui lui semblèrent un peu creux, et détacha, du pelage négligé, des soies d’araignée, des brindilles de pin et d’orme… Elle se reprenait rapidement, ramenait sur ses traits, dans ses yeux d’or pur, une expression familière et la dignité du chat… Sous ses pouces, Alain percevait les palpitations d’un petit cœur irrégulier et dur et aussi un ronronnement naissant, mal assuré… Il la posa sur une table de fer et la caressa. Mais au moment de jeter, follement et pour la vie comme elle savait le faire, sa tête dans la main d’Alain, elle flaira cette main et recula d’un pas.
Il cherchait des yeux le pigeon blanc, la main gantée derrière les arbustes à grappes rosées, derrière les rhododendrons enflammés de fleurs. Il se réjouissait que la « cérémonie » d’hier, respectant le beau jardin, eût ravagé seulement le logis de Camille.
« Ces gens, ici… Et ces quatre filles d’honneur en papier rose… Et les fleurs qu’elles auraient cueillies, et les deutzias sacrifiés aux corsages des grosses dames… Et Saha… »
Il cria, vers la maison :
– Est-ce que Saha a mangé et bu ? Elle a un drôle d’air… Je suis là, maman…
Sur le seuil du hall parut une lourde silhouette blanche, qui répondit de loin :
– Non, figure-toi. Ni dîné, ni bu son lait ce matin. Je crois qu’elle t’attendait… Tu vas bien, mon petit ?
Il se tenait déférent devant sa mère, en bas du perron. Il remarqua qu’elle ne lui tendait pas la joue comme d’habitude, et qu’elle gardait ses mains contre sa ceinture, nouées l’une à l’autre. Il comprit et partagea, avec gêne et gratitude, cette pudeur maternelle. « Saha non plus ne m’a pas embrassé… »
– Car enfin, la chatte, elle t’a vu souvent partir. Elle prenait son parti de tes absences.
« Mais j’allais moins loin », pensait-il. Près de lui, sur le guéridon de fer, Saha but avidement son lait, comme une bête qui a beaucoup marché et peu dormi.
– Tu ne veux pas une tasse de lait chaud, Alain, toi aussi ? Une tartine ?
– J’ai déjeuné, maman… Nous avons déjeuné…
– Déjeuné… pas trop bien, je pense. Dans un pareil caravansérail !…
Alain sourit parce que sa mère disait toujours « caravansérail » pour « capharnaüm ». D’un œil d’exilé, il contempla la tasse à arabesques d’or, à côté de la soucoupe de Saha, puis le visage de sa mère, épaissi, aimable sous de gros cheveux crêpelés, précocement blancs.
– Je ne t’ai pas demandé si ma nouvelle fille est contente…
Elle eut peur qu’il comprît mal et ajouta précipitamment …enfin, si elle est en bonne santé.
– Très bonne, maman… Nous déjeunons en forêt de Rambouillet, on va roder…
Il se reprit :
– Nous allons roder la voiture, vous comprenez…
Ils restèrent seuls, Saha et lui, dans le jardin, engourdis tous deux de fatigue, de silence, appelés par le sommeil.
La chatte s’endormit brusquement sur le flanc, le menton en l’air, les canines découvertes comme un fauve mort ; des plumules de l’arbre-à-perruque, des pétales de clématites pleuvaient sur elle sans qu’elle tressaillît au fond du rêve où elle goûtait sans doute la sécurité, la présence inaliénable de son ami. Son attitude vaincue, les coins tirés et pâlis de sa lèvre gris pervenche avouaient une nuit de veille misérable.
Au haut du fût desséché, drapé de plantes grimpantes, un vol d’abeilles, sur le lierre en fleur, soutenait une note de timbale grave, la même note depuis tant d’étés… « Dormir là, sur l’herbe, entre le rosier jaune et la chatte… » Camille ne viendrait qu’à l’heure du dîner, ce serait très gentil… Et la chatte, mon Dieu, la chatte… » Du côté des « travaux » un rabot pelait une volige, un marteau de fer battait une poutrelle métallique, et déjà Alain ébauchait un rêve villageois peuplé de mystérieux forgerons… Aux onze coups tombant d’un campanile de lycée, il se dressa et s’enfuit sans oser éveiller la chatte.
Vinrent juin et les plus longs jours, ses ciels nocturnes sans mystère, dont une lueur attardée au couchant, une autre lueur levante sur l’Est de Paris, soulevaient les bords. Mais juin n’est cruel qu’aux citadins sans voiture, encadrés étroitement de pierre chaude, qu’à l’homme serré contre l’homme. Autour du Quart-de-Brie, un air sans cesse agité tourmentait les stores jaunes, traversait la chambre triangulaire et le studio, butait contre la proue du bâtiment et desséchait les petites haies de troènes en caisses sur les terrasses. Les promenades quotidiennes aidant, Alain et Camille vivaient doucement, assagis et ensommeillés par la chaleur et la volupté.
