
Honoré de Balzac
CODE DES GENS HONNÊTES
ou
L’art de ne pas être dupe des fripons
(1825)
Table des matières
LIVRE PREMIER Des industries prévues par le Code
TITRE PREMIER Des petits voleurs
CHAPITRE PREMIER Des mouchoirs, montres, cachets, tabatières, boucles, sacs, bourses, épingles, etc.
TITRE TROISIÈME Vol avec effraction
LIVRE SECOND Des contributions volontaires forcées levées par les gens du monde dans les salons
CHAPITRE À PART Des appels faits à votre bourse dans la maison du Seigneur
LIVRE TROISIÈME Industries privilégiées
CHAPITRE PREMIER Du notaire et de l’avoué ou traité du danger que l’argent court dans les études
À propos de cette édition électronique
L’argent, par le temps qui court, donne le plaisir, la considération, les amis, les succès, les talents, l’esprit même ; ce doux métal doit donc être l’objet constant de l’amour et de la sollicitude des mortels de tout âge, de toute condition, depuis les rois jusqu’aux grisettes, depuis les propriétaires jusqu’aux émigrés.
Mais cet argent, source de tous les plaisirs, origine de toutes les gloires, est aussi le but de toutes les tentatives.
La vie peut être considérée comme un combat perpétuel entre les riches et les pauvres. Les uns sont retranchés dans une place forte à murs d’airain, pleine de munitions ; les autres tournent, virent, sautent, attaquent, rongent les murailles ; et malgré les ouvrages à cornes que l’on bâtit, en dépit des portes, des fossés, des batteries, il est rare que les assiégeants, ces cosaques de l’État social, n’emportent pas quelques avantages.
L’argent prélevé par ces forbans policés est perdu sans retour ; et ce serait un parti précieux que celui de se mettre en garde contre leurs vives et adroites attaques. C’est vers ce but que nous avons dirigé tous nos efforts ; et nous avons tenté, dans l’intérêt des gens honnêtes, d’éclairer les manœuvres de ces Protées insaisissables.
L’homme honnête, à qui nous dédions notre livre, est celui-ci:
Un homme jeune encore, aimant les plaisirs, riche ou gagnant de l’argent avec facilité par une industrie légitime, d’une probité sévère, soit qu’elle agisse politiquement, en famille ou au-dehors, gai, spirituel, franc, simple, noble, généreux.
C’est à lui que nous nous adressons, voulant lui épargner tout l’argent qu’il pourrait abandonner à la subtilité et à l’adresse, sans se croire victime d’un vol.
Notre ouvrage aura le défaut de faire voir la nature humaine sous un aspect triste. Eh quoi ! dira-t-on, faut-il se défier de tout le monde ? N’y a-t-il plus d’honnêtes gens ? Craindrons-nous nos amis, nos parents ? Oui ! craignez tout ; mais ne laissez jamais paraître votre méfiance. Imitez le chat ; soyez doux, caressant ; mais voyez avec soin s’il y a quelque issue ; et souvenez-vous qu’il n’est pas donné aux gens honnêtes de tomber toujours sur leurs pieds. Ayez l’œil au guet : sachez enfin rendre tour à tour votre esprit doux comme le velours, inflexible comme l’acier.
Ces précautions sont inutiles, nous dira-t-on.
Nous savons fort bien que de nos jours on n’assassine plus le soir dans les rues, qu’on ne vole pas aussi fréquemment qu’autrefois, qu’on respecte les montres, qu’on a des égards pour les bourses et des procédés pour les mouchoirs. Nous savons aussi tous les ans ce que coûtent les gendarmes, la police, etc.
Les Pourceaugnac, les Danières sont des êtres purement d’invention ; ils n’ont plus leurs modèles. Sbrigani, Crispin, Cartouche sont des idéalités. Il n’y a plus de provinciaux à berner, de tuteurs à tromper : notre siècle a une tout autre allure, une bien plus gracieuse physionomie.
