Lady Brassey

 

VOYAGE D'UNE FAMILLE AUTOUR DU MONDE
À bord de son yacht « Le Sunbeam »
raconté par la mère

(1878)

Table des matières

 

DÉDICACE.. 6

PRÉFACE DU TRADUCTEUR.. 7

DESCRIPTION DU « SUNBEAM ». 10

CHAPITRE I  ADIEU À L’ANGLETERRE.. 11

CHAPITRE II  MADÈRE, TÉNÉRIFFE ET LES ÎLES DU CAP-VERT.. 15

CHAPITRE III  DE PALMA À RIO DE JANEIRO.. 24

CHAPITRE IV  RIO DE JANEIRO.. 30

CHAPITRE V  MONTE-VIDEO ET BUENOS-AYRES. 38

CHAPITRE VI  VIE DANS LES PAMPAS. 45

CHAPITRE VII  ENCORE LA RÉPUBLIQUE ARGENTINE.. 51

CHAPITRE VIII  DE LA PLATA À PUNTA ARENA, DÉTROIT DE MAGELLAN.. 56

CHAPITRE IX  DE PUNTA ARENA À LA BAIE DE LOTA.. 65

CHAPITRE X  LE CHILI. 73

CHAPITRE XI  SANTIAGO ET VALPARAISO.. 81

CHAPITRE XII  DE VALPARAISO À TAHITI. 87

CHAPITRE XIII  POLYNÉSIE : ÎLES POMOTOU OU TOUAMOTOU.. 92

CHAPITRE XIV  À TAHITI. 124

CHAPITRE XV  DE TAHITI AUX ÎLES SANDWICH  LE CRATÈRE DE KILAOUÉA. 135

CHAPITRE XVI  LES JEUX À HAWAII. 143

CHAPITRE XVII  HONOLOULOU. DÉPART POUR LE JAPON.. 152

CHAPITRE XVIII  DE HONOLOULOU À YOKOHAMA.. 158

CHAPITRE XIX  YOKOHAMA. 165

CHAPITRE XX  KIOTO OU MIACO.. 176

CHAPITRE XXI  LA MER INTÉRIEURE.. 191

CHAPITRE XXII  CANTON.. 204

CHAPITRE XXIII  CANTON, MACAO DÉPART POUR SINGAPOURE.. 213

CHAPITRE XXIV  SINGAPOURE.. 225

CHAPITRE XXV  CEYLAN.. 237

CHAPITRE XXVI  ADEN.. 246

CHAPITRE XXVII  LA MER ROUGE SUEZ.. 254

CHAPITRE XXVIII  « HOME ». 265

Noms des personnes présentes à bord lors de notre départ de Cowes le 6 juillet 1876. 273

Noms des personnes embarquées momentanément à bord. 276

À propos de cette édition électronique. 278

 

 

 

DÉDICACE

 

Aux amis de tous les climats, de tous les pays, de toutes les races et de toutes les conditions, qui ont fait de notre année de voyage une année de bonheur,

 

Ces pages sont dédiées.

 

Par l’auteur reconnaissant

 

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

 

Ce livre est le récit d’une promenade autour du monde, faite sur leur yacht le Sunbeam, par M. et Mrs Brassey, accompagnés de leurs enfants et de quelques amis. M. Brassey dirigeait le navire ; Mrs Brassey écrivait la narration du voyage ; les amis esquissaient les dessins que la gravure a reproduits pour ce volume, ou préparaient les collections décrites au cours de ces pages ; les enfants écoutaient, regardaient, apprenaient, se formaient à la grande école de la mer. Depuis que les moyens de communication sont devenus plus rapides et plus nombreux, on a vu de simples amateurs, des curieux, des femmes même, se succéder sur la voie frayée et illustrée par les Cook et les Dumont d’Urville. Mais jamais, jusqu’ici, les annales des voyages n’avaient signalé toute une famille, quittant volontairement une vie facile, luxueuse, pour entreprendre, autour du globe, une expédition que ses côtés attrayants n’empêchaient pas d’être mêlée de périls et d’incertitudes de mainte sorte.

 

Là est le trait caractéristique de la longue et lointaine excursion racontée dans ce volume. Là est, en même temps, la cause de l’intérêt particulier qu’on y a pris en Angleterre, dans un pays que ses Livingstone et ses Cameron ont pourtant rendu difficile en fait de voyages et de voyageurs. Les journaux de Londres annonçaient chacune des étapes du Sunbeam : les bâtiments anglais qui rencontraient sur l’Océan le vaillant petit navire, s’en approchaient pour l’acclamer ; la légende elle-même se mêlait à ce concert, en faisant périr, corps et biens, dans le détroit de Magellan, les hardis navigateurs, qu’elle livrait ainsi aux homélies des plus prudents ou des moins braves. Loin d’avoir succombé dans ce difficile passage, Mr et Mrs Brassey en rapportaient une carte excellente, jointe à ce texte et traduite : c’est la première carte détaillée de ces parages qui ait jamais paru en France, en dehors de celle éditée par le ministère de la marine.

 

Le récit d’un voyage suivi par le public avec une attention aussi soutenue et aussi vive, ne pouvait manquer d’être attendu avec impatience et lu avec curiosité. Une lettre de Mr. Brassey au Times, a répondu d’abord à ce double sentiment ; puis, a paru l’ouvrage de Mrs Brassey. Publié au mois d’avril, il a atteint déjà six éditions. Commenté par tous les journaux de l’Angleterre, par la presse de tous les pays dont il s’occupe, il a donné lieu à des articles si nombreux et si complets que leur collection remplirait un volume deux fois plus gros que celui-ci. Pareil succès n’est comparable qu’à celui des publications dues aux plus fameux explorateurs ; il indique, en même temps, que le livre qui en est l’objet se recommande à la faveur du public par des renseignements ou par des aperçus nouveaux.

 

Ces deux conditions se trouvent effectivement réunies dans l’œuvre de Mrs Brassey. On y rencontre des données inédites sur diverses parties du globe, notamment sur la République Argentine, sur certaines îles de la Polynésie, sur plusieurs parties du Japon. Lorsque l’auteur se meut dans des régions précédemment explorées, son œil féminin lui fait voir maint détail inaperçu de ses devanciers, ou lui suggère telle réflexion qui jette comme un jour nouveau sur des tableaux auxquels on eût pu croire qu’il ne restait rien à ajouter. « Elle reflète les impressions qui frappèrent son esprit de femme, écrit le Times. Elle dit juste ce qu’il faut pour intéresser sans fatiguer. Elle change son sujet, avant qu’il l’abandonne. Surtout, elle apporte dans ses descriptions une fraîcheur qui donne une vie nouvelle aux paysages les plus familiers. »

 

Il faut dire, du reste que les voyageurs du Sunbeam ce trouvaient placés, à chaque relâche, dans des conditions exceptionnelles qu’aucun amateur, sans doute, n’a jamais rencontrées au cours de ses pérégrinations. Membre de la chambre des Communes, allié par son nom, par des travaux spéciaux, par son immense fortune, à la finance, à l’industrie, au commerce au monde entier[1], Mr Brassey se voyait entouré, dès son arrivée dans les ports, de tous les fonctionnaires politiques et de toutes les notabilités du pays. Embarqué sur son propre yacht, il n’avait point à se soucier des jours de départ des paquebots, ni à régler son itinéraire en conséquence. Exempt de ces considérations matérielles qui pèsent, d’ordinaire, sur les volontés les plus zélées, il pouvait, de chaque point où son navire jetait l’ancre, rayonner au loin dans l’intérieur et s’initier ainsi à tous les détails de la vie locale. C’est encore là un des côtés caractéristiques de l’expédition narrée dans ce livre. Partout où le Sunbeam s’arrête, ses hôtes organisent des expéditions aux environs ; les fatigues, les dangers semblent n’entrer pour rien dans leur programme. S’il y a un pic à voir, on en fait l’ascension ; s’il y a un cratère, un lac de feu à visiter, on s’enfonce bravement dans la lave pour s’en rapprocher ; si l’on a circulé le matin, on écrit le soir ; si l’on revient trop tard pour mettre en ordre ses notes, ou les plantes, les insectes qu’on a pu récolter, on est debout le lendemain de grand matin.

