John Buchan

LES TRENTE-NEUF MARCHES

(1915)
Traducteur : Théo Varlet

 

 

 

Table des matières

 

1  L'homme qui mourut. 3

2  Où le laitier part en voyage. 19

3  L'aventure de l'aubergiste littérateur. 28

4  L'aventure du candidat radical 45

5  L'aventure du cantonnier à bésicles. 61

6  L'aventure de l’archéologue chauve. 75

7  Le pêcheur à la mouche. 96

8  Où la pierre-noire apparaît. 111

9  Les trente-neuf marches. 122

10  Où plusieurs sociétés se retrouvent à la mer. 133

À propos de cette édition électronique. 152

 

1

L'homme qui mourut

Cet après-midi de mai, je revins de la City vers les 3 heures, complètement dégoûté de vivre. Trois mois passés dans la mère patrie avaient suffi à m'en rassasier. Si quelqu'un m'eût prédit un an plus tôt que j'en arriverais là, je lui aurais ri au nez ; pourtant c'était un fait. Le climat me rendait mélancolique, la conversation de la généralité des Anglais me donnait la nausée ; je ne prenais pas assez d'exercice, et les plaisirs de Londres me paraissaient fades comme de l'eau de Seltz qui est restée au soleil.

 

– Richard Hannay, mon ami, me répétais-je, tu t'es trompé de filon, il s'agirait de sortir de là.

 

Je me mordais les lèvres au souvenir des projets que j'avais échafaudés pendant ces dernières années à Buluwayo. En y amassant mon pécule – il y en a de plus gros, mais je le trouvais suffisant –, je m'y étais promis des plaisirs de toutes sortes. Emmené loin de l'Écosse par mon père dès l'âge de six ans, je n'étais pas revenu au pays depuis lors : l'Angleterre m'apparaissait donc comme dans un rêve des Mille et Une Nuits, et je comptais m'y établir pour le restant de mes jours.

 

Mais je fus vite désillusionné. Au bout d'une semaine j'étais las de voir les curiosités de la ville, et en moins d'un mois j'en avais assez des restaurants, des théâtres et des courses de chevaux. Mon ennui provenait sans doute de ce que je n'avais pas un vrai copain pour m'y accompagner. Beaucoup de gens m'invitaient chez eux, mais ils ne s'intéressaient guère à moi. Ils me lançaient deux ou trois questions sur l'Afrique du Sud, et puis revenaient à leurs affaires personnelles. Des grandes dames impérialistes me conviaient à des thés où je rencontrais des instituteurs de la Nouvelle-Zélande et des directeurs de journaux de Vancouver, et où je m'assommais au-delà de tout. Ainsi donc, à trente-sept ans, sain et robuste, muni d'assez d'argent pour me payer du bon temps, je bâillais tout le long du jour à me décrocher la mâchoire. Un peu plus et je décidais de prendre le large et de retourner dans le «veld[1]», car j'étais l'homme le plus parfaitement ennuyé du Royaume-Uni.

 

Cet après-midi-là je venais de tarabuster mon agent de change au sujet de placements, à seule fin de m'occuper l'esprit, et avant de retourner chez moi j'entrai à mon club – un estaminet pour mieux dire, qui admettait des Coloniaux comme membres. Je pris un apéritif à l'eau, en lisant les feuilles du soir. Elles ne parlaient que du conflit dans le Proche-Orient, et il y avait entre autres un article sur Karolidès, le premier ministre de Grèce. Il me plaisait, ce gars-là. C'était sous tous rapports le seul homme en vue considérable ; et, de plus, il jouait un jeu loyal, ce qu'on n'eût pu dire de beaucoup d'autres. J'appris qu'on le haïssait comme une vraie bête noire à Berlin et à Vienne, mais que nous allions le soutenir ; et un journal même voyait en lui la dernière barrière entre l'Europe et la catastrophe. Je me demandai à ce propos s'il n'y aurait pas un emploi pour moi de ce côté. L'Albanie me séduisait, comme étant le seul pays où l'on fût à l'abri du bâillement.

 

Vers 6 heures, je rentrai chez moi, m'habillai, dînai au café Royal, et entrai dans un music-hall. Le spectacle était inepte ; rien que femmes cabriolantes et hommes à grimaces de singes ; aussi je ne restai guère. La nuit étant douce et limpide, je regagnai à pied l'appartement que j'avais loué près de Portland Place. Autour de moi la foule s'écoulait sur les trottoirs, active et bavarde, et j'enviai les gens pour leurs occupations. Ces trottins, ces employés, ces élégants, ces policemen avaient au moins dans la vie un intérêt qui les faisait mouvoir. Je donnai une demi-couronne à un mendiant que je vis bâiller : c'était un frère de misère. À Oxford Circus je pris à témoin le ciel de printemps et fis un vœu. J'accordais un dernier jour à ma vieille patrie pour me procurer quelque chose à ma convenance : si rien n'arrivait je retournais au Cap par le prochain bateau.

 

Mon appartement formait le premier étage d'un nouvel immeuble situé derrière Langham Place. Il y avait un escalier commun, avec un portier et un garçon d'ascenseur à l'entrée, mais il n'y avait ni restaurant ni rien de ce genre, et chaque appartement était tout à fait indépendant des autres. Comme je déteste les domestiques à demeure, j'avais pris à mon service un garçon qui venait chaque jour. Il arrivait le matin avant 8 heures, et partait d'habitude à 7, car je ne dînais jamais chez moi.

 

Je venais d'introduire ma clef dans la serrure quand un homme surgit à mes côtés. Je ne l'avais pas vu s'approcher, et son apparition soudaine me fit tressaillir. C'était un individu fluet à la courte barbe brune et aux petits yeux bleus et vrilleurs. Je le reconnus pour le locataire du dernier étage, avec qui j'avais déjà échangé quelques mots dans l'escalier.

 

– Puis-je vous parler ? dit-il. Me permettez-vous d'entrer une minute ?

 

Il contenait sa voix avec effort, et sa main me tapotait le bras.

 

J'ouvris ma porte et le fis entrer. Il n'eut pas plus tôt franchi le seuil qu'il prit son élan vers la pièce du fond, où j'allais d'habitude fumer et écrire ma correspondance. Puis il s'en revint comme un trait.

 

– La porte est-elle bien fermée ? demanda-t-il fiévreusement.

 

Et il assujettit la chaîne de sa propre main.

 

– Je suis absolument confus, dit-il d'un ton modeste. Je prends là une liberté excessive, mais vous me semblez devoir comprendre. Je n'ai cessé de vous avoir en vue depuis huit jours que les choses se sont gâtées. Dites, voulez-vous me rendre un service ?

 

– Je veux bien vous écouter, fis-je. C'est tout ce que je puis promettre.

 

Ce petit bonhomme nerveux m'agaçait de plus en plus avec ses grimaces.

 

Il avisa sur la table à côté de lui un plateau à liqueurs, et se versa un whisky-soda puissant. Il l'avala en trois goulées, et brisa le verre en le reposant.

 

– Excusez-moi, dit-il. Je suis un peu agité, ce soir. Il m'arrive, voyez-vous, qu'à l'heure actuelle je suis mort.

 

Je m'installai dans un fauteuil et allumai une pipe.

 

– Quel effet ça fait-il ? demandai-je.

 

J'étais bien convaincu d'avoir affaire à un fou.

 

Un sourire fugitif illumina son visage contracté :

 

– Non, je ne suis pas fou… du moins pas encore. Tenez, monsieur, je vous ai observé, et je crois que vous êtes un type de sang-froid. Je crois aussi que vous êtes un honnête homme, et que vous n'auriez pas peur de jouer une partie dangereuse. Je vais me confier à vous. J'ai besoin d'assistance plus que personne au monde, et je veux savoir si je puis compter sur vous.

 

– Allez-y de votre histoire, répondis-je, et je vous dirai ça.

 

Il parut se recueillir pour un grand effort, et puis entama un récit des plus abracadabrants. Au début je n'y comprenais rien, et je dus l'arrêter et lui poser des questions. Mais voici la chose en substance :

 

Il était né en Amérique, au Kentucky. Ses études terminées, comme il avait passablement de fortune, il se mit en route afin de voir le monde. Il écrivit quelque peu, joua le rôle de correspondant de guerre pour un journal de Chicago, et passa un an ou deux dans le sud-est de l'Europe. Je m'aperçus qu'il était bon polyglotte, et qu'il avait beaucoup fréquenté la haute société de ces régions. Il citait familièrement bien des noms que je me rappelais avoir vus dans les journaux.

 

Il s'était mêlé à la politique, me raconta-t-il, d'abord parce qu'elle l'intéressait, et ensuite par entraînement inévitable. Je devinais en lui un garçon vif et d'esprit inquiet, désireux d'aller toujours au fond des choses. Il alla un peu plus loin qu'il ne l'eût voulu.

 

Je donne ici ce qu'il me raconta, aussi bien que je pus le débrouiller. Au-delà et derrière les gouvernements et les armées, il existait d'après lui un puissant mouvement occulte, organisé par un monde des plus redoutables. Ce qu'il en avait découvert par hasard le passionna : il alla plus avant, et finit par se laisser prendre. À son dire, l'association comportait une bonne part de ces anarchistes instruits qui font les révolutions, mais à côté de ceux-là il y avait des financiers qui ne visaient qu'à l'argent : un homme habile peut réaliser de gros bénéfices sur un marché en baisse ; et les deux catégories s'entendaient pour mettre la discorde en Europe.