Le moindre jeune homme est à vingt ans rusé comme un vieux juge d’instruction. On sait ce que vaut l’or. Paris est aéré, ses rues sont larges ; on n’emporte plus d’argent dans les foules. Ce n’est plus le vieux Paris sans mœurs, sans lumières : il n’y a guère de lanternes, il est vrai : mais les gendarmes, les espions sont de bien autres éclateurs.
Rendons pleine justice aux lois nouvelles : en ne prodiguant pas la peine capitale, elles ont forcé le criminel à attacher de l’importance à la vie. Les voleurs, en voyant les moyens de s’enrichir par des tours d’adresse sans risquer leur tête, ont préféré l’escroquerie au meurtre, et tout s’est perfectionné.
Autrefois on vous demandait brusquement la bourse ou la vie ; aujourd’hui on ne songe ni à l’une ni à l’autre. Les gens honnêtes avaient des assassins à craindre ; aujourd’hui ils n’ont pour ennemis que des prestidigitateurs. C’est l’esprit que l’on aiguise et non plus les poignards. La seule occupation doit donc être de défendre ses écus contre les pièges dont on les environne. L’attaque et la défense se trouvent également stimulées par le besoin. C’est une question budgétaire, un combat entre l’homme honnête qui dîne et l’honnête homme qui jeûne.
L’élégance de nos manières, le fini de nos usages, le vernis de notre politesse se reflètent sur tout ce qui nous environne. Le jour où l’on a fabriqué de beaux tapis, de riches porcelaines, des meubles de prix, des armes magnifiques, les voleurs, la classe la plus intelligente de la société, ont senti qu’il fallait se placer à la hauteur des circonstances : vite ils ont pris le tilbury comme l’agent de change, le cabriolet comme le notaire, le coupé comme le banquier.
Alors les moyens d’acquérir le bien d’autrui sont devenus si multipliés, ils se sont enveloppés sous des formes si gracieuses, tant de gens les ont pratiqués, qu’il a été impossible de les prévoir, de les classer dans nos codes, enfin le Parisien, oui, le Parisien lui-même, a été un des premiers trompé.
Si le Parisien, cet être d’un goût si exquis, d’une prévoyance si rare, d’un égoïsme si délicat, d’un esprit si fin, d’une perception si déliée, se laisse journellement prendre dans ces lacets si bien tendus, l’on conviendra que les étrangers, les insouciants, les niais et les gens honnêtes doivent s’empresser de consulter un manuel où l’on espère avoir signalé tous les pièges.
Pour beaucoup de gens, le cœur humain est un pays perdu; ils ne connaissent pas les hommes, leurs sentiments, leurs manières ; ils n’ont pas étudié cette diversité de langage que parlent les yeux, la démarche, les gestes. Que ce livre leur serve de carte ; et comme les Anglais, qui ne se hasardent pas dans Paris sans un Pocket Book, que les gens honnêtes consultent ce guide, sûrs d’y trouver les avis bienveillants d’un ami expérimenté.
Les voleurs forment une classe spéciale de la société : ils contribuent au mouvement de l’ordre social ; ils sont l’huile des rouages, semblables à l’air ils se glissent partout ; les voleurs sont une nation à part, au milieu de la nation.
On ne les a pas encore considérés avec sang-froid, impartialité. Et en effet, qui s’occupe d’eux ? Les juges, les procureurs du roi, les espions, la maréchaussée et les victimes de leurs vols.
Le juge voit, dans un voleur, le criminel par excellence qui érige en science l’état d’hostilité envers les lois ; il le punit. Le magistrat le traduit et l’accuse : tous deux l’ont en horreur, cela est juste.
Les gens de police et la maréchaussée sont aussi les ennemis directs des voleurs, et ne peuvent les voir qu’avec passion.
Les gens honnêtes enfin, ceux qui sont volés, n’ont guère l’envie de prendre le parti des voleurs.
Nous avons cru nécessaire, avant de tenter de dévoiler les ruses des voleurs privilégiés comme non privilégiés de toutes les classes, de nous livrer à des considérations impartiales sur les voleurs ; nous seuls, peut-être, pouvions les examiner sous toutes leurs faces avec sang-froid ; et certes, on ne nous accusera pas de vouloir les défendre, nous qui leur coupons les vivres, et signalons toutes leurs opérations, en élevant dans ce livre un phare qui les domine.