 

Car tout le monde travaille sur le Sunbeam : Mrs Brassey tient le journal ici publié, apprend l’espagnol, lit « le plus possible des sept cents volumes qu’on a emportés’ à bord » ; Mr Bingham fait les dessins qui se succèdent dans ces pages comme un panorama des merveilles du globe ; le docteur Potter surveille les collections d’histoire naturelle ; le capitaine Lecky et le commandant Brown, de la Marine royale, qui sont sur le yacht en amateurs, pendant une partie du voyage, communiquent à leurs hôtes « le résultat de leurs études sur l’astronomie nautique et sur la théorie des ouragans.» Quant à Mr Brassey, qui seul dirige le navire pendant une traversée de près de 35, 400 milles marins[2], dont 20, 400 à la voile, qui le pilote dans les parages les plus scabreux, qui l’entre dans les ports les plus difficiles, on peut croire qu’il n’était pas le moins occupé. « Les marchands chinois, dit l’auteur dans le chapitre sur Hong-kong, ont été si enthousiasmés à l’idée que Tom avait eu la hardiesse de prendre sa famille avec lui sur un yacht pour circuler autour du monde, qu’ils vont lui offrir un banquet. » Marins et profanes partageront ce sentiment.

 

On a lu, plus haut, que les enfants de Mr et Mrs Brassey les accompagnaient. Bien que ces quatre jeunes voyageurs, dont l’aîné avait alors treize ans et le dernier quinze mois, ne soient pas les moins intéressants parmi les hôtes du Sunbeam, ils n’occupent dans ce récit qu’une place limitée. L’auteur a trop d’esprit pour les imposer au lecteur, de même qu’ils sont, eux, trop bien élevés pour s’être jamais rendus gênants. On les rencontre, de temps en temps, au haut du pic de Ténériffe, devant le lac de feu de Kilaouéa, ou sur le pont, dans la tempête et l’incendie ; on relève, de ci de là, des traits de leur sang-froid ; on recueille, parfois, leurs impressions sur les régions et sur les peuples qu’ils visitent et, les trouvant toujours calmes, braves, judicieux, on songe que ce sont des enfants qui ont appris, de bonne heure, à ne pas avoir peur, à se dominer dans le danger, à savoir que leur pays n’est pas seul en ce monde et qu’il y a du bon en dehors de lui, à sentir ces liens de solidarité qui nous unissent aux hommes « de tous les climats, de toutes les races et de toutes les conditions », auxquels leur mère a dédié son livre. Bien venue soit la fortune, quand elle donne le moyen d’élever ainsi la jeunesse !

 

Un mot maintenant sur la façon dont la traduction de cet ouvrage a été comprise par celui à qui l’auteur a bien voulu la confier. Mrs Brassey aime les choses de la mer, théoriques et pratiques, et elle en parle la langue d’autant plus librement qu’elle s’adresse à un public familiarisé avec le vocabulaire du marin. C’eût été enlever au livre un de ses charmes et un de ses traits particuliers que de lui faire perdre, en le traduisant, ce parfum maritime qui imprègne si fortement le texte original. Les expressions techniques ont donc été maintenues ; mais comme, en même temps, beaucoup d’entre elles couraient le risque d’être étrangères au lecteur français, des notes explicatives ont été placées au bas des pages pour en indiquer le sens. La même précaution a été prise pour certains termes spéciaux à l’extrême Orient, à la vie anglaise dans les colonies, et pour divers noms de plantes et d’animaux. Quant aux évaluations numériques, elles ont toutes été converties en unités françaises.

 

Puissent ces efforts contribuer à appeler sur ce récit la sympathie du public français, à rendre plus attrayant pour le lecteur le voyage qu’il va faire sur le Sunbeam, à lui inspirer un peu d’affection pour cette mer dont on aime jusqu’aux violences et dont on évoque les horizons même à travers les plus amers souvenirs, quand une fois elle vous a bercé au bruit de ses vents et de ses flots !

 

J. BUTLER.

 

Paris, décembre 1878

 

DESCRIPTION DU « SUNBEAM »

 

Le navire qui nous a portés si rapidement et si sûrement autour du monde (46 semaines) mérite une brève description.

 

C’est une espèce de trois-mâts-goëlette ayant des voiles carrées au mât de misaine, et des voiles latines seulement, au grand mât et au mât d’artimon. Il a été construit d’après les plans de M. St-Clare Byrne, de Liverpool.

 

La machine, sortie des ateliers de Mr Laid, a une force nominale de 70 chevaux ; elle a donné aux expériences une vitesse moyenne de 10 nœuds, 13. Les soutes contiennent 80 tonnes de charbon. La consommation moyenne est de 4 tonnes par jour ; la vitesse moyenne est de 8 nœuds par beau temps.

 

Les principales dimensions sont : longueur, 47m ; largeur au maître-bau, 8m 25 ; déplacement, 531 tx ; surface du maître-couple, 13m 10.

 

Le parcours total a été de 35, 373 milles marins, dont 20, 396 à la voile et 14, 979 à la vapeur.

 

CHAPITRE I

ADIEU À L’ANGLETERRE

 

Le voyage du Sunbeam a commence le 1er juillet 1876 ; toutefois, diverses circonstances nous ayant amènes à relâcher sur la côte d’Angleterre, d’abord à Cowes, puis à Torbay, ce fut seulement le 7 que nous prîmes définitivement la mer. Ainsi qu’on le verra par la liste placée à la fin de ce volume, nous étions quarante-trois à bord. Nous avions, en outre, avec nous, deux chiens, trois oiseaux, et un charmant petit chat persan, appartenant au baby, qui disparut, malheureusement, le jour de son arrivée sur le yacht. On eut, pendant quelque temps, l’espoir de le découvrir dans la soute aux voiles, où il aurait pu se trouver emprisonné ; mais les recherches faites étant demeurées vaines, nous conclûmes qu’il était tombé à l’eau par un des écubiers[3], et les enfants furent inconsolables jusqu’à ce qu’ils eussent découvert, à Torbay, un remplaçant au « pauvre Lily ».

 

La traversée de la Manche fut pénible, et chacun de nous paya son tribut à la mer. Mais tout le monde était de bonne humeur ; un soleil éclatant brillait au-dessus de nous : ce sont là d’excellentes conditions pour oublier les inconvénients du roulis et du tangage.

 

Dimanche, 9 juillet. – Ouessant est dépassé ; nous sommes déjà loin de la vieille Angleterre. La mer était terrible aux abords de l’île bretonne, et déferlait en montagnes d’écume sur les rochers dentelés qui en forment la pointe. Un pilote, qui croisait au large, est venu nous offrir de nous conduire à Brest, « à l’abri de la prochaine tempête. » Cette visite a été le seul incident de la journée. Une pluie battante s’est ajoutée à nos autres désagréments ; dès six heures et demie, tout le monde parut d’avis que le lit était le seul endroit du bord où l’on pût trouver quelque repos.

 

Deux jours plus tard, le temps s’était légèrement amélioré ; mais la mer demeurait très-houleuse, le navire embarquait beaucoup d’eau et il fallait se faire attacher ou s’accorer soi-même avec soin, pour pouvoir rester assis sur le pont. Les provisions supplémentaires de toutes sortes qu’emporte le Sunbeam, vivres, eau, charbon, mâts de rechange, etc, le rendent plus lourd à la lame qu’il ne l’est habituellement, et la mer en profite pour nous envahir, un peu de tous côtés. Ces invasions ont fait, du reste, la joie des enfants, qui s’amusaient à les repousser, armés d’éponges et de fauberts, en chantant et en dansant ; protestant que l’eau de mer ne fait jamais de mal, lorsqu’une lame, qui les aspergeait de la tête aux pieds, les condamnait à aller changer de vêtements.

 

À l’issue du repas de cinq heures, cependant, un grave accident a failli arriver. Nous étions tous groupés sur l’arrière, admirant les longues et hautes vagues bleu sombre qui nous soulevaient sur leurs crêtes blanches, en nous lançant des gerbes d’écume. Tom regardait le compas[4], avec Allnutt à côté de lui. M. Bingham et M. Freer fumaient, en avant de la coupée[5]. Le capitaine assis sur une glène de cordages auprès du gouvernail, racontait une histoire à Mabelle. Le capitaine Brown, le docteur Potter, Muriel et moi étions debout, un peu plus loin. Tout à coup, un novice qui était à la barre, donne un faux coup de gouvernail, à l’instant où une lame énorme fondait sur le yacht, et une véritable trombe d’eau balaye aussitôt le pont, de l’avant à l’arrière. Allnutt est renversé, bousculé ; sa rare présence d’esprit, qui lui permet de se cramponner à la muraille du bâtiment avec les mains et les genoux, l’empêche seule d’être lancé par dessus le bord. Kindred, le maître d’équipage, qui voit le danger que court l’enfant, se précipite à son aide et est culbuté à son tour par une autre vague.