« Pourquoi est-ce que je la nommais une jeune fille indomptée ? » se demandait Alain étonné. Camille jurait moins en voiture, perdait quelques âpretés de langage, et aussi son appétit des « boîtes » où chantent les jeunes femmes tziganes à naseaux de cavales.
Elle mangeait et dormait longtemps, ouvrait très grands ses yeux adoucis, se détachait de vingt projets d’été, et s’intéressait aux « travaux » qu’elle visitait chaque jour. Il lui arrivait de s’attarder longuement dans le jardin de Neuilly, où Alain, au sortir de l’ombreuse maison Amparat fils et Cie, rue des Petits-Champs, la retrouvait oisive, prête à prolonger l’après-midi, prête à rouler sur les routes chaudes.
Alors, il s’assombrissait. Il l’écoutait donner des ordres aux peintres chanteurs, aux électriciens distants. Elle l’interrogeait, d’une manière générale et péremptoire, comme si elle quittait par devoir, et dès qu’il était là, sa nouvelle douceur…
– Ça va, les affaires ? La crise s’annonce toujours ? Tu leur en loges, aux princes de la couture, du foulard à pois ?
Elle ne respectait même pas le vieil Émile, qu’elle secouait jusqu’à en faire choir des formules empreintes d’une imbécillité pythique.
– Qu’est-ce que vous en pensez, Émile, de notre cagibi ? Vous n’aurez jamais vu la maison si belle ?
Le vieux valet murmurait, entre ses favoris, des réponses comme lui sans fond ni couleur.
– Ça ne se reconnaît plus… On m’aurait dit, autrefois, que ce serait une maison par petits compartiments… Il y a de la différence… On sera bien les uns chez les autres, c’est très gai…
Ou bien il versait goutte à goutte, sur Alain, des bénédictions sourdement éclairées d’un sens hostile.
– La jeune dame de M. Alain prend bien bonne mine. Et elle a bonne voix aussi. On l’entend de chez nos voisins tant qu’elle parle bien. Une voix à ne pas la disputer, ah ! mais… La jeune dame dit bien ce qu’elle veut dire. Elle a prétendu au jardinier que le massif de silènes et de myosotis faisait cucu… J’en ris encore.
Et il levait vers le ciel pur un œil pâle, couleur d’huître grise, qui n’avait jamais ri. Alain non plus ne riait pas. Saha le rendait soucieux. Elle maigrissait, et semblait abandonner un espoir, qui sans doute était l’espoir de revoir Alain chaque jour, et seul. Elle ne s’enfuyait plus lorsque Camille arrivait. Mais elle n’escortait pas Alain jusqu’à la grille, et elle le regardait, lorsqu’il s’asseyait près d’elle, avec une profonde et amère sagesse. « Son regard de petit chat derrière les barreaux, le même, le même regard… » Il l’appelait tout bas : « Saha… Saha… » en soufflant très fort les h. Mais elle ne bondissait pas, ni ne couchait les oreilles, et il y avait bien des jours qu’elle n’avait crié son éclatant : « Me-rrraing ! » ni les « Mouek-mouek-mouek » de la bonne humeur et de la convoitise.
Un jour qu’ils avaient été, Camille et lui, convoqués à Neuilly pour constater que la nouvelle baignoire-piscine, carrée, épaisse, énorme, effondrait le terrasson qui la portait, il entendit sa femme soupirer :
– Ça n’en finira jamais !
– Mais, dit-il surpris, je croyais que tu aimais mieux, en somme, le Quart-de-Brie, ses cormorans et ses pétrels…
– Oui… Mais tout de même… Et puis c’est ta maison, ici, ta vraie maison… Notre maison…
Elle s’appuyait à son bras, un peu molle, incertaine exceptionnellement. Le blanc bleuté de ses yeux, presque aussi bleu que sa claire robe d’été, l’arrangement parfait et superflu de sa joue, de sa bouche et de ses paupières, ne le touchèrent pas.
Pourtant il lui sembla qu’elle le consultait sans parler, pour la première fois. « Camille ici avec moi… Déjà ! Camille en pyjama sous les arceaux de roses… » Un des rosiers les plus anciens portait, à hauteur de visage, son fardeau de roses décolorées sitôt qu’épanouies, dont l’odeur orientale régnait, le soir, jusqu’au perron. « Camille en peignoir éponge, sous la charmille d’ormes… » Valait-il pas mieux, à tout prendre, la cantonner encore dans le petit belvédère du Quart-de-Brie ? « Pas ici, pas ici –pas encore… »
Le soir de juin, gorgé de lumière, tardait à pencher du côté de la nuit. Des verres vides, sur un guéridon de paille, retenaient les gros bourdons roux, mais sous les arbres, sauf sous les pins, s’élargissait une zone d’humidité impalpable, une promesse de fraîcheur. Ni les géraniums rosats qui prodiguaient leur méridional parfum, ni les pavots de feu ne souffraient du rude été commençant. « Pas ici, pas ici… », martelait Alain au rythme de son pas. Il cherchait Saha et ne voulait pas l’appeler à pleine voix, il la rencontra couchée sur le petit mur bas qui étayait une butte bleue, couverte de lobélias. Elle dormait ou paraissait dormir, roulée en turban. « En turban ? À cette heure et par ce temps ? C’est une posture d’hiver, le sommeil en turban… »
– Saha chérie !