 

Il me révéla plusieurs faits bizarres donnant l'explication d'un tas de choses qui m'avaient intrigué – des faits qui se produisirent au cours de la guerre des Balkans : comment un État prit tout à coup le dessus, pourquoi des alliances furent nouées et rompues, pourquoi certains hommes disparurent, et d'où venait le nerf de la guerre. Le but final de la machination était de mettre aux prises la Russie et l'Allemagne.

 

Je lui en demandai la raison. Il me répondit que les anarchistes croyaient triompher grâce à la guerre. Du chaos général qui en résulterait, ils s'attendaient à voir sortir un monde nouveau. Les capitalistes, eux, rafleraient la galette, et feraient fortune en rachetant les épaves. Le capital, à son dire, manquait de conscience aussi bien que de patrie. Derrière le capital, d’ailleurs, il y avait la juiverie, et la juiverie détestait la Russie pis que le diable.

 

– Quoi d'étonnant ? s'écria-t-il. Voilà trois cents ans qu'on les persécute ! Ceci n'est que la revanche des pogroms. Les Juifs sont partout, mais il faut descendre jusqu'au bas de l'escalier de service pour les découvrir. Prenez par exemple une grosse maison d'affaires germanique. Si vous avez à traiter avec elle, le premier personnage que vous rencontrez est le Prince von und zu Quelque chose, un élégant jeune homme qui parle l'anglais le plus universitaire – sans morgue toutefois. Si votre affaire est d'importance, vous allez trouver derrière lui un Westphalien prognathe au front fuyant et distingué comme un goret. C'est là l'homme d'affaires allemand qui inspire une telle frousse à vos journaux anglais. Mais s'il s'agit d'un trafic tout à fait sérieux qui vous oblige à voir le vrai patron, il y a dix contre un à parier que vous serez mis en présence d'un petit Juif blême au regard de serpent à sonnettes et affalé dans un fauteuil d'osier. Oui, monsieur, voilà l'homme qui dirige le monde à l'heure actuelle, et cet homme rêve de poignarder l'Empire du Tzar, parce que sa tante a été violentée et son père knouté dans une masure des bords de la Volga.

 

Je ne pus m'empêcher de lui dire que ses juifs anarchistes me paraissaient avoir gagné bien peu de terrain.

 

– Oui et non, répondit-il. Ils ont progressé jusqu'à un certain point, mais ils se sont heurtés à plus fort que la finance, à ce qu'on ne peut acheter, aux vieux instincts combatifs essentiels à l'humanité. Quand vous allez vous faire tuer, vous dénichez un drapeau et un pays quelconques à défendre, et si vous en réchappez vous les aimez pour tout de bon. Ces sots bougres de soldats ont pris la chose à cœur, ce qui a bouleversé le joli plan élaboré à Berlin et à Vienne. Toutefois mes bons amis sont loin d'avoir joué leur dernière carte. Ils ont gardé l'as dans leur manche, et à moins que je ne parvienne à rester vivant un mois encore, ils vont le jouer et gagner.

 

– Mais je croyais que vous étiez mort ! interrompis-je.

 

Mors janua vitæ, sourit-il. (Je reconnus la citation : c'était à peu près tout ce que je savais de latin.) J'y arrive, mais je dois vous instruire d'un tas de choses auparavant. Si vous lisez les journaux, vous connaissez sans doute le nom de Constantin Karolidès ?

 

Je dressai l'oreille à ces mots, car je venais de lire des articles sur lui cet après-midi même.

 

– C'est l'homme qui a fait échouer toutes leurs combinaisons. C'est le seul grand cerveau de toute la bande politique, et il se trouve de plus que c'est un honnête homme. En conséquence voilà douze mois qu'on a résolu sa mort. J'ai fait cette découverte sans peine, car elle était à la portée du dernier imbécile. Mais j'ai découvert en outre le moyen qu'ils se proposent d'employer, et cette connaissance était périlleuse. Voilà pourquoi j'ai dû trépasser.

 

Il prit un nouveau whisky, et je m'en fis un également, car l'animal commençait à m'intéresser.

 

– Ils ne peuvent l'atteindre dans son pays même, car il a une garde rapprochée composée d'Épirotes qui tueraient père et mère pour lui. Mais le 15 juin il va venir dans cette ville. Le Foreign Office britannique s'est avisé de donner des thés internationaux, dont le plus marquant est fixé à cette date. Or on compte sur Karolidès comme principal invité, et si mes amis en font à leur guise il ne reverra jamais ses enthousiastes concitoyens.

 

– Mais c'est bien simple, dis-je. Avertissez-le de rester chez lui.

 

– Et je jouerais leur jeu ? répliqua-t-il vivement. S'il ne vient pas, les voilà victorieux, car il est le seul qui puisse démêler leur brouillamini. Et si l'on avertit son gouvernement il ne viendra pas, car il ignore toute l'importance que les enjeux atteindront le 15 juin.

 

– Et pourquoi pas le gouvernement britannique ? fis-je. Nos dirigeants ne vont pas laisser massacrer leurs hôtes. Faites-leur signe, et ils prendront des précautions supplémentaires.

 

– Mauvais moyen. On peut bourrer la ville de policiers en bourgeois et doubler le service d'ordre, Constantin n'en sera pas moins un homme mort. Mes amis ne jouent pas ce jeu pour des prunes. Ils tiennent à supprimer Karolidès dans une grande occasion, où toute l'Europe ait les yeux sur lui. Il sera assassiné par un Autrichien, et il y aura toutes les preuves voulues pour démontrer la connivence des gros bonnets de Vienne et de Berlin. Le tout d'une fausseté diabolique, bien entendu, mais l’affaire paraîtra noire à souhait pour le public. Je ne parle pas en l'air, mon cher monsieur. Je suis arrivé à connaître dans le dernier détail cette infernale machination, et je puis vous dire qu’on n'aura pas vu ignominie plus raffinée depuis les Borgias. Mais cela ne se produira pas si un certain individu qui connaît les rouages de l'affaire se trouve encore vivant à Londres à la date du 15 juin. Et cet individu n'est autre que votre serviteur, Franklin P. Scudder.

 

Il commençait à me plaire, ce petit bonhomme. Ses mâchoires claquèrent comme une attrape à souris, et l'ardeur de la lutte brillait dans ses yeux vrilleurs. S'il me débitait un conte, il était certainement bon acteur.

 

– D'où tenez-vous cette histoire ? lui demandai-je.

 

– J'en eus le premier soupçon dans une auberge de l'Achensee, dans le Tyrol. Cela me mit en éveil, et je recueillis mes autres documents dans un magasin de fourrures du quartier galicien à Bude, puis au cercle des Étrangers de Vienne, et dans une petite librairie voisine de la Racknitzstrasse, à Leipzig. Je complétai mes preuves il y a dix jours, à Paris. Je ne puis vous les exposer en détail à présent, car ce serait trop long. Lorsque ma conviction fut faite, je jugeai de mon devoir de disparaître, et je regagnai cette cité par un détour invraisemblable. Je quittai Paris jeune franco-américain à la mode, et je m'embarquai diamantaire juif à Hambourg. En Norvège, je fus un Anglais amateur d'Ibsen réunissant des matériaux pour ses conférences, mais au départ de Bergen j'étais un voyageur en cinéma spécialisé dans les films de ski. Et j'arrivai ici de Leith avec, dans ma poche, quantité d'offres de pâte à papier destinées aux journaux de Londres. Jusqu'à hier je crus avoir suffisamment brouillé ma piste, et j'en étais bien aise. Mais…

 

Ce souvenir parut le bouleverser, et il engloutit une nouvelle rasade de whisky.

 

– Mais je vis un homme posté dans la rue en face de cet immeuble. Je restais d'ordinaire enfermé chez moi toute la journée, ne sortant qu'une heure ou deux après la tombée de la nuit. Je le surveillai un bout de temps par ma fenêtre, et je crus le reconnaître… Il entra et parla au portier… En revenant de promenade hier soir je trouvai une carte dans ma boîte aux lettres. Elle portait le nom de l'homme que je souhaite le moins rencontrer sur la terre.

 

Le regard que je surpris dans les yeux de mon interlocuteur, le réel effroi peint sur ses traits, achevèrent de me convaincre. Je haussai la voix d'un ton pour lui demander ce qu'il fit ensuite.

 

– Je compris que j'étais emboîté aussi net qu'un hareng mariné, et qu'il me restait un seul moyen d'en sortir. Je n'avais plus qu'à décéder. Si mes persécuteurs me croyaient mort, leur vigilance se rendormirait.

 

– Et comment avez-vous fait ?

 

– Je racontai à l'homme qui me sert de valet que je me sentais au plus mal, et je m'efforçai de prendre un air d'enterrement. J'y arrivai sans peine, car je ne suis pas mauvais comédien. Puis je me procurai un cadavre – il y a toujours moyen de se procurer un cadavre à Londres quand on sait où s'adresser. Je le ramenai dans une malle sur un fiacre à galerie, et je fus obligé de me faire soutenir pour remonter jusqu'à mon étage. Il me fallait, voyez-vous, accumuler des témoignages en vue de l'enquête. Je me mis au lit et ordonnai à mon serviteur de me confectionner une boisson soporifique, après quoi je le renvoyai. Il voulait aller chercher un docteur, mais je sacrai un brin, disant que je ne pouvais souffrir les drogues. Le mort était de ma taille, et comme je l'estimai défunt par suite d'excès alcooliques, je disposai çà et là des bouteilles bien en vue. La mâchoire était le point faible de la ressemblance, mais je la lui fis sauter d'un coup de revolver. Il se trouvera je suppose demain quelqu'un pour jurer avoir entendu la détonation, mais il n'y a pas de voisin à mon étage, et je crus pouvoir risquer la chose. Je laissai donc le corps dans mon lit, vêtu de mon pyjama, avec un revolver à l'abandon sur les couvertures et un désordre considérable à l'entour. Puis je revêtis un complet que je tenais en réserve à toute occurrence. Je n'osai pas me raser, crainte de laisser un indice, et d'ailleurs il était complètement inutile pour moi de songer à gagner la rue. J'avais beaucoup pensé à vous depuis le matin, et je ne voyais rien d'autre à faire que de m'adresser à vous. De ma fenêtre je guettai votre retour, puis descendis l'escalier à votre rencontre… Et maintenant, monsieur, vous en savez à peu près autant que moi sur cette affaire.