 

La glène sur laquelle le capitaine Lecky et Mabelle étaient assis, est emportée ; sans l’instinct tout providentiel qu’a eu le capitaine de saisir fortement un bout de cordage et de jeter son bras autour de la taille de sa voisine, ils étaient enlevés tous les deux. Ni l’un ni l’autre, d’ailleurs, ne perdit son sang-froid. « Tenez bon, capitaine, fit simplement Mabelle ; » à quoi, lui, répondit : « All right ». Depuis, quand j’ai demandé à ma fille si elle avait songé qu’elle courait le risque d’être entraînée à la mer, elle m’a dit que « non seulement elle l’avait craint, mais qu’elle avait cru que c’était fait ». Nous fûmes tous trempés, à l’exception de Muriel que le capitaine Brown avait soulevée dans ses bras et qui s’empressa de faire remarquer triomphalement « qu’elle n’était pas du tout mouillée. » Les enfants ne savent pas ce que c’est que la peur.

 

Peu après cette aventure, nous allâmes nous coucher, heureux d’en être quittes à si bon compte ; mais je n’étais pas, personnellement, au bout de mes tribulations. Deux heures plus tard, en effet, j’étais réveillée par un énorme paquet de mer qui venait inonder mon lit. Un matelot, voyant le temps s’amender et connaissant mon goût pour l’air frais, avait ouvert prématurément la claire-voie[6], et une méchante lame qui était entrée à bord, avait pu ainsi pénétrer jusqu’à moi. J’allumai une lumière et me mis à la recherche d’un endroit sec pour m’y étendre ; mais ma couchette était trempée, toutes les autres étaient occupées, et je dus me résigner à me blottir dans un coin, enveloppée dans un ulster, appuyée de mon mieux, par les pieds et la tête, pour pouvoir résister au roulis du navire. Lorsque le jour se fit, l’horizon s’éclaircit et le vent tomba peu à peu. Le soir, il faisait calme et le yacht mit à la vapeur. Cette nuit-là fut la première réellement chaude, dont nous ayons joui depuis notre départ. Les étoiles étincelaient ; la mer, d’un beau bleu dans l’après-midi, devint légèrement phosphorescente après le coucher du soleil.

 

Jeudi, 13 juillet. – Quand je montai sur le pont, à six heures et demie, je trouvai un temps gris, calme, annonçant une journée chaude et sans vent. Vers dix heures et demie, le cri « un navire à bâbord ! » causa un émoi général, et en quelques minutes toutes les jumelles et longues-vues du yacht étaient braquées sur le point de l’horizon indiqué par la vigie du gaillard d’avant. Le navire signalé n’était qu’une épave. Ordre fut donné de gouverner de son côté, pendant que les questions et les suppositions se succédaient de bouche en bouche. « Pouvez-vous lire son nom ? » – « Y a-t-il du monde à bord ? » etc. Bientôt nous en fûmes assez près pour pouvoir y envoyer une embarcation. C’était un bâtiment de deux cent cinquante tonneaux, peint en bleu avec une ligne rouge au-dessus de la flottaison et un écusson jaune à l’arrière, sous lequel on lisait « Carolina. » Les deux mâts avaient été brisés à quelques pieds au-dessus du pont ; les bordages manquaient en différents endroits, si bien que chaque vague passait à travers aussi bien que par-dessus la coque. Du yacht, nous pouvions voir les hommes expédiés en reconnaissance, furetant et regardant de tous côtés : ils paraissaient très-satisfaits. Quelques-uns d’entre eux revinrent dire que la Carolina était chargée de liège et de vin de Porto ; ils demandaient des barils pour pouvoir rapporter du vin. Je mis mes bottes de mer et les accompagnai.

 

Nos marins me semblèrent un peu surexcités par leur découverte. Déjà ils avaient rempli un baril et faisaient de grands efforts pour arriver à dégager les pièces pleines ; mais cette opération eût exigé beaucoup plus de temps que nous n’en avions à perdre, et il leur fallut se contenter de trois petits tonneaux à moitié vides, qu’ils parvinrent à saisir en se penchant au-dessus de la cale. Avec ses ballots de liège, ses pièces de bois, ses barriques flottant dans tous les sens, l’intérieur de l’épave offrait un curieux spectacle. J’aperçus un superbe four de campagne, roulant de droite et de gauche ; mais tous les objets faciles à emporter, ainsi que les cordages et les espars de rechange, avaient été probablement enlevés par de précédents visiteurs.

 

Le port le plus rapproché étant éloigné de nous de 375 milles, nous ne pouvions songer à y remorquer la Carolina ; autrement nous aurions eu le droit de réclamer les quarante mille francs auxquels les connaisseurs en estimaient la valeur. Comme elle était, en outre, trop enfoncée dans l’eau pour que nous pussions la faire sauter avec les moyens limités dont nous disposions, nous l’abandonnâmes à son sort, en souhaitant de tout notre cœur qu’un mauvais hasard ne la jetât pas, durant une nuit obscure, sur le passage d’un navire : car la rencontre de cette carcasse à moitié submergée pourrait être aussi dangereuse que celle d’une roche sous-marine.

 

Vendredi, 14 juillet. – Les feux ont été éteints hier, et nous naviguons à la voile ; mais une forte houle d’ouest nous tourmente et rend difficile, même de lire. Vers le soir, cependant, la brise a augmenté, en changeant un peu de direction, et le Sunbeam ayant pu établir toute sa voilure, se trouve beaucoup mieux soutenu. Le ciel est clair ; la mer étend à perte de vue sa grande nappe bleue ; le vent est tiède ; rien n’égale le plaisir d’être assis sous la tente, par une de ces belles soirées où se résument et se révèlent toutes les fascinations de la vie de yacht.

 

Notre petit groupe vit en parfaite intelligence, quoique plusieurs de ceux qui le composent se connussent à peine, il y a quinze jours. Nous sommes, d’ailleurs, si occupés que nous ne nous voyons guère qu’aux heures des repas, et alors les sujets de conversation ne manquent pas. Le capitaine Lecky nous initie à ses travaux sur l’astronomie nautique et la théorie des ouragans, dont le capitaine Brown et Tom font une étude particulière. M. Freer se livre au même genre de besogne. M. Bingham dessine. Le docteur Potter m’aide à donner des leçons aux enfants, lesquels, Dieu merci, se portent le mieux du monde. Moi, je lis et j’écris, ou j’apprends l’espagnol. Quant à nos domestiques, ils commencent à se faire à leur nouveau rôle, et le personnel de la cuisine a même droit à des éloges spéciaux. Il n’y a que les femmes de chambre qui ne soient pas encore rompues au mauvais temps ; mais nous approchons de latitudes plus calmes, et les nuits mouvementées ne sont plus autant à redouter.

 

L’après-midi, pendant que Tom et moi lisions à l’arrière, l’homme de barre[7] signala tout à coup « la terre par le bossoir de bâbord. » Nous savions, d’après la distance que nous avions parcourue, que l’homme se trompait et, en regardant dans sa jumelle, Tom reconnut que la prétendue terre était une masse épaisse de brouillard qui s’avançait vers nous, contre le vent. Le capitaine Brown et le capitaine Lecky montèrent sur le pont et firent carguer les voiles hautes, redoutant un grain. Quelques minutes plus tard, nous avions perdu notre belle brise et notre brillant soleil ; nos voiles pendaient, inertes, le long des mâts et nous nous trouvions enveloppés dans une brume si dense, qu’il devint impossible de voir d’un bout à l’autre du navire. Il paraît que ce phénomène est tout à fait extraordinaire ; le capitaine Lecky qui a passé maintes fois dans ces parages, au cours de ses nombreuses expéditions, déclare n’avoir jamais rien vu de semblable. Le brouillard augmenta, à l’approche de la nuit, et les embarcations furent tenues prêtes à être amenées[8]. On mit deux hommes au gouvernail, deux en vigie près des bossoirs ; un maître se plaça sur la passerelle à côté du sifflet à vapeur et de la cloche ; en sorte qu’en cas d’abordage, nous aurions eu, du moins, la satisfaction de pouvoir dire que, du côté du Sunbeam, toutes les précautions édictées par la loi avaient été prises scrupuleusement.

 

Samedi, 15 juillet. –Entre minuit et quatre heures du matin, le brouillard disparut aussi subitement qu’il était venu. Évidemment, il occupait une zone d’une certaine largeur, vu le temps que nous avons mis à la traverser. À 5 heures 30 minutes, quand Tom m’appela pour voir passer un steamer, l’horizon était parfaitement clair. Ce bâtiment s’appelait le Roman ; nous en passâmes si près que nous pûmes échanger des saluts avec les officiers. Dans la journée, la brise s’est levée ; si elle se soutient, nous serons demain à Madère.