Un voleur est un homme rare ; la nature l’a conçu en enfant gâté ; elle a rassemblé sur lui toutes sortes de perfections : un sang-froid imperturbable, une audace à toute épreuve, l’art de saisir l’occasion, si rapide et si lente, la prestesse, le courage, une bonne constitution, des yeux perçants, des mains agiles, une physionomie heureuse et mobile, tous ces avantages ne sont rien pour le voleur, et forment cependant déjà la somme de talents d’un Annibal, d’un Catilina, d’un Marius, d’un César.
Ne faut-il pas, de plus, que le voleur connaisse les hommes, leur caractère, leurs passions ; qu’il mente avec adresse, prévoie les événements, juge l’avenir, possède un esprit fin, rapide ; ait la conception vive, d’heureuses saillies, soit bon comédien, bon mime ; puisse saisir le ton et les manières des classes diverses de la société ; singer le commis, le banquier, le général, connaître leurs habitudes, et revêtir au besoin la toge du préfet de police ou la culotte jaune du gendarme ; enfin, chose difficile, inouïe, avantage qui donne la célébrité aux Homère, aux Aristote, à l’auteur tragique, au poète comique, ne lui faut-il pas l’imagination, la brillante imagination ? Ne doit-il pas inventer perpétuellement des ressorts nouveaux ? Pour lui, être sifflé, c’est aller aux galères.
Mais, si l’on vient à songer avec quelle tendre amitié, avec quelle paternelle sollicitude, chacun garde ce que cherche le voleur, l’argent, cet autre Protée ; si l’on voit de sang-froid, comme nous le couvons, serrons, garantissons, dissimulons ; on conviendra au moins que s’il employait au bien les exquises perfections dont il fait ses complices, le voleur serait un être extraordinaire, et qu’il n’a tenu qu’à un fil qu’il devînt un grand homme.
Quel est donc cet obstacle ? Ne serait-ce pas que ces gens-là, sentant en eux une grande supériorité, ayant aussi un penchant extrême à l’indolence, effet ordinaire des talents ; se trouvant d’ailleurs dans la misère, mais conservant une audace effrénée dans les désirs, attribut de génie ; nourrissant des haines fortes contre la société qui méprise leur pauvreté ; ne sachant pas se contenir par suite de leur force de caractère ; et secouant toutes les chaînes et tous les devoirs ; voient dans le vol un moyen prompt d’acquérir. Entre l’objet désiré avec ardeur et la possession, ils n’aperçoivent plus rien, et se plongent avec délices dans le mal, s’y établissent, s’y cantonnent, s’y habituent, et se font des idées fortes, mais bizarres, des conséquences de l’état social.
Mais que l’on réfléchisse aux événements qui conduisent un homme à cette profession difficile, où tout est ou gain ou péril ; où, semblable au pacha qui commande les armées de sa hautesse, le voleur doit vaincre ou recevoir le cordon ; de plus hautes pensées naîtront peut-être au cœur des politiques et des moralistes.
Lorsque les barrières dont les lois entourent le bien d’autrui sont franchies, il faut reconnaître un invincible besoin, une fatalité ; car enfin la société ne donne même pas du pain à tous ceux qui ont faim ; et, quand ils n’ont aucun moyen d’en gagner, que voulez-vous qu’ils fassent ? Mais, bien plus, le jour où la masse des malheureux sera plus forte que la masse des riches, l’état social sera tout autrement établi ; et en ce moment l’Angleterre est menacée d’une révolution de ce genre.
La taxe pour les pauvres deviendra exorbitante en Angleterre ; et, le jour où, sur trente millions d’hommes, il y en a vingt qui meurent de faim, les culottes de peau jaune, les canons et les chevaux n’y peuvent plus rien. À Rome il y eut une semblable crise ; les sénateurs firent tuer les Gracchus ; mais vinrent bientôt Marius et Sylla, qui cautérisèrent la plaie en décimant la république.