 

Il s'assit en clignotant comme une chouette, trépidant de nervosité et néanmoins résolu à fond. J'étais à cette heure entièrement persuadé de sa franchise envers moi. Bien que son récit fût de la plus haute invraisemblance, j'avais maintes fois déjà entendu raconter des choses baroques dont j'apprenais plus tard l'authenticité, et je m'étais fait une règle de juger le narrateur plutôt que son histoire. S'il eût prétendu élire domicile dans mon appartement à cette fin de me couper la gorge, il aurait inventé un conte moins dur à avaler.

 

– Passez-moi votre clef, lui dis-je, que j'aille jeter un coup d'œil sur le cadavre. Excusez ma méfiance, mais je tiens à vérifier un peu si possible.

 

Il secoua la tête d'un air désolé.

 

– Je pensais bien que vous me la demanderiez ; mais je ne l'ai pas prise. Elle est restée après ma chaîne, sur la table de toilette. Il me fallait l'abandonner, car je ne pouvais laisser aucun indice propre à exciter des soupçons. Les seigneurs qui m'en veulent sont des citoyens bigrement éveillés. Vous devez me croire de confiance pour cette nuit, et demain vous aurez bien suffisamment la preuve de l'histoire du cadavre.

 

Je réfléchis quelques instants.

 

– Soit. Je vous fais confiance pour la nuit. Je vais vous enfermer dans cette pièce et emporter la clef… Un dernier mot, Mr Scudder. Je crois en votre loyauté, mais pour le cas contraire, je dois vous prévenir que je sais manier un pistolet.

 

– Bien sûr, fit-il, en se dressant avec une certaine vivacité. Je n'ai pas l'avantage de vous connaître de nom, monsieur, mais permettez-moi de vous dire que vous êtes un homme chic… Je vous serais obligé de me prêter un rasoir.

 

Je l'emmenai dans ma chambre à coucher, que je mis à sa disposition. Au bout d'une demi-heure il en sortit un personnage que j'eus peine à reconnaître. Seuls ses yeux vrilleurs et avides étaient les mêmes. Il avait rasé barbe et moustaches, fait une raie de milieu et taillé ses sourcils. De plus il se tenait comme à la parade, et représentait, y inclus le teint basané, le vrai type de l'officier britannique resté longtemps aux Indes. Il tira aussi un monocle, qu'il s'incrusta dans l'orbite, et toute trace d'américanisme avait disparu de son langage.

 

– Ma parole ! Mr Scudder…, bégayai-je.

 

– Plus Mr Scudder, rectifia-t-il ; le capitaine Théophilus Digby, du 40ème Gourkhas, actuellement en congé dans ses foyers. Je vous serais obligé, monsieur, de vous en souvenir.

 

Je lui improvisai un lit dans mon fumoir, et gagnai moi-même ma couche, plus joyeux que je ne l'avais été depuis un mois. Il arrive tout de même quelquefois des choses, dans cette métropole de malheur !

 

Je fus réveillé le lendemain matin par un tapage du diable que faisait mon valet Paddock en s'acharnant sur la porte du fumoir. Ce Paddock était un garçon que j'avais tiré d'affaire là-bas, dans le Selawki, et emmené comme domestique lors de mon retour en Angleterre. Il s'exprimait avec l'élégance d'un hippopotame, et n'entendait pas grand-chose à son service, mais je pouvais du moins compter sur sa fidélité.

 

– Assez de chahut, Paddock, lui dis-je. Il y a un ami à moi, le capitaine… le capitaine (je n'arrivais pas à retrouver son nom) en train de pioncer là-dedans. Apprête le petit déjeuner pour deux et reviens ensuite me parler.

 

Je racontai à mon Paddock une belle histoire comme quoi mon ami, « une grosse légume », avait les nerfs très abîmés par l'excès de travail, et qu'il lui fallait un repos et une tranquillité absolus. Personne ne devait le savoir chez moi, ou sinon il se verrait assailli de communications du secrétariat des Indes et du premier ministre, et adieu sa cure de repos. Je dois dire que Scudder joua son rôle à merveille, lors du petit déjeuner. Il fixa Paddock à travers son monocle, tel un vrai officier anglais, l'interrogea sur la guerre des Boers, et me sortit un tas de boniments sur des copains de fantaisie. Paddock n'était jamais parvenu à me dire «sir», mais à Scudder il en donna comme si sa vie en dépendait.

 

Je laissai mon hôte en compagnie du journal et d'une boîte de cigares et partis pour la Cité. Lorsque j'en revins, à l'heure du déjeuner, le garçon d'ascenseur m'accueillit d'un air solennel.

 

– Sale affaire ici ce matin, monsieur. Le gentleman du n° 15 s'est flanqué une balle dans la tête. On vient de l'emporter à la morgue. La police est là-haut à présent.

 

Je montai au n° 15, et trouvai deux agents et un commissaire en train d'examiner les lieux. Je leur posai quelques questions stupides, et ils s'empressèrent de m'expulser. J'arrêtai alors le garçon qui avait servi Scudder, pour lui tirer les vers du nez, mais je vis tout de suite qu'il ne soupçonnait rien. C'était un type pleurnichard à face de sacristain, et une demi-couronne aida fortement à le consoler.

 

J'assistai à l'enquête du lendemain. Le gérant d'une maison d'éditions déclara que le défunt était venu lui proposer de la pâte à papier et qu'il le croyait attaché à une entreprise américaine. Le jury conclut à un suicide dans un accès de fièvre chaude, et les quelques effets du mort furent transmis au consul des États-Unis pour qu'il en disposât. Je racontai l'affaire en détail à Scudder, qui s'amusa beaucoup. Il regrettait de n'avoir pu assister à l'enquête, car il eût trouvé cela aussi savoureux que de lire son propre billet de mort.

 

Durant les deux premiers jours qu'il passa chez moi dans cette pièce de derrière, il se tint fort tranquille. Il lisait, fumait, ou griffonnait abondamment sur un calepin, et chaque soir nous faisions une partie d'échecs, où il me battait à plates coutures. Il tâchait, je crois, d'apaiser ses nerfs, qui venaient d'être soumis à une rude épreuve. Mais le troisième jour je m'aperçus qu'il commençait à redevenir inquiet. Il dressa une liste des jours à courir jusqu'au 15 juin, et les pointa au crayon rouge l'un après l'autre, ajoutant en regard des notes sténographiques. Je le trouvais fréquemment absorbé dans une sombre rêverie, les yeux dans le vague, et ces accès méditatifs étaient suivis d'un grand abattement.

 

Je ne tardai pas à voir qu'il était de nouveau sur des épines. Il prêtait l'oreille au moindre bruit, et me demandait sans cesse si l'on pouvait se fier à Paddock. Une ou deux fois il se montra fort hargneux, et s'en excusa. Je ne lui en voulus pas. J'étais plein d'indulgence, car il avait entrepris une tâche des plus ardues.

 

Son salut personnel le préoccupait bien moins que la réussite du plan qu'il avait conçu. Ce petit bonhomme était un vrai silex, sans le moindre point faible. Un soir il prit un air très grave, et me dit :

 

– Écoutez, Hannay, il me semble que je dois vous mettre un peu plus au courant de cette histoire. Je serais navré de disparaître sans laisser quelqu'un d'autre pour soutenir la lutte.

 

Et il m'exposa en détail ce qu'il ne m'avait appris qu'en gros.

 

Je ne lui accordai pas grande attention. Le fait est que ses aventures m'intéressaient plus que sa haute politique. À mon avis Karolidès et ses affaires ne me regardaient pas, et là-dessus je m'en remettais complètement à Scudder. Je retins donc peu de chose de ce qu'il me dit. Il fut très net, je m'en souviens, sur ce point : le danger ne commencerait pour Karolidès qu'avec son arrivée à Londres, et ce danger viendrait des plus hautes sphères, que n'atteindrait pas une ombre de soupçon. Il mentionna le nom d'une femme – Julia Czechenyi – comme associée à ce danger. Elle devait, paraît-il, servir d'appeau, et soustraire Karolidès à la surveillance de ses gardes. Il m'entretint aussi d'une Pierre-Noire et d'un homme qui zézayait en parlant, et il me décrivit très minutieusement un personnage qu'il ne pouvait évoquer sans frémir – un vieillard doué d'une voix juvénile et dont les yeux s'encapuchonnaient à sa volonté comme ceux d'un épervier.

 

Il parla aussi beaucoup de la mort. Il s'inquiétait excessivement de mener sa tâche à bonne fin, mais ne redoutait point qu'on lui ôtât la vie.