 

CHAPITRE II

MADÈRE, TÉNÉRIFFE ET LES ÎLES DU CAP-VERT

 

Dimanche, 16 juillet. – Porto-Santo s’étant montré ce matin à l’heure prédite la veille, à un quart de mille devant nous, par bâbord, nos trois navigateurs se sont félicités mutuellement de leur bon atterrissage. C’est une curieuse petite île, située à trente-cinq milles dans le nord-est de Madère, avec un haut pic au centre, dont nous n’apercevions que le sommet, surgissant au milieu des nuages. Peut-être n’est-il pas sans intérêt de rappeler que ce fut en voyant les morceaux de bois et les débris apportés par la mer sur la côte de Porto-Santo, que Christophe Colomb, qui avait épousé la fille du gouverneur de cette île, soupçonna l’existence du Nouveau Monde.

 

Une heure plus tard, nous découvrions Fora et son phare, à l’extrémité est de Madère ; et peu d’instants après, les montagnes qui occupent le centre de cette dernière île, se dressaient à l’horizon. À mesure que nous approchions de la terre, la beauté du paysage devenait plus frappante. Une masse de rochers volcaniques d’un rouge sombre, dont le sommet et les flancs sont couverts d’une végétation luxuriante, sort du sein de la mer. Des petits rocs détachés et une étrange petite île, pointue, avec une sorte d’arche au milieu, comme celle du Roc-Percé de la Nouvelle-Écosse, complètent l’aspect pittoresque de l’ensemble. Nous défilâmes lentement, à la vapeur, le long de la côte est, passant devant des hameaux coquettement nichés au fond des criques où perchés sur le versant des collines, et remarquant le soin avec lequel les plus petits recoins habitables semblent être terrassés et cultivés. La canne à sucre, le maïs, la vigne et un grand nombre de plantes semi-tropicales ou tropicales, poussent dans ce beau climat. Les habitants sont ; pour la plupart, des gens aux mœurs simples, dont beaucoup n’ont jamais quitté leurs villages : pas même pour admirer le magnifique paysage qu’on découvre des hauteurs, ou pour regarder l’immense nappe d’eau qui les entoure.

 

Nous jetâmes l’ancre à midi, dans la baie de Funchal, et le déjeuner n’était pas fini que nous étions déjà environnés d’une véritable flotte de petits bateaux[9]. Aucun d’eux, cependant, n’osa communiquer avec nous, avant que le médecin chargé du service de la santé, nous eût accordé « la libre pratique ». À cet instant, chacun se plaignait de la chaleur qui est devenue excessive depuis hier, et que, l’on attribue au vent appelé « Este » qui souffle directement des déserts de l’Afrique. Le thermomètre marquait 27° à bord, aux endroits les plus frais, et 46° à l’ombre, sur le rivage. Le steamer Éthiopie, arrivé avant-hier de la côte occidentale d’Afrique, était à l’ancre auprès de nous ; les enfants allèrent voir sa cargaison de singes et d’oiseaux, et le résultat de cette visite fut l’importation, sur le Sunbeam, d’une demi-douzaine de perroquets. Quant aux singes, ils ne manquèrent pas d’exciter des tentations parmi notre petit monde ; mais ils étaient trop gros pour nous.

 

Le service religieux a été célébré à quatre heures, et nous sommes descendus à terre, à cinq heures, dans un bateau du pays, la mer étant trop forte pour nos embarcations. Une sorte de traîneau double, tiré par deux bœufs, nous attendait sur le rivage et nous a conduits très-lestement à la « Praça », où les habitants de Funchal se promenaient à l’ombre de magnifiques magnolias. Ces arbres atteignent, à Madère, des dimensions inconnues dans nos contrées ; de même, la menthe et d’autres plantes qui ne poussent en Angleterre que sous la forme d’arbrisseaux. Comme c’était jour de fête, les rues étaient remplies de gens de la ville et de la campagne dans leurs plus beaux costumes. Les portes et les balcons disparaissaient sous les fleurs ; le pavé était jonché de roses et de branches de myrte qui, écrasées par les piétons et les traîneaux, embaumaient l’air de leurs parfums.

 

Vingt minutes suffirent à notre véhicule pour nous conduire à Til, d’où l’on a une vue féerique de la ville et de la baie. Nous passâmes, chemin faisant, devant plusieurs cottages dont les hôtes, assis sur le seuil de leurs portes, se reposaient de la chaleur du jour, en humant la brise fraîche de la soirée. De ci, de là, une grille ouverte permettait au regard de plonger dans l’intérieur des jardins. Partout, l’œil rencontre la même richesse de végétation, la même variété de plantes et de fleurs, la même multiplicité d’arbres et de fruits. On se résigne difficilement à écourter de pareilles soirées, et Allnutt qui avait chassé avec succès le papillon de nuit, pendant que nous admirions le paysage, ne fut pas le seul à regretter que l’heure déjà avancée nous rappelât à bord du yacht.

 

Le lendemain matin, à sept heures, nous visitions le marché au poisson ; mais comme il n’y avait pas eu de lune pendant la nuit, circonstance défavorable à la pêche, nous n’eûmes guère à remarquer que les costumes pittoresques des marchands et des porteurs. Le marché aux fruits n’était pas beaucoup mieux garni : les provisions y arrivent, des villages de la côte, dans des barques qui sont forcées d’attendre la brise du large pour commencer leur traversée, et c’est seulement vers midi qu’on peut juger des étalages. Nous venions donc beaucoup trop tôt. Pour nous dédommager, les enfants et moi fûmes à la plage, prendre un bain. On se déshabille sous des tentes où il fait une chaleur étouffante, et on est averti de ne pas aller trop loin, de peur des requins. Comme on perd pied à peine dans l’eau, les nageurs inexpérimentés se munissent de deux vessies qui, vues derrière leur dos, sont d’un effet comique. Les habitants de Madère semblent, du reste, avoir des mœurs d’amphibie. Le yacht est entouré, toute la journée, de bateaux pleins de jeunes enfants, et il suffit de leur jeter la moindre pièce de monnaie, pour qu’ils aillent tous au fond s’en disputer la possession. D’autres fois, ils disparaissent d’un côté du navire et reparaissent de l’autre, avant qu’on ait eu le temps de traverser le pont pour les voir remonter à la surface.

 

Une autre particularité du pays, curieuse à signaler, est le moyen employé pour descendre les pentes. On monte dans des traîneaux en osier, contenant chacun deux personnes et servis par deux hommes attachés l’un à l’autre, qui les poussent par derrière, avec une vitesse vertigineuse. Nous avons descendu, de cette façon, la montagne ; la sensation est beaucoup plus agréable qu’on ne pourrait l’imaginer. Les hommes dirigent les traîneaux avec une grande habileté, malgré les zigzags de la route ; et les tournants les plus brusques, où il semble qu’on doive infailliblement verser, sont franchis avec une rare dextérité, les pieds des conducteurs faisant, à l’occasion, l’office de frein. Les enfants ont paru s’amuser beaucoup de cette locomotion. De fait, le seul danger est de voir le panier d’osier prendre feu sous l’action de la chaleur produite par le frottement des patins en acier du traîneau, sur le gravier du chemin.

 

Mardi, 18 juillet. – Nous étions debout ce matin à quatre heures et demie, ayant décidé d’aller déjeuner au haut du Gran-Corral, à 1500 mètres au-dessus du niveau de la mer. L’instant fixé pour notre départ est, sans doute, celui où les gens du pays ont coutume de se baigner ; car notre embarcation a eu de la peine à se frayer un chemin au milieu des innombrables amateurs, de tous les âges et des deux sexes, qui faisaient leur plongeon du matin. Des familles entières, depuis le grand-père à lunettes jusqu’au baby tenu dans les bras, s’ébattaient dans l’eau ; beaucoup, avec l’aide des disgracieuses vessies dont j’ai déjà parlé. Ce spectacle, nouveau pour nous, était réellement très-drôle. Notre petite cavalcade mit quelque temps à se former ; mais quand nous fûmes à cheval, au nombre de onze, et que le sabot de nos montures fit résonner le pavé des rues, nous eûmes un certain air imposant qui parut intriguer les habitants ; car, malgré l’heure matinale, les jalousies s’ouvraient, pour permettre aux curieux d’assister à notre défilé. Les points de vue que l’on découvre soit au haut des montées, soit le long des ravins qui se succèdent sur la route, sont très-variés et tous jolis. À mi-chemin, nous nous sommes reposés un instant sous un délicieux treillis de vignes, à côté d’un torrent bordé de fougères ; puis, laissant derrière nous les jardins et les vignes, nous avons traversé une série de bois de châtaigniers espagnols, au-dessous desquels s’étendait l’immense tapis de verdure qu’on retrouve dans presque tous les paysages de l’île.