Nous ne parlerons pas du voleur par goût, dont le docteur Gall a prouvé le malheur, en montrant que son vice est le résultat de son organisation : cette prédestination serait par trop embarrassante, et nous ne voulons pas conclure en faveur du vol, nous voulons seulement exciter la pitié et la prévoyance publiques.
En effet, reconnaissons au moins dans l’homme social une sorte d’horreur pour le vol, et, dans cette hypothèse, admettons de longs combats, un besoin cruel, de progressifs remords, avant que la conscience n’éteigne sa voix ; et, si le combat a eu lieu, que de désirs contraints, que d’affreuses nécessités, quelles peines n’aperçoit-on pas entre l’innocence et le vol !
La plupart des voleurs ne manquent pas d’esprit, d’éducation ; ils ont failli par degrés, sont tombés, par suite de malheurs oubliés du monde, de leur splendeur à leur misère, en conservant leurs habitudes et leurs besoins. Des valets intelligents vivent sans fortune en présence des richesses, tandis que d’autres se laissent dominer par les passions, le jeu, l’amour, et succombent au désir d’acquérir l’aisance pour toute la vie, et cela d’un seul coup, en un moment.
La foule voit un homme sur un banc, le voit criminel, l’a en horreur, et cependant un prêtre, en examinant l’âme, y voit souvent naître le repentir. Quel grand sujet de réflexions ! La religion chrétienne est sublime quand, loin de se détourner avec horreur, elle tend son sein et pleure avec le criminel.
Un jour, un bon prêtre fut appelé pour confesser un voleur prêt à marcher au supplice : c’était en France, au temps où l’on pendait pour un écu volé, et la scène avait lieu dans la prison d’Angers.
Le pauvre prêtre entre, voit un homme résigné, il l’écoute. Il était père de famille, sans profession ; il avait volé pour nourrir ses enfants, pour parer sa femme qu’il aimait, il regrettait la vie, toute pénible qu’elle fût pour lui. Il supplie le prêtre de le sauver. Les croisées étaient basses, le criminel s’échappe, et l’ecclésiastique sort brusquement.
Sept ans après le prêtre voyageait ; il arrive le soir à un village, dans le fond du Bourbonnais ; il demande l’hospitalité à la porte d’une ferme.
Sur le banc étaient le fermier, sa femme et ses enfants ; ils jouaient, et le bonheur respirait dans leurs jeux. Le mari fit entrer le prêtre, et le pria, après souper, de faire, ce soir-là, la prière habituelle. Le prêtre remarque une piété vraie ; tout annonçait l’aisance et le travail.
Bientôt le fermier entra dans la chambre destinée à l’étranger, et se jeta à ses genoux en fondant en larmes. Le prêtre reconnaît le voleur qu’il sauva jadis ; le fermier lui apportait la somme volée, le priant de la remettre à ceux auxquels elle fut dérobée : il était heureux que le hasard lui permît de recevoir son bienfaiteur. Le lendemain il y eut une fête dans le secret de laquelle étaient seulement le mari, la femme et le bon prêtre.
Ceci n’est guère qu’une exception. Les voleurs ont existé de tous temps : ils existeront toujours. Ils sont un produit nécessaire d’une société constituée. En effet, à toutes les époques, les hommes ont été vivement épris de la fortune. On dit toujours : « Actuellement l’argent est tout, celui qui a de l’argent est maître de tout. » Ah ! gardez-vous de répéter ces phrases banales, vous auriez l’air d’un niais. Celui qui a estropié Juvénal, Horace et les auteurs de toutes les nations, doit savoir que, de tous temps, l’argent a été chéri et recherché avec une ardeur égale. Or, chacun cherche en soi-même un moyen de faire une fortune brillante et rapide, parce que chacun sait qu’une fois acquise, personne ne s’en plaindra ; or, ce moyen, c’est le vol, et le vol est commun.
Un marchand qui gagne cent pour cent vole ; un munitionnaire qui nourrit trente mille hommes, à dix centimes par jour, compte les absents, gâte les farines, y mélange du son, donne de mauvaises denrées, il vole ; un autre brûle un testament ; celui-là embrouille les comptes d’une tutelle ; celui-ci invente une tontine : il y a mille moyens que nous dévoilerons. Et le vrai talent est de cacher le vol sous une apparence de légalité : on a horreur de prendre le bien des autres, il faut qu’il vienne de lui-même, voilà la grande finesse.