 

– Mourir ? J'imagine que ce doit être comme de s'endormir après une grande fatigue, et de s'éveiller par un beau jour d'été où la senteur des foins entre par la fenêtre. J'ai souvent remercié Dieu pour des matins de ce genre, jadis dans le pays de l'Herbe-Bleue[2], et je pense que je Le remercierai en m'éveillant de l'autre côté du Jourdain.

 

Le lendemain il fut beaucoup plus gai, et lut presque toute la journée la vie de Stonewall Jackson[3]. Je sortis pour aller dîner avec un ingénieur des mines que je devais voir au sujet d'affaires, et rentrai vers 10 heures et demie, à temps pour notre partie d'échecs avant de nous mettre au lit.

 

J'avais le cigare aux lèvres, il m'en souvient, lorsque je poussai la porte du fumoir. L'électricité n'était pas allumée, ce qui me parut étrange. Je me demandai si Scudder était déjà couché. Je tournai le commutateur : il n'y avait personne dans la pièce. Mais j'aperçus dans le coin le plus éloigné un objet dont la vue me fit lâcher mon cigare et m'envahit d'une sueur froide…

 

Mon hôte gisait étendu sur le dos. Un long coutelas qui lui traversait le cœur le clouait au plancher.

 

2

Où le laitier part en voyage

Je m'assis dans un fauteuil, prêt à défaillir. Cette sensation dura peut-être cinq minutes, et fut suivie d'un accès d'horreur folle : la vue de cette misérable face blanche aux yeux béants m'était insupportable. Je réussis enfin à prendre une nappe que j'étendis dessus ; puis j'allai en titubant jusqu'au buffet et m'emparai du cognac dont j'absorbai plusieurs goulées. Ce n'était certes pas la première fois que je voyais des gens mourir de mort violente ; et j'en avais moi-même occis plusieurs durant la guerre des Matabélés ; mais ce crime, commis de sang-froid et à huis clos, était tout autre chose. Je parvins pourtant à me ressaisir. Je consultai ma montre ; elle marquait 10 heures et demie.

 

L'idée me vint d'explorer minutieusement toutes les pièces : il n'y avait personne, ni aucune trace de personne. Je fermai alors tous les volets et les fenêtres au verrou et mis la chaîne à la porte.

 

Cependant je recouvrai mes esprits, avec la faculté de penser. Il me fallut près d'une heure pour mettre la situation au point ; et je ne me hâtai pas, car, à moins d'un retour offensif du meurtrier, il me restait jusqu'à 6 heures du matin pour réfléchir.

 

J'étais dans le lac – bien évidemment. Toute ombre de doute quant à la véracité de Scudder avait maintenant disparu. La preuve de son histoire se trouvait là sous la nappe. Les individus, sachant qu'il savait ce qu'il savait, l'avaient découvert, et avaient pris le meilleur moyen pour s'assurer de son silence. Soit ; mais il venait de résider quatre jours chez moi, et ses ennemis devaient bien supposer qu'il m'avait tout dit. Donc, ç'allait être à mon tour d'y passer. Peut-être cette nuit même, ou demain, ou après-demain, mais de toute façon mon compte était bon.

 

Soudain je m'avisai d'une autre probabilité. Je pouvais soit aller maintenant à la police, soit me coucher et laisser à Paddock le soin de trouver le corps et d'y aller le matin. Mais de toute façon, que raconterais-je concernant Scudder ? J'avais déjà induit en erreur Paddock à son sujet, et toute l'affaire paraissait déplorablement louche. Si, confessant la vérité, j'avouais à la police ce qu'il m'avait raconté, on se moquerait de moi, tout bonnement. J'avais mille chances contre une pour me voir accusé du meurtre, et les preuves matérielles étaient suffisantes pour me faire condamner à mort. Peu de gens me connaissaient en Angleterre ; je n'avais pas un seul vrai copain susceptible de témoigner en ma faveur. Peut-être ces ennemis secrets comptaient-ils là-dessus. Ils étaient capables de tout, et une prison anglaise était un aussi bon moyen de se débarrasser de moi jusqu'après le 15 juin qu'un coup de couteau dans ma poitrine.

 

D'ailleurs, si je racontais toute l'histoire, et si par miracle on me croyait, j'aurais joué leur jeu. Karolidès resterait chez lui, et ils n'en demandaient pas plus. En tout cas, la face morte de Scudder m'avait par sa seule vue inspiré une foi définitive en son dessein. Il n'était plus, mais il avait mis sa confiance en moi, et je ne pouvais faire autrement que de poursuivre sa tâche.

 

On trouvera peut-être ce scrupule déplacé chez un homme en danger de mort, mais telle était ma façon de voir. Je suis un garçon comme tout le monde, pas plus brave qu'un autre, mais je déteste voir un bon champion abattu, et malgré ce long coutelas, tout ne serait pas fini pour Scudder si je pouvais jouer la partie à sa place.

 

Au bout d'une heure ou deux passées à réfléchir, ma résolution était prise. Il me fallait disparaître d'une façon quelconque, et rester disparu jusque vers la fin de la première quinzaine de juin. À ce moment je devrais par un moyen ou un autre me mettre en rapport avec les gens du gouvernement et leur répéter ce que Scudder m'avait confié. Je regrettai de tout mon cœur qu'il ne m'en eût pas dit davantage, et que je n'eusse pas écouté plus attentivement le peu qu'il m'avait dit. Je ne connaissais rien en dehors des faits essentiels. Il y avait beaucoup de chances, même si j'esquivais les autres dangers, pour que l'on ne me crût finalement pas. Je devais en courir le risque, et souhaiter qu'il survînt quelque incident capable de confirmer mon histoire aux yeux du gouvernement.

 

Mon premier devoir était de durer encore trois semaines. Comme nous étions au 24 mai, cela signifiait vingt jours à me cacher avant de pouvoir tenter de joindre les problématiques autorités. Je prévoyais que deux catégories de gens me rechercheraient – les ennemis de Scudder, afin de me supprimer, et la police, qui m'accuserait du meurtre de Scudder. Ç'allait être une chasse vertigineuse. Mais cette perspective, loin de m'abattre, me stimulait. J'étais demeuré si longtemps oisif que j'accueillais avec joie toute occasion d'activité. Tant qu'il me fallait rester seul avec ce cadavre et m'en remettre au hasard, je ne valais pas mieux qu'un ver de terre écrasé ; mais du moment où le salut de ma tête dépendait de ma seule intelligence, j'affrontais la lutte avec joie.

 

Je me posai ensuite la question de savoir si Scudder avait sur lui quelques papiers susceptibles de me renseigner un peu mieux. Je soulevai la nappe et explorai ses poches, car le corps ne m'inspirait plus aucune répugnance. Son visage était merveilleusement calme pour celui d'un homme frappé de mort violente. Il n'y avait rien dans la pochette de côté, et seulement quelques pièces de billon et un porte-cigares dans le gilet. La culotte renfermait un petit canif et de l'argent, et la poche intérieure de la jaquette contenait un vieil étui à cigares en peau de crocodile. Pas la moindre trace du petit calepin noir sur lequel je l'avais vu prendre des notes. Je ne doutai pas que l'assassin l'eût emporté.

 

Mais en relevant les yeux je vis des tiroirs grands ouverts au secrétaire. Jamais Scudder ne les eût laissés dans cet état, car c'était le plus rangé des mortels. Quelqu'un devait y avoir cherché quelque chose – peut-être le calepin.

 

Je passai en revue l'appartement, et découvris que tout avait été fouillé – l'intérieur des livres, les tiroirs, les placards, les cassettes, jusqu'aux poches des vêtements dans ma garde-robe, et au buffet de la salle à manger. Nulle part il n'y avait trace de carnet. Fort probablement l'ennemi l'avait trouvé, mais ailleurs que sur le corps de Scudder.

 

Je pris alors un atlas, et consultai une grande carte des îles Britanniques. Mon dessein était de gagner une région sauvage, où mettre à profit ma science du «veld», car dans une cité je serais comme un rat en cage. L'Écosse me parut convenir le mieux, puisque ma famille était écossaise et que je pouvais passer partout pour un Écossais quelconque. Je songeai d'abord à être un touriste allemand, car mon père avait eu des associés allemands, et l'on m'avait appris à parler couramment cette langue, où je m'étais encore perfectionné grâce à mes trois ans de « prospection » pour le cuivre au Damaraland germanique. Mais je comptai qu'il serait moins voyant d'être un Écossais, outre que la police me repérerait moins facilement. Comme région, je choisis le Galloway. C'était la partie sauvage de l'Écosse la plus proche, autant que j'en pouvais juger, et, à voir la carte, la population n'y abondait pas.

 

Une recherche dans l'indicateur m'apprit qu'un train quittait la gare Saint-Pancras à 7 heures 10, ce qui me mettrait dans la soirée à une station quelconque du Galloway. C'était parfait, mais il m'importait davantage de savoir comment arriver à Saint-Pancras, car j'étais trop certain que les amis de Scudder surveilleraient la maison. Ce problème m'arrêta un moment ; puis il me vint une inspiration, sur quoi je me mis au lit et dormis deux heures d'un mauvais sommeil.

 

Je me levai à 4 heures et ouvris les persiennes de ma chambre à coucher. La jeune lumière d'un beau matin d'été envahissait le ciel, et les moineaux pépiaient déjà. Un grand revirement se fit en moi, et je m'apparus un pauvre insensé. J'inclinai à laisser aller les choses, convaincu que la police anglaise verrait mon cas sous un jour raisonnable. Mais en récapitulant la situation je ne trouvai plus aucun argument pour combattre ma décision de la nuit, et je me résolus enfin, la bouche sèche, à exécuter mon plan. J'éprouvais non pas un trac réel, mais comme une répugnance à aller au-devant des ennuis, si j'ose m'exprimer ainsi.