 

Cette marche sous les arbres dura jusqu’à dix heures, où nous débouchions en face du Gran-Corral, ayant à choisir entre l’ascension d’une colline, en forme de cône, située à notre gauche, et le pic de Torrinhas, à notre droite. Le pic eut la préférence, quoique d’accès plus difficile, à cause du beau panorama qu’il promettait, et quelques-uns des paysans qui faisaient cercle autour de nous, se mirent à nous pousser et à nous hisser le long de la pente glissante, semée de grosses pierres, dont le faîte devenait le but de notre promenade.

 

À mesure qu’on s’élève, la vue de la vallée, qu’on aperçoit au fond d’un précipice de 450 mètres de profondeur, devient d’une beauté saisissante. Au bas et au milieu des innombrables ravins et des petits rochers qui l’entrecoupent, nous pouvions distinguer les terres cultivées. Au-dessus de nos têtes se dressaient les cimes dentelées des hauts pics, Pico-Ruivo et autres, que nous avions déjà vus du yacht, le jour de notre atterrissage.

 

Nous revînmes lestement au bois de châtaigniers, car il était maintenant onze heures, et nous étions tous affamés. Malheureusement le déjeuner n’était pas encore arrivé, et nous dûmes nous résigner à remonter à cheval, pour aller au-devant de lui. M. Miles, le maître d’hôtel, avait promis que nos provisions seraient expédiées à neuf heures, et il était plus de midi quand nous rencontrâmes ses gens, portant les paniers sur leurs têtes.

 

Le luncheon eut lieu sur la terrasse d’une villa inhabitée, à l’ombre des camélias, des fuchsias, des myrtes, des magnolias, en face d’un paysage incomparable, dont l’Océan formait le fond. Après quoi nous retournâmes à Funchal, puis à bord.

 

Mercredi, 19 juillet. – Nous étions tellement fatigués de notre expédition d’hier, qu’il était déjà neuf heures, quand nous nous trouvâmes réunis pour le bain du matin, que nous continuons à prendre sans trop nous soucier des requins. Mr et Mrs Blandy nous avaient engagés à luncher avec eux ; mais je me suis sentie si lasse que je n’ai pas quitté le yacht avant six heures du soir. J’ai visité le cimetière anglais, qui est parfaitement entretenu. Les allées sont bordées de poivriers, sur lesquels grimpent des bougainvillées ; autour de certaines tombes, les grilles disparaissent sous des massifs de stéphanotis en fleurs. Quelques-unes des inscriptions sont véritablement touchantes, et le cœur se serre à la pensée de tant d’existences prématurément tranchées[10]. Les habitants de Madère se plaignent que la mort vienne si souvent rompre, inopinément, les relations qui s’établissent entre eux et les personnes envoyées sur leurs falaises pour y chercher la santé ; c’est la seule ombre – ombre mélancolique ! – au tableau enchanteur de leur île.

 

Après une visite au beau jardin de Mrs Foljambe, nous sommes rentrés à bord, pour recevoir quelques visites. Nos hôtes, malheureusement, n’étaient pas faits au mouvement de la mer, et deux ou trois d’entre eux ont dû se retirer presque immédiatement. On a beaucoup admiré le yacht, particulièrement certaines encoignures sous le rouf[11]. La soirée était superbe. Vers dix heures, après la retraite de nos visiteurs, nous sommes partis à la vapeur. Une petite brise qui soufflait au large a ensuite permis d’établir les voiles.

 

Jeudi, 20 juillet. – La journée s’est passée en préparatifs pour notre visite à Ténériffe. Le vent étant tombé vers midi, nous avons essayé de pêcher, mais sans succès, bien que nous ayons aperçu beaucoup de bonites[12]. Il a fait extrêmement chaud. Lorsque, à huit heures du soir, le yacht s’est remis à marcher à la vapeur, et que son déplacement a donné un peu de fraîcheur, chacun a poussé un soupir d’allégement.

 

Vendredi, 21 juillet. – Nous-nous sommes levés de grand matin, anxieux de découvrir le Pic de Ténériffe ; mais l’horizon était légèrement brumeux, et c’est seulement après dix heures qu’on a aperçu le fameux Pic, dominant les nuages, à une soixantaine de milles devant nous. Les montagnes qui l’entourent sont si élevées, qu’en dépit de sa forme de pain de sucre, on se figure difficilement qu’il a une hauteur de 3, 654 mètres[13]. Nous avons mouillé à Orotava, de préférence à Santa-Cruz, la capitale ; le premier de ces mouillages est plus sain que l’autre, et on y est plus près du Pic, dont nous voulons faire l’ascension. Quand je suis allée à terre avec le capitaine Lecky, pour voir le vice-consul, M. Goodall, et pour arranger notre expédition, il faisait une chaleur excessive et les rues étaient désertes. M. Goodall a immédiatement dépêché un messager dans la montagne pour recruter des guides et des chevaux, qu’il est assez difficile de se procurer dans un aussi bref délai, et nous sommes retournés à bord à l’heure du dîner, après avoir heureusement terminé tous nos préparatifs. On s’est couché à sept heures pour se relever à dix heures et demie ; vers minuit, nous arrivions au Consulat. Comme les chevaux se faisaient attendre, nous en avons profité pour nous étendre sur nos couvertures, dans le patio, chacun sentant que les fatigues de l’ascension exigeaient que l’on fît provision de forces.

 

Nos montures arrivèrent, une à une, des villages voisins, accompagnées de leurs propriétaires, et le bruit de leurs pas causa plus d’une fausse alerte. Ce ne fut, cependant, qu’à deux heures que notre cavalcade, comprenant douze personnes, se trouva organisée ; quelques minutes plus tard, nous sortions de la ville par un sentier pierreux, bordé de murs très-bas. Il n’y avait pas de lune, et les deux premières heures se passèrent dans une obscurité quasi complète. Bientôt pourtant, les premiers rayons de l’aurore nous permirent de nous apercevoir l’un l’autre et d’admirer la belle vue qui s’offrait à nos regards ; puis nous dépassâmes la région des nuages, lesquels, vus alors d’en-dessus, présentaient un curieux et singulier aspect. La zone que nous venions de traverser était si dense et si blanche, qu’on eût dit un énorme glacier couvert de neige fraîchement tombée, pendant que les sommets des autres îles Canaries avaient l’air d’appartenir simplement à de grands rochers.

 

Le soleil était déjà devenu brûlant ; à sept heures et demie, on fit halte pour déjeuner et pour donner à boire aux chevaux. À huit heures et demie, nous nous remettions en selle pour nous engager dans une plaine de pierre ponce, d’un blanc jaunâtre, parsemée de gros blocs d’obsidiane, lancés par le volcan. Tout d’abord les genêts en fleurs et les massifs de retama blanca, hauts de plus de 2 mètres, firent diversion à la monotonie du paysage. Mais toute trace de végétation disparut à mesure que nous avancions ; on se serait cru dans le Sahara. De chaque côté de nous s’étendait une vaste bande, jaunâtre et sablonneuse, de pierre ponce ; de ci de là ; se dressait un fragment de rocher, qu’on aurait dit fondu dans quelque immense fournaise. À dix heures et demie, nous avions atteint l’Estancia de los Ingleses (2, 891 mètres au-dessus du niveau de la mer) ; on y laissa le bagage avec quelques-unes de nos montures, et les selles passèrent sur des mules qui conviennent mieux que les chevaux pour gravir les pentes si escarpées que nous avions devant nous. Alors commença l’ascension d’un sentier presque vertical, fait de lave et de pierre, qui est la seule voie praticable conduisant au sommet. Nos pauvres bêtes pouvaient à peine faire quelques pas sans s’arrêter pour reprendre haleine. La lave et les cendres présentaient heureusement une bonne prise à leurs pieds ; autrement, il leur aurait été tout à fait impossible d’avancer. Nous ressemblions à des mouches grimpant en file le long d’un mur, et il fallait voir au-dessus de soi son compagnon, pour se sentir encouragé à continuer. Le sentier, si tant est qu’on puisse lui donner ce nom, est une ligne brisée dont chacune des parties n’a pas plus de la longueur d’un cheval, en sorte que nous étions successivement les uns au-dessus des autres. Il y eut, naturellement, des chutes et des glissades, mais personne ne se fit de mal, et au bout d’une heure et demie nous arrivions sur l’Alta Vista, petit plateau où nos montures devaient rester.

 

L’expédition avait été si fatigante et la chaleur était si intense que les enfants et moi demeurâmes là, laissant les hommes achever seuls le reste de l’ascension. Nous essayâmes de trouver un peu d’ombre ; mais le soleil se trouvait si immédiatement au-dessus de nous que cela était presque une impossibilité. Nous parvînmes pourtant à nous tasser sous un pan de rocher légèrement incliné, et je pris des photographies tandis que les enfants dormaient. Les guides apportèrent un petit baril plein de glace, provenant d’une caverne à côté de nous ; rien ne pouvait venir plus à propos.