Elle ne tressaillit pas quand il la prit et l’éleva en l’air, et elle ouvrait des yeux caves, très beaux, presque indifférents.
– Mon Dieu, que tu es légère ! Mais tu es malade, mon petit puma !
Il l’emporta, rejoignit en courant sa mère et Camille.
– Mais, maman, Saha est malade ! Elle a mauvais poil, elle ne pèse rien, et vous ne me le dites pas !
– C’est qu’elle ne mange guère, dit Mme Amparat. Elle ne veut pas manger.
– Elle ne mange pas, et quoi encore ?
Il berçait la chatte contre sa poitrine et Saha s’abandonnait, le souffle court et les narines sèches. Les yeux de Mme Amparat, sous ses grosses frisures blanches, passèrent intelligemment sur Camille.
– Et puis rien, dit-elle.
– Elle s’ennuie de toi, dit Camille. C’est ta chatte, n’est-ce pas ?
Il crut qu’elle se moquait et releva la tête avec défi. Mais Camille n’avait pas changé de visage et considérait curieusement Saha, qui sous sa main referma les yeux.
– Touche ses oreilles, dit brusquement Alain, elles sont brûlantes.
Il ne réfléchit qu’un instant.
– Bon. Je l’emmène. Maman, faites-moi donner son panier, voulez-vous ? Et un sac de sable pour le plat. Pour le reste, nous avons tout ce qu’il faut. Vous comprenez que je ne veux absolument pas… Cette chatte croit que…
Il s’interrompit et se tourna tardivement vers sa femme.
– Ça ne te gêne pas, Camille, que je prenne Saha en attendant que nous revenions ici ?
– Quelle question !… Mais où comptes-tu l’installer la nuit ? ajouta-t-elle, si naïvement qu’Alain rougit à cause de la présence de sa mère, et qu’il répondit d’un ton sec :
– Elle choisira.
Ils partirent en petit cortège, Alain portant Saha muette dans son panier de voyage. Le vieil Émile pliait sous le sac plein de sable, et Camille fermait la marche, responsable d’un vieux plaid en kasha effrangé qu’Alain appelait le Kashasaha.
– Non, je ne croyais pas qu’un chat s’acclimatait si vite…
– Un chat n’est qu’un chat. Mais Saha est Saha.
Alain faisait, vaniteux, les honneurs de Saha. Lui-même ne l’avait jamais tenue ainsi serrée, prisonnière sur vingt-cinq mètres carrés, visible à toute heure et réduite, pour la méditation féline, sa soif d’ombre et de solitude, à emprunter le dessous des fauteuils géants qui erraient sans port d’attache dans le studio, ou l’antichambre embryonnaire, ou l’un des placards-vestiaires camouflés de miroirs.
Mais Saha voulait triompher de toutes les embûches. Elle se forma aux heures incertaines des repas, du coucher, du lever, choisit pour demeure nocturne la salle de bains et son tabouret éponge, explora le Quart-de-Brie sans affectation de dégoût ni de sauvagerie.
Elle condescendit à écouter, dans la cuisine, l’oiseuse parole de Mme Buque conviant « la mimine » au foie cru. Alain et Camille sortis, elle prenait place sur le vertigineux parapet et sondait les abîmes d’air, suivant d’un œil calme, au-dessous d’elle, les dos volants des hirondelles et des passereaux. Son impassibilité au bord des neuf étages, l’habitude qu’elle prit de se laver longuement sur le parapet affolaient Camille.
– Empêche-la ! criait-elle à Alain. Elle me tourne le cœur et elle me donne des crampes dans les mollets !
Alain souriait avec compétence et admirait sa chatte, reconquise au goût de vivre et de se nourrir.
Ce n’est pas qu’elle devînt florissante, ni très gaie. Elle ne recouvrait pas son poil irisé comme le plumage mauve d’un pigeon. Mais elle vivait mieux, attendait le « poum » sourd de l’ascenseur qui hissait Alain, et acceptait de Camille des prévenances hors de saison, par exemple une soucoupe minuscule de lait à cinq heures, un petit os de poulet offert de haut, comme à un chien qu’on veut faire sauter.
– Pas comme ça !… Comme ça !… gourmandait Alain.
Et il posait l’os sur un tapis de bain, ou simplement sur la moquette beige à longue laine.
– Qu’est-ce qu’il prend, le tapis de Patrick ! blâmait Camille.
– Mais un chat ne mange pas un os ni une viande consistante sur une surface polie. Quand un chat prend un os dans une assiette et le dépose, avant de le manger, sur le tapis, on lui dit qu’il est sale. Le chat a besoin de maintenir sa proie sous sa patte pendant qu’il broie ou qu’il déchire, et il ne peut le faire que sur la terre nue ou sur un tapis. Mais on l’ignore…
Ébahie, Camille l’interrompit.
– Et toi, comment le sais-tu ?