 

Je dénichai un complet de cheviotte très usagé, une paire de forts souliers à clous, et une chemise de flanelle à col rabattu. Dans mes poches je bourrai une chemise de rechange, une casquette de drap, plusieurs mouchoirs, et une brosse à dents. J'avais deux jours plus tôt retiré de la banque une bonne somme d'or, pour le cas où Scudder aurait eu besoin d'argent, et je pris là-dessus cinquante livres en « souverains » dans une ceinture que j'avais rapportée de Rhodésie. C'était à peu près tout ce qu'il me fallait. Ensuite je pris un bain, et taillai ma moustache, que je portais longue et retombante, en une courte frange hérissée.

 

Puis je passai à un autre exercice. D'ordinaire Paddock arrivait ponctuellement à 7 heures 30 et ouvrait lui-même à l'aide d'un passe-partout. Mais vers 7 heures moins 20, comme me l'avait appris une amère expérience, le laitier s'amenait à grand fracas de bidons, et déposait ma provision devant la porte. J'avais vu plusieurs fois ce laitier en sortant pour une promenade matinale. C'était un jeune homme de ma taille à peu près, à la moustache peu fournie, et qui portait une blouse blanche. Sur lui reposait toute ma combinaison.

 

Je pénétrai dans le fumoir obscur où les rais du soleil naissant s'insinuaient peu à peu entre les lames des persiennes. J'y déjeunai d'un whisky-soda et de quelques biscuits empruntés au buffet. À ce moment il allait être 6 heures. Je mis une pipe dans ma poche et allai pour emplir ma blague au pot à tabac qui se trouvait sur la table voisine de la cheminée.

 

En manipulant le tabac, mes doigts rencontrèrent un corps dur, et je ramenai au jour le petit calepin noir de Scudder.

 

Cela me parut de bon augure. Je soulevai la nappe de dessus le cadavre, et m'étonnai de voir la paix et la dignité de cette face morte.

 

– Adieu, vieux camarade, lui dis-je ; je vais faire tout mon possible pour toi. Souhaite-moi bonne chance, où que tu sois.

 

Puis je restai dans le vestibule à attendre le laitier. Ce fut là le plus dur de l'affaire, car je n'en pouvais absolument plus d'être enfermé. 6 heures 30 passèrent ; puis 6 heures 40, et toujours pas de laitier. Cet imbécile avait choisi ce jour entre tous pour venir en retard.

 

Une minute après 7 heures moins le quart je perçus au dehors le tintamarre des bidons. J'ouvris la porte du palier : notre homme était là, sifflotant, et dégageant mon bidon du faisceau qu'il portait.

 

Il tressauta un peu à mon apparition.

 

– Entrez donc un instant, lui dis-je. J'ai deux mots à vous dire.

 

Et je le fis passer dans la salle à manger.

 

– Je suis sûr que vous avez l'esprit sportif, repris-je, et j'ai besoin que vous me rendiez un service. Prêtez-moi votre calot et votre blouse pour dix minutes, et ce souverain est à vous.

 

Ses yeux s'élargirent à la vue de l'or, et il s'épanouit en un sourire.

 

– Qué jeu c'est-y ? demanda-t-il.

 

– Un pari, fis-je. Je n'ai pas le temps de vous expliquer, mais pour le gagner il faut que je sois moi-même un laitier pendant dix minutes. Tout ce que vous avez à faire est de rester ici jusqu'à mon retour. Vous vous mettrez un peu en retard, mais cela ne fera de tort à personne, et vous aurez ce jaunet pour vous.

 

– Ça colle ! fit-il joyeusement. C'est pas moi qui empêcherai jamais la rigolade. Tenez, patron, v'là les frusques.

 

Je mis son calot bleu et sa blouse blanche, empoignai les bidons, claquai ma porte, et descendis l'escalier en sifflant. Le portier, au bas, me conseilla de « fermer ma boîte », ce qui voulait dire que mon déguisement était congru.

 

Tout d'abord je pensai qu'il n'y avait personne dans la rue. Puis je découvris un policeman à cent mètres plus loin, et un vagabond qui traînait ses savates sur l'autre trottoir. Un instinct me fit lever les yeux vers la maison d'en face, et à une croisée du premier étage j'aperçus une figure. Le vagabond leva les yeux en passant, et je crus voir qu'on échangeait un signal.

 

Je traversai la rue, sifflant allègrement, et imitant l'allure faraude du laitier. Mais au premier tournant, je pris une rue transversale et la remontai jusqu'à hauteur d'un terrain vague. Comme la rue était déserte, je lançai les bidons de lait par-dessus la palissade et envoyai la coiffure et la blouse les rejoindre. Je venais à peine de mettre ma casquette lorsqu'un facteur déboucha du coin. Je lui souhaitai le bonjour et il me répondit d'un air naturel. À ce moment 7 heures sonnèrent à une église du voisinage.

 

Je n'avais plus une seconde à perdre. Sitôt arrivé dans Euston Road je pris mes jambes à mon cou. À l'horloge d'Euston Station je vis 7 heures 5. À Saint-Pancras je n'eus pas le loisir de prendre un billet, d'autant que j'ignorais encore ma destination. Un porteur me désigna le quai, où j'arrivai comme le convoi s'ébranlait. Deux employés de la gare tentèrent de me barrer le passage, mais je les esquivai et sautai en marche dans la dernière voiture.

 

Trois minutes plus tard, tandis que le train filait en grondant sous les tunnels du nord, un contrôleur grincheux m'interpellait. Il me délivra un billet pour Newton-Stewart, nom qui m'était revenu tout d'un coup à la mémoire, et il me fit passer du compartiment de première classe où je m'étais établi, dans une troisième « fumeurs », occupée par un marin et une grosse femme avec un poupon. Il s'éloigna tout irrité, et en m'épongeant le front je fis remarquer à mes voisins dans mon écossais le plus épais que c'était une rude affaire d'attraper un train. Je m'étais déjà pénétré de mon rôle.

 

– Je vous demande un peu, quel malhonnête, ce contrôleur ! prononça la dame, d'un ton acerbe. Heureusement qu'il y a des Écossais pour le remettre à sa place. Voulait-il pas me faire prendre un billet pour cette moucheronne qui aura tout juste un an au mois d'août, et empêcher ce monsieur de cracher !

 

Le marin l'approuva d'un air flegmatique, et j'étrennai ma nouvelle vie dans une atmosphère de révolte contre l'autorité… Je me souvins que huit jours plus tôt je trouvais le monde fastidieux.

 

3

L'aventure de l'aubergiste littérateur

Il faisait ce jour-là un temps admirable pour voyager dans le Nord : un bel azur de mai, avec toutes les haies d'aubépine en fleurs, et je me demandais comment, lorsque j'étais encore un homme libre, j'avais pu rester indéfiniment à Londres, sans jouir de ce pays admirable. Je n'osai affronter le wagon-restaurant, et pris à Leeds un panier-repas que je partageai avec la grosse femme. Par la même occasion je pris les journaux du matin, qui donnaient les pronostics pour le Derby et les premières nouvelles de la saison de cricket, plus quelques entrefilets sur les affaires balkaniques et sur la visite à Kiel de l'escadre anglaise.

 

Les journaux parcourus, je tirai le petit calepin noir de Scudder et l'examinai. Il était presque tout rempli de notes, principalement de signes algébriques, parmi lesquels se détachait çà et là un nom en caractères ordinaires. Ainsi les mots « Hofgaard », « Lunéville » et « Avocado » revenaient très souvent, et plus encore le mot « Pavia ».

 

Or, il me répugnait de croire que Scudder eût jamais rien fait sans motif, et je me persuadai qu'il y avait là-dessous un « chiffre ». La cryptographie est un sujet qui m'a toujours intéressé, et j'en ai fait moi-même un peu jadis comme agent de renseignements à Delagoa-Bay, au cours de la guerre des Boers. J'ai des dispositions pour les échecs, la « patience » et les jeux analogues, et je m'estimais de bonne force dans le déchiffrement des cryptogrammes.

 

Celui-ci m'avait l'air d'appartenir au genre numérique, où des séries de signes correspondent aux lettres de l'alphabet ; mais comme tout homme un peu subtil arrive à trouver la clef de ces documents-là en une heure ou deux de travail, je ne croyais pas que Scudder se serait contenté d'un procédé aussi simple. Je m'attachai donc aux mots en clair, car on peut composer un très bon cryptogramme numérique en se servant d'un mot-clef qui donne la série des lettres.

 

Je m'y essayai plusieurs heures, mais aucun des mots ne marchait. Je m'endormis et ne m'éveillai qu'à Dumfries, tout juste à temps pour sauter à bas et prendre le tortillard du Galloway. Il y avait sur le quai un homme dont la mine ne me revenait guère, mais il ne m'accorda même pas un coup d'œil, et j'en compris la raison lorsque je m'aperçus dans la glace d'un distributeur automatique. Avec ma figure basanée, ma vieille défroque et ma dégaine pesante, je ressemblais comme deux gouttes d'eau à l'un de ces paysans de la montagne qui s'entassaient dans les voitures de troisième.