 

Trois grandes heures s’écoulèrent avant que Tom et le capitaine Lecky reparussent, suivis bientôt du reste de la bande. D’après le récit qu’ils en firent, l’ascension du sommet était impossible pour une femme. Ils avaient eu d’abord à se cramponner à d’énormes blocs de lave pour atteindre la Rambletta (3, 440 mètres au-dessus du niveau de la mer) ; ensuite, le cône lui-même avait dû être gravi, sur une longueur de 159 mètres et sous un angle de 44°. Leurs pieds s’enfonçaient dans la cendre, et sur deux pas faits en avant, ils glissaient et reculaient d’un en arrière. Mais le spectacle qui les attendait en haut les dédommagea de leurs peines. Le terrain sous leurs pieds était brûlant ; des vapeurs de soufre et des flocons de fumée s’échappaient, autour d’eux, des fissures du volcan bien qu’on ne mentionne, depuis i706, aucune éruption de ce cratère. Ils rapportèrent un beau morceau de chaux calcinée, couvert de cristaux de soufre, et d’arsenic, et divers autres spécimens. Tout aride et brûlé qu’était le sol auprès de moi, des grains d’orge tombés durant une excursion, en donnant à manger aux mulets, y avaient pris racine et poussé des épis ; j’y ai vu aussi des violettes, épanouies à 3, 300 mètres au-dessus de la mer, bien au delà de la zone où s’arrête la végétation.

 

Il fallut se résigner à revenir à pied à l’endroit où on avait laissé le bagage, en sorte que la descente fut fatigante, même pénible. Nos pieds enfonçaient à chaque pas dans une masse mouvante de cendres et de scories ; on glissait, on tombait, on était projeté contre un roc, au risque de se briser la face : tout cela sous un soleil éclatant, avec le thermomètre à 26° et pas un vestige d’ombrage. Parvenus enfin, Tom et moi, au bas de la pente, nous prîmes de la quinine et un peu de nourriture ; et l’ombre d’un grand roc nous permit de nous étendre, pour refaire nos forces épuisées.

 

Nous sommes repartis à six heures, et la nuit était presque complète quand nous nous retrouvâmes dans les plaines de pierre ponce et de retama blanca. Divers petits accidents survenus à nos sangles et à nos étriers nous retardèrent un peu, et comme Tom et Allnutt avaient pris les devants avec le docteur Potter et le guide, nous les perdîmes bientôt de vue. Les autres guides avouèrent alors qu’ils ne pourraient pas retrouver le chemin dans l’obscurité et, n’ayant rencontré que trois ou quatre personnes en nous rendant au Pic, nous avions peu de chances d’apercevoir quelqu’un qui pût nous indiquer la direction à prendre. La situation était déplaisante. Nous errâmes longtemps, au milieu des buissons, le long des cours d’eau et parmi les rochers. On sonna de la trompe ; on essaya de tous les moyens pour attirer l’attention. Pendant ce temps, chacun de nous passait par des alertes et par des incidents plus ou moins périlleux. Mon petit cheval tomba trois fois, sans que nous nous séparions cependant ; une autre fois, il m’obligea à sauter à terre, pour éviter de le suivre dans un torrent.

 

Vers dix heures, néanmoins, une lumière apparaissait dans le lointain et ayant réveillé, à force de cris, les habitants du cottage d’où elle provenait, nous leur promettions une bonne somme s’ils voulaient nous montrer le chemin. Trois d’entre eux y consentirent et se munirent de torches faites avec des morceaux de sapin entourés de feuilles et de fougères. L’un habillé de blanc, conduisait la marche, en tenant au-dessus de sa tête un de nos flambeaux improvisés ; le second s’était placé devant mon cheval ; le troisième guidait l’arrière-garde. Nos ombres projetées par nos lumières, sur les nuages, avec des proportions gigantesques, rappelaient la légende du « Spectre of the Brocken ». Les hommes nous firent prendre des sentiers effrayants et la dernière torche s’éteignait quand nous arrivâmes à un petit village, où naturellement tout le monde dormait. Mabelle et moi étions si fatiguées que nous nous étendîmes dans la rue pour dormir, pendant qu’on cherchait un nouveau guide qui nous conduisit à Orotava. À minuit et demi, enfin, nous entrions chez le vice-consul ; et quelques instants plus tard, nous revenions à bord où, après avoir bu du champagne et soupé, chacun se retira, non sans plaisir, dans sa cabine. Il était trois heures et demie du matin ; nous étions restés debout pendant vingt-neuf heures.

 

Une semblable expédition ne doit pas s’accomplir en un jour. Il faut prendre des tentes et camper une ou deux nuits, sous peine de se fatiguer outre mesure, ou de ne voir qu’en passant maint détail qui demanderait à être observé plus longuement. Mais nous étions trop nombreux pour qu’on pût songer à transporter si loin, et surtout si haut, les objets et les provisions qu’aurait nécessités notre campement.

 

Dimanche, 23 juillet. – L’ordre ayant été donné hier de ne pas laver le yacht[14] pour nous laisser reposer, il était dix heures et demie avant que personne s’éveillât, et midi quand le premier d’entre nous se montra sur le pont.

 

Longtemps avant cette heure, le Sunbeam avait été envahi par un véritable flot de visiteurs. Nous avions autorisé le vice-consul à inviter ses amis à venir voir le yacht, et ceux-ci s’étaient hâtés d’en profiter, accompagnés, le plus souvent, de tout un cercle de connaissances. Les premiers arrivants furent conduits dans toutes les parties du navire ; mais le nombre de nos hôtes devint bientôt si grand qu’il fallut les confiner sur le pont, en ouvrant les claires-voies pour leur permettre de voir le salon et les cabines.

 

Depuis le déjeuner jusqu’aux prières (trois heures), où le yacht fut consigné pendant une heure, les curieux ne cessèrent d’arriver du rivage. Un semblable empressement ne laissait pas d’être gênant ; mais il n’eût pas été charitable de refuser à ces braves gens l’occasion de voir ce qu’ils n’avaient jamais vu auparavant, et qu’ils n’auraient peut-être plus la chance de revoir. Des infirmes eux-mêmes se mettaient de la partie et des malheureux, que le mouvement du navire incommodait visiblement, bravaient courageusement le mal de mer pour poursuivre leur inspection.

 

Nous avons été à terre à cinq heures, pour nous rendre en voiture à Villa Orotava. La route est macadamisée et bordée, de chaque côté, de poivriers, de platanes et de l’Eucalyptus globulus qui a acquis, en sept années, une hauteur de 35 mètres. Les haies sont formées de plumbago bleu, de géranium rouge, d’acacia jaune, d’héliotrope pâle, de jasmin blanc et de roses rouges et blanches.

 

Après quelques kilomètres dans cette direction, nous avons pris une vieille route pavée, allant vers la mer, qui nous a conduits, avec force cahots, au fameux Jardin botanique, mentionné par Humboldt et par d’autres voyageurs. Il renferme, en effet, une très-belle collection d’arbres et d’arbustes, de presque tous les genres connus. Le directeur, don Hefmann Wildgaret a eu la gracieuseté de nous accompagner et de nous expliquer les particularités des plantes les plus intéressantes (venant d’Europe, d’Asie, d’Afrique, d’Amérique, d’Australie, de la Nouvelle Zélande et des diverses îles des mers du Nord et du Sud), qui s’offraient à nos regards. Le climat de Ténériffe est si égal que l’île constitue un véritable jardin d’acclimatation pour tous les végétaux des diverses régions du monde. En y dépensant un peu plus d’argent, le Jardin botanique pourrait servir à l’introduction en Europe de beaucoup de plantes nouvelles et précieuses. Mais il ne dispose que d’un revenu de 5, 000 fr., dont 1, 000 consacrés aux appointements du Directeur.

 

Lundi, 24 juillet. – Si les fleurs sont plus belles et plus variées ici que dans nos pays, elles ont, en revanche, la vie plus courte. Celles que nous avons rapportées de notre promenade d’hier sont déjà flétries, tandis que j’ai pu garder jusqu’à Madère des roses cueillies à Cowes, au moment de notre départ d’Angleterre. Il en est de même des fruits : récoltés le matin, ils sont à peine mangeables le soir.

 

Nous avons visité ce matin, dès l’aube, le jardin du marquis de Sonzal où l’on va admirer un superbe palmier haut de 30 mètres, et un dragonnier légendaire auquel on attribue une existence de plusieurs siècles. Le dragonnier ressemble à un gigantesque candélabre, composé d’un certain nombre de yuccas, perchés au haut d’une tige noueuse et légèrement difforme, moitié palmier, moitié cactus. Nous avons vu également le jardin du marquis de la Candia ; on y montre un immense châtaignier espagnol, contemporain du dragonnier. D’une de ses branches, presque mortes, poussait un arbre qu’on traitait de jeune, mais qui aurait passé pour respectable dans un autre pays.