Mais les voleurs adroits sont reçus dans le monde, passent pour d’aimables gens. Si, par hasard, on trouve un coquin qui ait pris tout bonnement de l’or dans la caisse d’un avoué, on l’envoie aux galères : c’est un scélérat, un brigand. Mais si un procès fameux éclate, l’homme comme il faut qui a dépouillé la veuve et l’orphelin trouvera mille avocats dans le monde.
Que les lois soient sévères, qu’elles soient douces, le nombre des voleurs ne diminue pas ; cette considération est remarquable, et nous conduit à avouer que la plaie est incurable, que le seul remède consiste à dévoiler toutes les ruses, et c’est ce que nous avons essayé de faire.
Les voleurs sont une dangereuse peste des sociétés ; mais l’on ne saurait nier aussi l’utilité dont ils sont dans l’ordre social et dans le gouvernement. Si l’on compare une société à un tableau ne faut-il pas des ombres, des clairs-obscurs ? Que deviendrait-on le jour qu’il n’y aurait plus par le monde que des honnêtes gens foncés[1], à sentiments, bêtes, spirituels, politiques, simples, doubles, on s’ennuierait à la mort ; il n’y aurait plus rien de piquant : on prendrait le deuil le jour où il ne faudrait plus de serrures.
Ce n’est pas tout, quelle perte immense cela ne ferait-il pas supporter ! La gendarmerie, la magistrature, les tribunaux, la police, les notaires, les avoués, les serruriers, les banquiers, les huissiers, les geôliers, les avocats disparaîtraient comme un nuage. Que ferait-on alors ? Que de professions reposent sur la mauvaise foi, le vol et le crime ! Comment passeraient le temps ceux qui aiment à aller entendre plaider, à voir les cérémonies de la cour… ? Tout l’état social repose sur les voleurs, base indestructible et respectable ; il n’y a personne qui ne perdît à leur absence ; sans les voleurs, la vie serait une comédie sans Crispins et sans Figaros.
De toutes les professions, aucune n’est donc plus utile à la société, que celle des voleurs ; et si la société se plaint des charges que les voleurs lui font supporter, elle a tort ; c’est elle seule et ses onéreuses précautions inutiles qu’elle doit accuser de son surcroît d’impôt.
En effet, la gendarmerie coûte ............................................................. 20 millions
le ministère de la justice ......................................................................... 17 millions
les prisons .................................................................................................. 8 millions
les bagnes, la chaîne, etc. ........................................................................... 1 million
la police en coûte plus de ....................................................................... 10 millions
En ne nous attachant qu’à ces seules économies, on gagnerait à peu près soixante millions à laisser les voleurs travailler en liberté ; et certes, ils ne voleraient jamais pour soixante millions par an ; car, avec des livres comme le nôtre, on dévoilerait leurs ruses : ainsi, on voit que les voleurs entrent pour beaucoup dans le budget. Ils font vivre soixante mille fonctionnaires, sans compter les états basés sur leur industrie.
Quelle classe industrieuse et commerçante ! Comme elle jette de la vie dans un état ! Et elle donne à la fois du mouvement et de l’argent. Si la société est un corps, il faut considérer les voleurs comme le fiel qui aide aux digestions.
En ce qui concerne la littérature, les services rendus par les voleurs sont encore bien plus éminents. Les gens de lettres leur doivent beaucoup et nous ignorons comment ils pourront s’acquitter, car ils n’offrent rien que leurs bienfaiteurs puissent prendre par un juste retour. Les voleurs sont entrés dans la contexture d’une multitude de romans : ils forment une partie essentielle des mélodrames ; et ce n’est qu’à ces collaborateurs énergiques que Jean Sbogar, Les Deux Forçats, etc., ont dû leurs succès.
Enfin les voleurs forment une république qui a ses lois et ses mœurs ; ils ne se volent point entre eux, tiennent religieusement leurs serments, et présentent, pour tout dire d’un mot, au milieu de l’état social, une image de ces fameux flibustiers, dont on admirera sans cesse le courage, le caractère, les succès et les éminentes qualités.