 

Je voyageai avec une demi-douzaine de ceux-ci dans une atmosphère de gros tabac et de pipes en terre. Ils revenaient du marché, et n'avaient à la bouche que des prix. Je les entendis parler des résultats de l'agnèlement dans les vallées du Cairn, du Deuch, et de dix autres rivières aussi énigmatiques. Une bonne moitié de ces hommes avaient déjeuné copieusement et exhalaient une forte odeur de whisky, mais ils ne firent aucune attention à moi. Nous roulâmes lentement à travers une région de petites vallées boisées, puis ce fut une vaste étendue de bruyère déserte, coupée d'eaux miroitantes, et enclose de hauts sommets bleuâtres à l'horizon du nord.

 

Vers 5 heures, le compartiment se vida, et je restai seul comme je l'espérais. Je descendis à la première station, un petit patelin dont je ne regardai même pas le nom, située au beau milieu d'un marécage. Je crus revoir l'une de ces petites haltes perdues au fin fond du Karroo. Un vieux chef de gare bêchait dans son jardin, et ce fut son outil sur l'épaule qu'il accourut au train, prit livraison d'un colis postal, et s'en retourna à ses pommes de terre. Un gamin de dix ans reçut mon billet à la sortie, et je débouchai sur une route qui filait toute blanche parmi la sombre verdure.

 

C'était un merveilleux soir de printemps, où chaque montagne se détachait avec la pureté d'une améthyste. L'air, malgré la troublante senteur des herbes marécageuses, était vif comme en pleine mer, et il produisit sur moi un effet des plus singuliers. Je me sentis tout à coup le cœur léger. Je me serais cru volontiers un gosse en vacances, au lieu d'un homme de trente-sept ans recherché activement par la police. Je me sentais dans les mêmes dispositions qu'autrefois lorsque je partais pour une grande trotte sur le haut veld par un matin glacé. On me croira si l'on veut, mais je marchai sur cette route en sifflant. Je n'avais en tête aucun plan de campagne, si ce n'est d'aller de l'avant parmi cette adorable contrée montagneuse aux senteurs rustiques, et chaque mille parcouru augmentait ma bonne humeur.

 

En traversant un bosquet je me coupai une baguette de coudrier, et abandonnai bientôt la grand-route pour un petit chemin qui remontait le cours d'un torrent tumultueux. Je me croyais encore bien à l'abri de toute poursuite et rien ne m'empêchait pour ce soir de m'amuser comme je l'entendais. Je n'avais rien mangé depuis des heures, et la faim commençait à me tenailler, lorsque j'arrivai à une chaumière de paysan nichée dans un creux au bord d'une cascade. Une femme au teint hâlé se tenait devant la porte, et me salua avec la modestie familière en usage sur la lande. Lorsque je lui demandai à loger pour la nuit elle me répondit que je serais le bienvenu « dans le lit du grenier », et elle me servit promptement un frugal repas composé d'œufs au lard, de galettes d'avoine et de lait crémeux.

 

À la brune son homme rentra de la montagne : un bon géant qui d'une enjambée couvrait la même distance qu'en trois pas un simple mortel. Ils ne me questionnèrent point, car ils avaient le tact parfait de tous ceux qui vivent dans la solitude, mais je vis qu'ils me prenaient pour une sorte de marchand, et je me donnai la peine de les confirmer dans cette opinion. Je parlai beaucoup des bestiaux, sujet peu familier à mon hôte, de qui je tirai, concernant les marchés locaux du Galloway, maints détails que je notai dans ma mémoire pour m'en servir à l'occasion. À 10 heures je vacillais sur ma chaise, et le « lit du grenier » reçut un homme éreinté qui n'ouvrit plus les yeux jusqu'à 5 heures, moment où le lever du soleil mit de nouveau sur pied la petite maisonnée.

 

Mes hôtes refusèrent toute rétribution, et à 6 heures, ayant déjeuné, je piétonnais de nouveau vers le sud. Mon dessein était de rejoindre la ligne du chemin de fer à une ou deux stations au delà de celle où j'étais descendu la veille et d'y reprendre le train en sens inverse. Je jugeais ce moyen le plus sûr, car la police présumerait naturellement que je m'éloignais toujours de Londres dans la direction de quelque port de l'Ouest. Je croyais avoir encore une bonne avance, car, selon mon raisonnement, il faudrait plusieurs heures pour fixer l'accusation sur moi, et un laps de temps égal pour identifier l'individu qui avait pris le train à Saint-Pancras.

 

Il faisait encore ce joli temps pur et printanier qui me rendait positivement incapable d'éprouver du souci. Réellement je n'avais pas été d'aussi bonne humeur depuis des mois. Je m'engageai sur une longue bande de bruyère courant au flanc d'une hauteur que le paysan avait appelée Cairnsmore of Fleet. Courlis et pluviers chantaient de toutes parts, et les prés verts au long des torrents fourmillaient de jeunes agneaux. Toute ma veulerie des mois précédents avait disparu et je me sentais jeune comme à dix ans. Sur ces entrefaites je parvins à une croupe qui dévalait vers un petit cours d'eau, et un mille plus loin sur la lande j'aperçus la fumée d'un train.

 

En approchant de la station, je la jugeai idéale pour mon dessein. La bruyère moutonnait tout alentour et ne laissait de place que pour la ligne à voie unique, la voie d'évitement, une salle d'attente, un bureau, la maisonnette du chef de gare, et un minuscule carré de groseilliers et d'œillets de poète. Aucune route ne semblait y aboutir, et pour compléter la désolation les vaguelettes d'un étang battaient leur berge de granit à un demi-mille de là. J'attendis caché dans la bruyère haute jusqu'au moment où je vis poindre à l'horizon la fumée d'un train se dirigeant vers l'est. Alors je m'avançai vers le guichet et pris un billet pour Dumfries.

 

Les seuls occupants du wagon étaient un vieux paysan et son chien – une bête aux yeux sournois dont je me méfiai. L'homme dormait, et sur la banquette auprès de lui s'étalait le Scotsman du matin. Je m'en saisis avidement, dans l'espoir d'y trouver quelque chose.

 

Il contenait deux colonnes sur l'assassinat de Portland Place, comme on l'appelait. Mon Paddock avait donné l'alarme et fait arrêter le laitier. Ce pauvre diable semblait avoir chèrement gagné son souverain – qui était pour moi de l'argent bien placé – car il avait tenu la police en haleine la plus grande partie de la journée. À la dernière heure je trouvai de nouveaux détails sur l'affaire. Le laitier était relâché, et le vrai criminel, dont la police cachait l'identité, avait, croyait-on, quitté Londres par une des lignes du Nord. Un court entrefilet me signalait comme le locataire de l'appartement. Je vis dans cette insertion une ruse grossière de la police tendant à me persuader que l'on ne me soupçonnait pas.

 

La feuille ne contenait rien d'autre, rien sur la politique étrangère ni sur Karolidès, rien sur les sujets qui intéressaient Scudder. Je la reposai, et m'aperçus que nous approchions de la station où j'étais descendu la veille. Le chef de gare déterreur de pommes de terre avait été appelé à une autre occupation, car le train allant vers l'ouest attendait pour laisser passer le nôtre, et il en était descendu trois hommes qui lui posaient des questions. Je devinai qu'ils faisaient partie de la police locale, et que celle-ci, prévenue par Scotland Yard, avait suivi ma piste jusque dans ce pays perdu. Bien rencogné dans l'ombre, je ne les quittais pas des yeux. L'un d'eux, un carnet à la main, prenait des notes. Le vieux déterreur de pommes de terre semblait assez penaud, et le gamin qui avait recueilli mon billet parlait avec volubilité. Tous les cinq regardaient par-dessus la bruyère dans la direction de la route blanche. Je comptais les voir prendre ma piste de ce côté-là.

 

Notre train quittait la station lorsque mon voisin s'éveilla. Il me lança un regard interrogateur, fit taire son chien d'un coup de pied, et me demanda où nous étions. Évidemment il avait beaucoup bu.

 

– Voilà ce que c'est d'être de la société de tempérance, conclut-il avec l'amertume du regret.

 

Je lui exprimai mon étonnement de voir en lui un de ces vaillants ligueurs.

 

– Si fait, j'en suis, et à fond, dit-il d'un ton agressif. J'ai prêté serment à la Saint-Martin dernière, et depuis je n'ai pas touché une goutte de whisky. Pas même le jour d'Hogmanay[4], et pourtant j'en avais bien envie.

 

Il allongea ses pieds sur la banquette, et enfonça dans les coussins sa tête ébouriffée.

 

– Et je n'ai que ce que je mérite, geignit-il. Un crâne plus brûlant que le feu de l'enfer, et deux yeux qui regardent chacun de leur côté.

 

– Qu'est-ce qui vous a valu ça ? demandai-je.

 

– Le breuvage que l'on nomme eau-de-vie. En ma qualité de tempérant je me suis gardé du whisky, mais j'ai siroté de cette eau-de-vie toute la journée, et je ne m'en remettrai sûrement pas de la quinzaine.

 

Sa voix se perdit dans un vagissement, et la lourde main du sommeil s'appesantit à nouveau sur lui.

 

J'avais formé le projet de descendre quelques stations plus loin sur la ligne, mais une meilleure occasion s'offrit bientôt, car le train s'arrêta court à l'orifice d'une tranchée qui dominait un torrent mugissant couleur de bière blonde. Je regardai au-dehors et vis que toutes les fenêtres étaient fermées et que nulle forme humaine ne se montrait à l'horizon. J'ouvris donc la portière et me jetai vivement dans un fourré de coudriers qui longeait la voie.