 

Tout le monde, ici comme à Madère, a eu plus ou moins à souffrir de la diminution dans la récolte des vins. La plupart des grands propriétaires ont abandonné leurs terres ; les paysans ont émigré, par centaines, à Caraccas, dans le Venezuela. Présentement, la situation s’améliore. La culture de la cochenille semble réussir, quoique le prix en soit peu élevé ; le café vient bien ; enfin le gouvernement espagnol a autorisé les plantations de tabac, en promettant d’acheter, à un prix fixé, tout ce qu’elles produiraient. Néanmoins les gens de Ténériffe continuent à dire que leur île ne ressemble guère à ce qu’elle était il y à trente ans, au point de vue du nombre des habitants et de l’activité commerciale, et parlent en soupirant « du bon vieux temps » : habitude que j’ai retrouvée dans bien d’autres pays !

 

Le marquis de la Candia et don Hermann Wildgaret ont lunché à bord avec nous. Le Sunbeam avait levé l’ancre et croisait devant la côte, en nous attendant. Malgré la houle, les visiteurs n’ont pas cessé d’affluer et le pont était littéralement couvert de paniers de fleurs et de fruits, envoyés par nos hôtes d’hier et d’avant-hier. De jolies Espagnoles, coiffées de la mantille et escortées de cavaliers tenant à la main une cuvette, figuraient parmi les curieux de cette dernière matinée. J’avoue que ce spectacle a été une épreuve pour la gravité du personnel du bord.

 

Immédiatement après le luncheon, nos invités nous ont quittés et nous avons fait route vers le cap Teno, à l’extrémité ouest de Ténériffe, en longeant les splendides falaises de Buenavista, qui se dressent à pic, hautes de 600 mètres, au-dessus de la mer. Au loin, nous avons vu Palma et Hierro[15] ; puis nous sommes passés auprès de l’île rocheuse de Gomera. Là aussi, les falaises noires, de formation volcanique, sont superbes.

 

Pendant la nuit, nous nous sommes approchés de Palma, grande île du groupe des Canaries, qui renferme l’un des plus remarquables calderas, ou bassins, que l’action volcanique ait créés.

 

CHAPITRE III

DE PALMA À RIO DE JANEIRO

 

Mardi, 25 juillet. – Il y a eu peu de vent durant la nuit, en sorte que Palma était encore visible quand je suis montée sur le pont, au petit jour. Dans la matinée, la brise s’est levée, accompagnée d’une forte houle qui nous a fait tellement rouler que j’ai eu de la peine à pouvoir lire. Des bancs de poissons volants ont passé près de nous, en rasant la surface de l’eau ; leurs belles ailes, éclairées par les feux du soleil, avaient l’air d’être faites en filigrane d’argent. Ces poissons s’élèvent, parfois, à des hauteurs relativement considérables ; un d’eux est tombé à bord dans la soirée, et est passé, de là, dans les bocaux du docteur Potter.

 

Samedi, 29 juillet. – Nous continuons à avoir beau temps et la brise, restée faible depuis trois jours, a fraîchi un peu aujourd’hui. À midi, le soleil était si exactement vertical au-dessus de nos têtes qu’on pouvait se tenir à l’ombre des bords de son chapeau et être protégé tout autour. Nos navigateurs ont eu beaucoup de peine à prendre la hauteur méridienne du soleil, ainsi que cela arrive toujours en pareil cas.

 

Vers deux heures, nous avons reconnu Saint-Antonio, une des îles du cap Vert et, bientôt après, Saint-Vincent. La crainte d’être mis en quarantaine à Rio-Janeiro si nous relâchions à Saint-Vincent, où l’on dit qu’il y a la fièvre, a décidé Tom à ne pas s’y arrêter. Nous avons donc réduit notre voilure et passé lentement entre les îles, pour gagner un mouillage au delà du Bird-Rock, petit îlot, de forme conique, rempli de poules de mer qui semblent y vivre très-confortablement. La ville de Porto-Grande, avec ses rangées de maisons blanches bâties sur le rivage et adossées à des rochers, a l’air propre ; mais il y doit faire très-chaud, car on n’y trouve ni arbre ni aucune trace de végétation. C’est encore aujourd’hui un dépôt de charbon pour les navires, bien que moins important qu’autrefois, depuis l’ouverture du canal de Suez.

 

L’absence de crépuscule dans ces latitudes, matin et soir, produit de singuliers effets. Ce matin, à quatre heures, les étoiles brillaient de tout leur éclat ; dix minutes plus tard, le jour commençait et, à quatre heures et demie, le soleil s’était levé, empourprant de ses rayons les sommets des montagnes voisines.

 

Dimanche, 30 juillet. – À deux heures ce matin, nous étions devant la baie de Tarafal : mauvais endroit pour se ravitailler, si l’on en juge par son aspect. De hautes montagnes rocheuses, des plaines de sable, un terrain noir et volcanique pour plage, composaient tout le paysage. Au milieu s’élevait une unique maison, petite, blanche, avec quatre fenêtres et un toit de chaume, entourée d’un jardinet de cannes à sucre et de palmiers.

 

La maxime qui recommande de ne pas se fier aux apparences s’est pourtant trouvée justifiée ; car, tandis que nous déjeunions, M. Martinez, fils du propriétaire de là maisonnette blanche, est venu à bord et il nous a promis toutes sortes de provisions, si nous pouvions seulement attendre jusqu’à trois heures. Nous avons profité de ce délai pour descendre à terre et pour monter sur les hauteurs, où nous n’avons rien vu valant la peine d’être mentionné.

 

La maison de M. Martinez, où nous nous sommes assis pendant quelque temps, et auprès de laquelle passe l’unique cours d’eau de l’île, est comparativement fraîche. Dehors, des négresses lavaient du linge dans de grands baquets en écaille de tortue, aidées, sinon gênées, par « l’oiseau de la blanchisseuse », sorte de grue blanche. Il paraissait apprivoisé, becquetait le linge ou les pieds des femmes et s’enfuyait, ensuite, derrière un arbre. Le ruisseau était plein de cresson, et le petit jardin, quoique brûlé par le soleil, contenait beaucoup de jolies fleurs. J’y ai remarqué des mimosas jaunes et rouges, de différentes espèces, des alpinias, des lauriers-roses, des huberias, des allamandas, des arums et divers genres de lis.

 

M. Bingham a dessiné ; j’ai pris quelques photographies ; le docteur Potter et les enfants ont fait la chasse aux papillons ; le reste de la bande errait aux environs. Toutes les cinq minutes, un nègre arrivait avec une partie de nos provisions. L’un apportait un mouton, l’autre une chèvre laitière pour le baby ; un troisième, deux noix de coco ; un quatrième, trois mangues ; celui-ci, un régime de bananes ; celui-là, une douzaine de choux avec un morceau de porc, et ainsi de suite. Ce défilé était très-drôle, et le transport sur le Sunbeam n’a pas été moins pittoresque. La chèvre et le mouton bêlaient, les poules caquetaient, les canards nasillaient ; les nègres riaient et jasaient en passant aux gens du bord le contenu de leur embarcation, bananes, pommes de terre, poissons, etc., plus un tout jeune noir qu’ils nous eussent volontiers laissé, j’imagine, si nous avions voulu le garder. Les prix ont été très-variables. Un poulet, vingt-cinq sous ; un canard, six francs ; le mouton, treize francs ; la chèvre, trente-sept francs. Les légumes, les fruits et les fleurs n’ont presque rien coûté ; mais on nous a pris près de cent francs pour l’eau : de l’eau puisée par nos hommes, et recueillie dans nos propres barils, avec le concours, d’ailleurs très-limité, de quatre ou cinq nègres. Notre yacht étant le seul, à une exception près, qui ait jamais visité cette île, il n’y avait qu’à se soumettre et à payer.

 

Jamais je n’ai eu aussi chaud qu’aujourd’hui sur la plage, bien que les gens du pays aient dit que les grandes chaleurs ne commenceront pas avant deux mois ; jamais je n’avais vu de cocotiers ; jamais je n’avais mangé de mangues, avant d’en goûter ce matin. J’ai donc trois sensations nouvelles à porter au bilan de ma journée.

 

La nuit a été étouffante et orageuse ; le thermomètre marquait 32° dans les cabines, bien que les claires-voies et les hublots[16] fussent demeurés ouverts. Jusqu’ici, nous avons eu moins chaud que nous ne le supposions, surtout à bord. Sur le pont, on trouve presque toujours une petite brise ; en bas, on est moins à son aise.