Les voleurs ont même un langage particulier, leurs chefs, leur police ; et à Londres, où leur compagnie est mieux organisée qu’à Paris, ils ont leurs syndics, leur parlement, leurs députés. Nous terminerons ces considérations par le récit de ce qui s’est passé à la dernière séance de leur parlement.
On s’était réuni à l’auberge de Rose-Mary-Lane. Le but de la réunion était de voter des remerciements aux juges qui proposaient l’abolition de l’usage de publier les rapports, en matière de police.
Le président a proposé d’abord le toast du Roi.
Un voleur a porté un toast à la prospérité du commerce anglais ; un autre aux juges.
Après le banquet, le président a pris la parole, s’est félicité de faire partie d’une assemblée aussi brillante, nombreuse et respectable : « La question qui nous occupe, a-t-il dit, est liée aux intérêts les plus chers de notre profession. » L’orateur a passé ensuite en revue les progrès de l’art de voler depuis son origine jusqu’à nos jours. « Cet usage, a-t-il dit, date de l’antiquité. Les honnêtes gens ainsi que les voleurs, mais les voleurs surtout, doivent bien se garder de critiquer les lois qui protègent la propriété ; c’est notre plus grande sauvegarde, s’est-il écrié avec force (écoutez ! écoutez !) car elles donnent en général une fausse sécurité au public, et à nous la faculté d’exercer notre métier. Notre seule mise de fonds est l’adresse, et celui qui en manque mérite d’être puni : sans lois sur cette matière, tous les hommes se tiendraient en garde, et seraient prêts à punir sur le champ le voleur pris en flagrant délit. Où nous n’attrapons qu’une année de détention, nous serions affligés d’un coup de pistolet qui nous tuerait ; et nous devons nous applaudir tous les jours d’être ainsi protégés par les juges et les lois.
« Aujourd’hui, d’après le texte des lois, nous avons mille moyens d’échapper ; ce qui n’arriverait pas si les citoyens avaient le droit de se défendre. Bénissons le législateur qui a dit qu’avant de nous punir il fallait prouver le délit. Il nous a entouré d’une garde d’honneur. Nul citoyen n’ose attenter à nos jours. Et, vous le savez, une lettre oubliée dans un jugement, l’erreur d’un greffier, la subtilité des avocats, tout nous sauve.
« De l’autre côté du détroit, a dit le président, les voleurs sont plus heureux encore que nous ; car ils possèdent une gendarmerie à culottes jaunes et à sabres bien affilés, une police active qui donnent une bien plus grande sécurité aux citoyens. Ils ont sur nous l’immense avantage des passeports, invention admirable qui ne profite qu’aux gens de notre métier. Aussi, sur ce point, suis-je obligé de confesser la supériorité de nos voisins.
« Il est vrai, poursuit le président, que les galères existent, qu’on nous pend ; on va même jusqu’à nous déporter ; mais reconnaissez, honorables gentlemen, la prévoyance du législateur et l’affection toute particulière avec laquelle il nous a traités. Voyez que, sans les galères et la corde, tout le monde se mêlerait de notre profession. Nous avons obtenu un privilège : en effet, les punitions, dans l’espèce, ressemblent aux forts droits que le parlement met sur les marchandises d’un grand prix. C’est ainsi que nous avons conquis le monopole de notre commerce.