 

Tout allait au mieux sans ce satané chien. Persuadé que je décampais avec le bagage de son maître, il se mit à aboyer et faillit me happer le fond de la culotte. Réveillé au bruit, le paysan se dressa dans le cadre de la portière en beuglant que je venais de me suicider. Je me faufilai au travers du fourré, atteignis la berge du torrent, et sous le couvert des buissons m'éloignai d'une centaine de mètres. Puis du fond de ma cachette je regardai en arrière, et vis le chef de train et quelques voyageurs groupés devant la portière ouverte de mon compartiment et regardant dans ma direction. Mon départ eût été moins public si je m'étais retiré clairon sonnant et musique en tête.

 

Par bonheur le paysan pochard fit diversion. Lui et son chien, qu'il tenait par une laisse attachée à sa ceinture, dégringolèrent soudain à bas du wagon, tête première sur le ballast, et roulèrent à quelque distance jusqu'au bord de l'eau. Au cours du sauvetage qui s'ensuivit, le chien dut mordre quelqu'un, car je perçus un éclat de jurons violents. On finit par m'oublier ; et lorsque je me hasardai, après voir rampé un quart de mille, à jeter un coup d'œil en arrière, le train s'était remis en route et achevait de disparaître dans la tranchée.

 

Je me trouvais dans un vaste demi-cercle de bruyère, dont la rivière jaune figurait le diamètre, et dont les hauteurs du nord formaient la circonférence. Rien qui révélât une présence humaine, pas d'autre bruit que le ruissellement des eaux et le piaulement continuel des courlis. Et cependant, chose bizarre, pour la première fois la crainte d'être poursuivi s'empara de moi. Ce n'était pas à la police que je songeais, mais bien à ces autres individus qui me savaient en possession du secret de Scudder et qui n'oseraient pas me laisser vivre. J'étais sûr qu'ils me poursuivraient avec une vigilance et une perspicacité inconnues à la justice anglaise, et qu'une fois leurs serres refermées sur moi je n'aurais plus de grâce à espérer.

 

Je regardai en arrière, mais le paysage était vide. L'acier des rails et les pierres mouillées du torrent luisaient au soleil, et l'on ne pouvait imaginer scène plus pacifique. Néanmoins je me mis à courir. Me dissimulant dans les creux du marais, je courus tant que la sueur finit par m'aveugler. Cette crise de frayeur ne me passa qu'en atteignant l'hémicycle de montagnes, où je me jetai tout pantelant sur une crête dominant de haut la cours naissant de la rivière jaune.

 

De mon poste d'observation je découvrais toute la lande qui s'étalait jusqu'au chemin de fer, et plus loin dans le sud les vertes cultures succédant à la bruyère. Bien que je possède des yeux d'aigle, je ne découvris dans toute cette étendue aucun objet mouvant. Je regardai ensuite vers l'est par-dessus la crête et vis un paysage tout autre : de molles vallées verdoyantes, plantées de sapins nombreux, et où de vagues stries poussiéreuses décelaient des routes. Finalement je levai les yeux vers l'azur de mai, et ce que j'y découvris précipita les battements de mon cœur…

 

Bas sur l'horizon du sud un monoplan s'élevait dans le ciel. Je compris, aussi sûr que si on me l'avait dit, que cet avion était à ma recherche, et qu'il n'appartenait pas à la police. Durant une heure ou deux je le guettai d'un bas-fond de bruyère. Il survola d'abord à faible altitude les sommets des hauteurs, puis décrivit des spires au-dessus de la vallée que j'avais remontée. Après quoi il sembla y renoncer, et s'élevant très haut, retourna vers le sud.

 

Cet espionnage aérien me déplut, et me donna moins bonne opinion de la contrée que j'avais choisie comme refuge. Ces collines aux végétations rases ne m'abritaient aucunement contre les ennemis d'en haut, et il me fallait chercher un autre genre d'asile. L'aspect verdoyant du pays situé au-delà de l'arête m'inspirait plus de confiance, car par là je trouverais des bois et des maisons de pierre.

 

Vers 6 heures du soir je quittai la bruyère pour un blanc ruban de route qui suivait le cours encaissé d'une rivière de plaine. Je la suivis, et peu à peu les berges adoucirent leur pente, le ravin se mua en plateau, et j'arrivai enfin à une sorte de col où un toit solitaire fumait dans le crépuscule. La route passait sur un pont, où un jeune homme s'adossait au parapet.

 

Il fumait une longue pipe en terre et contemplait l'eau à travers ses lunettes. De la main gauche il tenait un petit livre où son doigt marquait la page. Avec lenteur il déclamait :

 

…Tel un griffon à travers le désert,

De sa marche ailée, par monts et par vaux

Poursuit l'Arimaspien…

 

Il se retourna brusquement au bruit de mon pas sur les pavés du pont, et me montra un visage d'adolescent, sympathique et hâlé.

 

– Je vous souhaite le bonsoir, dit-il gravement. Voilà une belle nuit pour courir les routes.

 

De la maison m'arrivait l'odeur de la tourbe qui brûle, mêlée à celle d'un rôti succulent.

 

– Est-ce là une auberge ? lui demandai-je.

 

– À votre service, monsieur, répondit-il poliment. J'en suis le patron, et j'espère que vous allez y passer la nuit, car à vous dire vrai je n'ai pas eu un voyageur depuis huit jours.

 

Je m'installai sur le parapet du pont et bourrai une pipe. Je devinais en lui un allié.

 

– Vous êtes bien jeune pour un aubergiste, dis-je.

 

– Mon père est mort il y a un an, et j'ai repris son commerce. J'habite avec ma grand-mère. C'est un métier bien sédentaire pour un jeune homme, et ma vocation était tout autre.

 

– Quelle était-elle ?

 

Il rougit fortement.

 

– Je voulais écrire des livres, répondit-il.

 

– Hé, mon ami, que pouvez-vous demander de mieux pour cela ? m'écriai-je. J'ai souvent pensé qu'un aubergiste ferait le meilleur romancier du monde.

 

– Plus de nos jours, répliqua-t-il avec vivacité. Autrefois peut-être, quand pèlerins et trouvères couraient les routes, avec les voleurs de grand chemin et les malles-poste. Mais plus de nos jours. Il ne vient ici que des autos pleines de grosses dames qui s'arrêtent pour déjeuner, puis quelques pêcheurs au printemps, et les chasseurs en automne. Il n'y a pas grande matière à tirer de là. Ce que je voudrais, c'est voir le monde, voyager, et écrire des choses comme Kipling et Conrad. Mais jusqu'ici j'ai eu tout au plus quelques vers insérés dans le Chamber's Journal.

 

Je considérai l'auberge qui ressortait, dorée par le couchant, sur les collines assombries.

 

– J'ai pas mal roulé ma bosse par le monde, et je ne mépriserais pas un pareil ermitage. Croyez-vous donc que l'aventure se rencontre seulement sous les tropiques ou parmi les seigneurs en chemise rouge ? L'aventure ! Qui sait si vous n'en frôlez pas une en ce moment même ?

 

– C'est bien ce que dit Kipling, fit-il, les yeux brillants.

 

Et il me cita quelques vers de la pièce : «Le roman qu'amena le train de 9 h 15. »

 

– Eh bien donc voici pour vous un conte véridique, m'écriai-je, et dans un mois d'ici vous pourrez en faire un roman.

 

Installé sur le pont, dans le doux crépuscule de mai, je lui arrangeai une histoire délicieuse. Elle était vraie dans les grandes lignes d'ailleurs, quoique j'en truquai les détails secondaires. Je prétendis être un potentat des mines de Kimberley, qui avait eu de gros ennuis avec l'I. D. B.[5] pour avoir démasqué une bande noire. Celle-ci m'avait poursuivi au-delà des mers, avait tué mon meilleur ami, et se trouvait à cette heure sur mes traces.

 

Je racontai fort bien l'histoire, même ce qui n'en était pas vrai. Je décrivis ma fuite vers l'Afrique allemande, à travers le Kalahari, les jours embrasés sans une goutte d'eau, les merveilleuses nuits de velours bleu. J'improvisai un attentat contre ma vie durant le voyage de retour, et je fis un chef-d'œuvre d'horreur avec l'affaire de Portland Place.

 

– Vous cherchiez l'aventure, m'écriai-je ; eh bien ! voici que vous la trouvez. Ces démons sont à ma poursuite, et la police avec eux. C'est une course que j'ai l'intention de gagner.

 

– Bon Dieu ! souffla-t-il, respirant à peine ; c'est du Ridder Haggard et du Conan Doyle tout purs.

 

– Vous me croyez donc ? fis-je avec satisfaction.

 

– Bien entendu je vous crois. (Et il me tendit la main.) Je crois tout ce qui sort de l'ordinaire. Le banal seul mérite de la méfiance.

 

Il était bien jeune, mais il m'en donnait pour mon argent.

 

– Je crois les avoir dépistés provisoirement, mais je dois rester caché un couple de jours. Pouvez-vous me garder chez vous ?

 

Dans son empressement, il me prit par le bras et m'entraîna vers la maison.

 

– Vous serez mieux à l'abri ici que dans un creux de mousse. Du reste je veillerai à ce que personne ne jase. Et vous me donnerez encore quelques tuyaux sur vos aventures ?

 

En montant le perron de l'auberge j'entendis au loin le ronflement d'un moteur. À l'horizon crépusculaire se silhouettait mon ami, le monoplan.