 

Mardi, 1er août. – Le yacht a navigué à la voile, hier ; mais il a fallu mettre à la vapeur aujourd’hui, le vent étant trop faible pour nous pousser. Nous avons eu une forte houle du sud, et la température est restée accablante. Trois des enfants couchent sous le rouf, avec fenêtres et portes ouvertes ; quelques-uns d’entre nous dorment dans des hamacs, sur le pont. En prévision des pluies équatoriales qui, d’après le capitaine Lecky, pouvaient commencer aujourd’hui, on avait établi les tentes. La précaution a été bonne ; car, avant minuit, il est tombé des torrents d’eau.

 

Mercredi, 2 août. – La pluie a continué. Elle tombe avec tant de force et tant de persistance que les mackintoshes sont impuissants à nous garantir. On a profité de ce déluge pour remplir tout ce qu’il y avait de vases et de barils disponibles à bord, la citerne, les embarcations. Nous sommes donc à la tête d’une bonne provision d’eau à laver[17].

 

Vendredi, 4 août. – Nous n’étions ce matin qu’à deux cent quatre-vingt-neuf milles de Sierra Leone, en sorte qu’à midi Tom s’est décidé à virer de bord, dans l’espoir d’aller plus vite ; ce qui nous met maintenant le cap presque directement à l’ouest, avec une vitesse moyenne. Nous sommes encore dans le grand courant de la Guinée, et la température de l’eau reste à 28°, même le matin de bonne heure. La chaleur du soleil ne semble pas l’affecter beaucoup, car elle varie fort peu durant le jour.

 

Le soir, on a aperçu pour la première fois la croix du Sud[18] ; mais cette apparition nous a moins frappés que nous ne l’eussions pensé. La croix ne demeure dans un plan vertical que fort peu de temps ; au moment de son lever et de son coucher, elle incline presque toujours d’un côté ou de l’autre.

 

Mardi, 8 août. – Le Sunbeam a passé la ligne[19] aujourd’hui et cet événement n’a pas manqué d’exciter l’animation et la gaieté habituelles, parmi nous tous. Le fil traditionnel a été placé dans le télescope, à l’usage des innocents qui demandent à « voir la ligne ». Allen, un des hommes les plus grands du bord, a joué le rôle important du père Neptune : avec une longue barbe, un trident et un affût de canon en guise de trône. Notre mécanicien M. Rowbotham s’est affublé d’une robe de chambre et appuyé sur un bâton, le corps voûté, le visage presque caché par une immense barbe, une boîte de pilules à la main, il s’est présenté comme docteur de Sa Majesté maritime. Enfin, un jeune matelot habillé dans tes vêtements d’une des femmes de chambre a rempli les fonctions de Mrs Trident. Les dessins donneront une idée de la scène, beaucoup mieux que mes descriptions.

 

Peu après cette solennité, nous avons aperçu un immense banc de grampus ou dauphins gladiateurs[20], mesurant bien sept mètres, avec les plus horribles mâchoires qu’on puisse rêver. Ces animaux qui tiennent du dauphin et de la baleine, passent pour particulièrement féroces ; ils attaquent les requins, les marsouins et la baleine elle-même, malgré sa taille. Nous avons vu aussi beaucoup de poissons volants, chassés sans doute à la surface par les dauphins et les bonites. Ils étaient plus gros et avaient des ailes plus fortes que ceux que nous avons rencontrés précédemment.

 

Les petits chiens de Lulu, nés hier, ont été nommés Papillon (qui n’a vécu qu’une heure), Poséidon, Aphrodite, Amphitrite et Thétis, noms suggérés par leur lieu de naissance, près du palais équatorial de Sa Majesté marine.

 

À midi, nous étions à deux cent cinquante milles de l’île Saint-Paul[21].

 

Dimanche, 13 août. – La navigation sous les tropiques a vraiment un charme inexprimable. Quand on se dirige vers l’ouest, on trouve presque toujours, à cette époque-ci de l’année, une brise favorable[22] et le temps est généralement beau.

 

Nous avons eu deux fois l’office religieux : à onze heures et à cinq heures. Le chœur a fait de sensibles progrès ; un de nos hommes joue très-bien du violon, et accompagne souvent, dans leurs chants, les enfants et leur gouvernante. Quand par une belle soirée, sous le ciel des tropiques, ce petit groupe se forme sur le pont et dit, à la lueur d’une lanterne, quelques-unes de ses chansons, l’effet est à la fois touchant et pittoresque.

 

Le vent est tombé à dix heures du soir et nous avons horriblement roulé toute la nuit. Les voiles battaient, les cloisons criaient, les mâts craquaient ; on eût dit qu’ils allaient se rompre.

 

Lundi, 14 août. – Ce matin nous avons aperçu un petit schooner, et jugeant, d’après ses manœuvres, qu’il désirait communiquer avec nous, nous avons hissé notre numéro[23] et mis le cap sur lui. Mais, en nous approchant, nous avons reconnu que c’était un baleinier, à la chasse de deux gros dauphins. Deux hommes se tenaient en vigie sur les barres, dans une sorte de cage de fer ; et une embarcation avec son équipage était prête à être amenée, dès que le bâtiment serait assez près de l’animal.

 

Ce soir, les étoiles étaient remarquablement brillantes, et nous avons passé plusieurs heures à essayer de dire leurs noms. Vega, qui est devenue pour quelque temps notre étoile polaire, avait un éclat particulier, et la croix du Sud se montrait à son avantage.

 

Mardi, 16 août. – À cinq heures du soir, a retenti le cri « la terre droit devant nous ! » Tom et le capitaine Brown ont couru à l’avant pour contrôler le rapport de la vigie, et ont aperçu, effectivement, le cap Frio, par bâbord, à trente-cinq milles environ. Après une quinzaine en pleine mer, la vue de la terre produit une sensation indescriptible. Lorsque, le soir après dîner, nous sommes montés sur le pont, nous avons regardé le phare avec tant d’attention et d’intérêt qu’on eût juré que nous n’en avions jamais vu auparavant. Il est probable que demain au petit jour, nous entrerons à Rio.

 

Jeudi, 17 août. – « L’homme propose ; Dieu dispose. » On a allumé les feux[24] à minuit ; mais, à cet instant, le vent s’est mis à souffler en tempête du sud-ouest, avec une mer si courte et si dure que l’hélice se trouvait à tout moment hors de l’eau, vu la rapidité et la violence des mouvements de tangage. De là des secousses terribles, quand le propulseur tournait dans l’air, avec une vitesse vertigineuse. Nous n’avancions guère, naturellement ; et, au lever du jour, nous nous sommes trouvés près du cap Frio au lieu d’être entrés à Rio.

 

Vers 8 heures, le vent a molli, en sorte que nous avons pu longer la côte, à la voile et à la vapeur, avec une vitesse de quatre à cinq milles. Bientôt, nous nous sommes engagés entre la Grande Terre et les îles de Maya et de Payo, où les plantations de bananiers et d’autres arbres faisaient triste figure sous l’action du vent. Les grands palmiers isolés dont les tiges et les branches, souples et élastiques, cédaient facilement à l’effort de la tempête, avaient l’air de grands parapluies retournés. Peu à peu, nous avons découvert le faux Pain de sucre, comme on l’appelle, puis le véritable, le Gavia ; enfin les chaînes de montagnes situées derrière, dont les contours rappellent la figure d’un homme couché sur le dos. Le soleil dorait le sommet de ces hauteurs ; le ciel était rouge et nuageux ; je crois que je n’ai jamais vu de spectacle plus grandiose.

 

Avant d’entrer dans le port, il faut franchir une barre : opération toujours dangereuse. Les claires-voies, les écoutilles, toutes les ouvertures, en un mot, ont donc été hermétiquement condamnées ; ceux de nous qui ne tenaient pas à se voir enfermés en bas, se sont installés sur le pont. Pour la première fois depuis notre départ d’Angleterre, j’ai éprouvé une véritable sensation de froid. Comme le vent soufflait de terre, le passage de la barre s’est effectué sans incident, et nous avons jeté l’ancre presque aussitôt, dans la baie de Nictheroy : à l’endroit assigné aux bâtiments qui n’ont pas encore obtenu « la libre pratique » ou qui sont mis en quarantaine. Un coup de canon du fort Santa-Cruz, auquel a immédiatement répondu un signal semblable parti du fort Santa-Lucia, a annoncé notre arrivée.

 

Le beau port de Rio, ses rangées de becs de gaz qui font le tour de la baie sur une longueur de plusieurs milles, la vue de la ville et des faubourgs éclairés, sont d’un effet vraiment saisissant.

 

CHAPITRE IV

RIO DE JANEIRO