« Rendons hommage aux progrès des lumières, qui ont tout perfectionné. Le gaz hydrogène a encore augmenté la sécurité de John Bull, et nous finirons par voler en toute sécurité. »
Le président, après avoir approuvé l’objet de cette réunion, accorda la parole à M. Wilsh, voleur très distingué, qui, dans un discours pathétique, prouva le danger qui résultait de la publicité donnée par les journaux à leurs actions. « Il me semble, dit-il, que c’est bien assez que les gens honnêtes aient sur nous l’avantage que leur donnent les lois, les constables, les juges, les galères, sans avoir pour eux cette publicité affreuse. Il n’est pas loyal de dévoiler au monde entier les plans ingénieux que nous concevons avec tant de peine. Un stratagème nous coûte des mois entiers à combiner, et un misérable folliculaire qui ne sait que mentir nous en fait perdre le fruit. Votons des remerciements aux auteurs de la proposition dont il s’agit, et j’opine pour que nous achetions une terre au plus célèbre d’entre nous, et le fassions élire membre du parlement, pour qu’il puisse y soutenir nos droits et nos intérêts… »
Cette proposition fut reçue par des acclamations unanimes. Un membre fit une motion tendant à ce que, pour faire partie du corps constitué des voleurs de Londres, on eût fait un cours de droit. Cette discussion fut remise à la prochaine session, et l’on se sépara.
Le détail de cette mémorable séance prouve que le vol est une profession, et doit engager les gens honnêtes à être continuellement sur leurs gardes.
Heureux si, par notre expérience, nous pouvons leur servir de guides en dévoilant dans ce petit ouvrage les manières les plus remarquables de s’entrevoler dans le grand monde !
Le Code, en désignant les peines encourues par les voleurs, a fait une nomenclature des diverses espèces de vols auxquels est exposé un homme honnête ; mais le législateur pouvait-il prévoir et décrire les ruses, les subtilités des Industriels ? Le Code apprend bien au lecteur qu’il sera victime d’un vol domestique, d’une escroquerie, d’une soustraction, accompagnés de plus ou moins de circonstances aggravantes ; et ses pages inquiétantes lui font serrer son argent avec la terreur d’un homme qui, lisant un livre de médecine, croit ressentir toutes les maladies dont on lui démontre les dangers. Le Code et les juges sont les chirurgiens qui tranchent, coupent, rognent et cautérisent les plaies sociales. Mais où trouver le médecin prudent qui tracera les lois de l’hygiène monétaire, et fournira les moyens d’éviter les accidents. La police, peut-être ? Mais elle ne s’inquiète guère du volé ; c’est le voleur qu’elle poursuit : et les polices de l’Europe ne vous rendront pas plus votre argent qu’elles ne préviendront les vols : elles sont d’ailleurs occupées, par le temps qui court, à tout autre chose. Le Code que nous publions pourra-t-il remplir cette lacune ; nous osons à peine l’espérer. Dans l’impossibilité toutefois de deviner toutes les subtiles combinaisons des voleurs, nous avons tenté de réunir dans ce livre premier les aphorismes, les exemples, les maximes, les anecdotes qui peuvent servir à éclairer la probité innocente sur les ruses de la probité déchue.
Petit voleur est, parmi les Industriels, le nom consacré par une coutume immémoriale, pour désigner ces malheureux Prestidigitateurs qui n’exercent leurs talents que sur les objets du prix le plus médiocre.
Dans tous les états il y a un apprentissage à faire ; on ne livre aux apprentis que la plus facile besogne, afin qu’ils ne puissent rien gâter ; et, selon leur mérite, on les élève graduellement. Les petits voleurs sont les apprentis du corps auquel ils appartiennent et font leurs expériences in anima vili.
De même que, dans l’art de magnétiser, l’abbé Faria faisait débuter ses disciples sur une tête à perruque, de même les petits voleurs s’exerçaient jadis sur un mannequin suspendu par un fil. L’homme d’osier remuait-il ? Un ressort agitait une sonnette ; le professeur accourant aussitôt, administrait une correction salutaire à son élève, puis l’instruisait à enlever le mouchoir subtilement et sans bruit.
Mais cet âge d’or des petits voleurs n’est plus ; leur art, digne de Sparte, tombe en décadence : il a eu ses révolutions, ses phases, et voici la situation actuelle de ceux qui l’exercent :
La petite volerie est, à proprement parler, le séminaire où recrute le crime, et les petits voleurs ne sont, comme on voit, que les tirailleurs de la grande armée des Industriels sans patente.
Déchus de la splendeur dans laquelle ils brillèrent depuis 1600 jusqu’à 1789, ces disciples de Lycurgue ont, à ce qu’on assure, cumulé deux professions grecques d’origine, afin de se relever de leur nullité.