 

 

Il me donna une chambre sur le derrière de la maison, avec une belle vue sur le plateau, et mit à ma disposition son propre cabinet de travail, où s'empilaient des éditions à bon marché de ses auteurs favoris. Je ne vis pas la grand-mère, probablement alitée. Une vieille femme du nom de Margaret m'apportait mes repas, et l'aubergiste rôdait autour de moi à toute heure. Afin d'obtenir un peu de répit, je lui donnai de la besogne. Comme il possédait une motocyclette, je l'envoyai au matin chercher le journal qui arrivait dans la soirée avec le courrier. Je lui recommandai d'ouvrir l'œil, et de remarquer toutes les têtes inconnues qu'il verrait, en surveillant spécialement les autos et avions. Puis je me plongeai de toute mon attention dans le calepin de Scudder.

 

Il revint à midi avec le Scotsman. La feuille ne contenait rien d'intéressant pour moi qu'un nouvel interrogatoire de Paddock et du laitier, et une redite de l'affirmation de la veille, que l'assassin avait gagné le Nord. J'y trouvai par ailleurs un long article, emprunté au Times, concernant Karolidès et les affaires balkaniques, mais où il n'était pas fait mention de voyage en Angleterre. Je me débarrassai de l'aubergiste pour l'après-midi, car l'étude du cryptogramme me passionnait de plus en plus.

 

Comme je l'ai dit, c'était un cryptogramme numérique, et une laborieuse série de recherches avait fini par me livrer la signification des zéros et des points. Le hic restait le mot-clef, et quand je songeais aux quelque cent mille mots qu'il avait pu employer, je me sentais prêt à y renoncer. Mais vers 3 heures il me vint une soudaine inspiration.

 

Le nom de Julia Czechenyi me traversa la mémoire. Scudder voyait en elle la clef de voûte de l'affaire Karolidès, et je m'avisai d'appliquer ce nom au chiffre.

 

Il marchait ! Les cinq lettres de « Julia » me donnèrent la position des cinq voyelles. A égalait J, dixième lettre de l'alphabet, qui était représenté par X dans le chiffre. E égalait U =XXI, et ainsi de suite « Czechenyi » me donna l'ordre numérique des principales consonnes. Je notai ce résultat sur un bout de papier et m'appliquai à lire les pages de Scudder.

 

Au bout d'une demi-heure je lisais encore, tout pâle et tambourinant des doigts sur la table.

 

Je jetai un coup d'œil par la fenêtre et vis une grosse voiture de tourisme qui remontait la vallée dans la direction de l'auberge. Elle s'arrêta devant la porte, et il se fit un remue-ménage de gens qui descendent. Ils étaient deux – deux hommes en imperméable et passe-montagne.

 

Dix minutes plus tard l'aubergiste se glissait dans ma chambre, les yeux brillants d'animation.

 

– Il y a en bas deux types qui vous cherchent, me dit-il à voix basse. Je les ai laissés dans la salle à manger devant des whiskies-sodas. Ils ont demandé de vos nouvelles, et prétendu vous avoir donné rendez-vous ici. Ah ! c'est qu'ils vous ont décrit joliment bien, sans oublier vos bottines ni votre chemise. Je leur ai raconté que vous étiez arrivé ici hier soir et reparti ce matin à motocyclette, et là-dessus l'un des types a juré comme un matelot.

 

Je me fis expliquer par lui de quoi ils avaient l'air. L'un était un garçon mince aux yeux noirs avec des sourcils touffus ; l'autre souriait sans cesse et zézayait en parlant. Aucun des deux n'était étranger : sur ce point mon jeune ami fut catégorique.

 

Je pris un bout de papier où j'écrivis ces mots en allemand et comme s'ils avaient fait partie d'une lettre :

 

« …Pierre-Noire. Scudder possédait ce tuyau, mais il ne pouvait agir de toute une quinzaine. Je me crois incapable de rien faire d'utile pour l'heure, d'autant que Karolidès n'est pas fixé sur ses projets. Mais si M. T. le désire je ferai du mieux… »

 

Je calligraphiai la page proprement, afin qu'elle eût l'air empruntée à une lettre personnelle.

 

– Portez ceci en bas ; dites-leur que vous l'avez trouvé dans ma chambre, et priez-les de me le rendre s'ils me rattrapent.

 

Trois minutes plus tard j'entendis l'auto se remettre en marche, et de derrière le rideau je pus voir les deux individus. L'un était mince, l'autre bedonnant ; à part cela je ne les reconnaissais pas.

 

L'aubergiste reparut, très surexcité.

 

– Votre papier les a grouillés, dit-il en riant. Le brun est devenu pâle comme la mort et a juré des milliards de dieux, et le gros a sifflé et tiré une sale tête. Ils m'ont donné un demi-souverain pour leurs consommations et sont partis sans attendre la monnaie.

 

– Voilà maintenant ce que vous allez faire, dis-je. Prenez votre moto et filez à Newton-Stewart trouver le commissaire principal. Donnez-lui le signalement des deux hommes, et dites-lui que vous les soupçonnez de n'être pas étrangers à l'assassinat de Londres. Vous saurez bien trouver des motifs. Tous deux reviendront, n'ayez crainte. Pas ce soir, car ils vont courir derrière moi sur la route, l'espace de quarante milles, mais demain matin à la première heure. Prévenez la police de se trouver là sans faute.

 

Il s'en alla, docile comme un enfant, tandis que je piochais les notes de Scudder. À son retour nous dînâmes ensemble, et je ne pus moins faire que de me laisser interroger. Tout en le documentant copieusement sur la chasse au lion et la guerre des Matabélés, je songeais quelle affaire anodine représentaient ces aventures en comparaison de celle où je me trouvais englobé à cette heure. Quand il partit se coucher, je restai levé pour en terminer avec Scudder. Il me fut impossible de dormir, et je restai jusqu'au jour dans un fauteuil, à fumer des pipes.

 

Vers 8 heures du matin, j'assistai à l'arrivée de deux agents et d'un brigadier. Sous la direction de l'aubergiste, ils garèrent leur auto dans une remise, et entrèrent dans la maison. Vingt minutes plus tard, je vis de ma fenêtre une seconde voiture arriver sur le plateau, de la direction opposée. Au lieu de s'arrêter à l'auberge, elle stoppa deux cents mètres plus loin, à l'ombre d'un boqueteau. Je remarquai que ses occupants prirent soin de la tourner avant de la quitter. Au bout de deux minutes, j'entendis leurs pas grincer sur le cailloutis, au-dessous de ma fenêtre.

 

Je m'étais proposé de rester caché dans ma chambre en attendant les événements. Je me disais que, si je pouvais mettre aux prises la police et mes autres persécuteurs plus redoutables, il en sortirait peut-être quelque chose d'avantageux pour moi. Mais il me vint alors une meilleure inspiration. Je griffonnai deux lignes de remerciements pour mon hôte, ouvris la fenêtre et me laissai tomber sans bruit sur un massif de groseilliers. Sans être vu je franchis la rivière, me faufilai sur la berge d'un ruisseau tributaire, et rejoignis la grand-route de l'autre côté du boqueteau. Le véhicule était là, tout battant neuf sous le soleil matinal, en dépit de la poussière de la route qui dénotait une longue randonnée. Je mis en marche, m'installai au volant, et filai en douceur sur le plateau.

 

Presque tout de suite la route dévala de telle sorte que je perdis de vue l'auberge, mais le vent m'apporta les éclats de voix furieuses.

 

4

L'aventure du candidat radical

Me voici donc, par ce radieux matin de mai, faisant donner à cette voiture de 40 chevaux tout ce qu'elle pouvait, sur les routes raboteuses de la bruyère. Au début je lançais des coups d'œil en arrière par-dessus mon épaule et surveillais avec anxiété le prochain virage ; mais bientôt je conduisis d'un œil nonchalant, juste assez attentif pour rester sur la chaussée. Car je songeais éperdument à ce que j'avais trouvé dans le calepin de Scudder.

 

Le petit bonhomme m'avait raconté un tas de bourdes. Tous ses contes au sujet des Balkans et des juifs-anarchistes et de la conférence du Foreign Office étaient simple fumisterie, de même pour Karolidès. Pas tout à fait cependant, comme on va le voir. J'avais accordé une foi entière à son histoire, et il m'avait mis dedans : son calepin me donnait une version tout autre, et au lieu de me dire : «Une fois passe, deux fois lasse», j'y croyais sans restriction.

 

Pourquoi, je l'ignore. Cela sonnait terriblement vrai, et la première version était, si j'ose dire, malgré sa fausseté, aussi vraie dans le fond. Le 15 juin devait fixer le sort, un sort plus important que le meurtre d'un Levantin. Vu cette importance je ne pouvais blâmer Scudder de m'avoir tenu en dehors de ce jeu, afin de jouer sa partie à lui seul. Je ne doutais aucunement que ce fût là son intention. Ce qu'il m'avait raconté paraissait déjà assez gros, mais la réalité était si démesurément plus énorme que, l'ayant découverte, il tenait à la garder pour lui. Je ne lui en voulus pas. Ce qu'il recherchait par-dessus tout, en somme, c'était le danger.

 

Les notes renfermaient l'histoire complète – avec des lacunes, bien entendu, qu'il comptait remplir de mémoire. Il désignait ses sources, d'ailleurs, et par une manie singulière leur attribuait à toutes des valeurs numériques, dont il faisait la somme, laquelle correspondait au degré de crédibilité de chaque développement de l'histoire. Les quatre noms inscrits en caractères ordinaires étaient ses références, et il y avait encore un certain Ducrosne qui obtenait cinq sur un maximum possible de cinq ; et un autre qui arrivait à trois. Le calepin renfermait toutes les donné