Si le petit voleur est un homme d’un certain âge, il ne s’élèvera jamais à une grande hauteur : c’est une intelligence du dernier ordre, qui ne spéculera que sur les montres, les cachets, les mouchoirs, les sacs, les schalls, et n’aura jamais de démêlés qu’avec la police correctionnelle.
Il a l’espoir de terminer tranquillement ses jours, nourri aux frais de l’État, dans un local bâti de pierres de Saint-Leu ou de Vergelet. Alors, semblable à ses anciens Grecs pour lesquels on fonda des Prytanées, il n’aura plus qu’à penser à sa vie passée, comme font dans leur ciel les héros de Virgile.
Mais si le petit voleur est un enfant de quinze à seize ans, il pelote en attendant partie ; il se formera aux galères ou dans les prisons ; il étudiera son code, il méditera, comme Mithridate, de hardis projets ; risquera vingt fois sa tête contre la fortune, et mourra peut-être coram populo.
Pour voir le petit voleur sous une forme, car il en a mille, il faut se représenter un jeune homme errant sur les boulevards ; il est svelte et dégagé ; l’habit qu’il porte n’a pas été fait pour lui ; il a un mauvais gilet de cachemire. Chaque partie de son habillement est d’une mode différente : il a un pantalon à la cosaque et un habit anglais. Sa voix est enrouée ; il a passé la nuit dans les Champs-Élysées : par maintien il a deux cannes ou des chaînes à la main.
« Voulez-vous un bon bomabou ?
« Achetez-moi une belle chaîne en chrysocale, garantie. »
Voilà un des sauvages de Paris, un de ces êtres sans patrie, au milieu de la France, orphelin avec toute une famille, sans liens sociaux, sans idées, un fruit amer de cette conjonction perpétuelle de l’extrême opulence et de l’extrême misère ; voilà enfin l’un des types du petit voleur.
Rarement un honnête homme se compromet avec ces brouillons-là : on leur doit le plus profond mépris, des coups de bâton, et une remontrance qui se termine par ces mots sacramentels : « Va te faire pendre ailleurs ! » C’est comme si l’on disait : « Je ne suis pas gendarme, je n’aime à faire pendre personne ; je suis jaloux de ma tranquillité ; pourquoi irais-je, pour une montre, chez un commissaire ou devant un tribunal !… »
Le vol dont il s’agit est l’action par laquelle un objet passe d’une main dans une autre, sans effort, sans effraction, sans autres frais qu’un peu d’adresse. Il faut quelquefois des idées heureuses et nouvelles pour effectuer ce vol.
Vous êtes dans une foule,
Toi, pauvre plébéien, clerc d’avoué, étudiant en droit, en médecine, commis, etc.,
Dans la queue formée près du bureau où l’on prend les billets de parterre, etc.,
Vous, monsieur l’avocat, le médecin, l’homme de lettres, le député, etc.,
Au spectacle,
À une revue,
Occupé à regarder les caricatures,
Au boulevard de Coblentz, etc.
Ne vous défiez jamais de votre voisin de gauche qui a une chemise de grosse toile, une cravate blanche, un habit propre, mais de drap commun ; suivez plutôt très attentivement les mouvements de ce voisin de droite, dont la cravate est bien mise et fine, qui a de grosses breloques, des favoris, un air d’honnête homme, le parler hardi ; c’est celui-là qui vous volera votre mouchoir ou votre montre.
Si votre diamant a disparu, gardez-vous de vous en prendre à ce monsieur. – « Comment donc, c’est le plus honnête homme de la France et de la Navarre. » On le fouillerait vainement, vous ne trouveriez rien sur lui : il vous attaquerait en duel ou en dommages et intérêts. Votre diamant est à cent pas ; et, avec un peu d’attention, vous verrez sept ou huit fashionables disposés comme des jalons dans la foule.
Attacher sa montre avec des chaînes d’acier, avec des rubans, disposer des fortifications de deux ou trois chaînes, erreur ! Erreur de nos ancêtres ! Vieilles coutumes ! Elles sont aussi peu utiles que les anciennes médecines de précaution : on coupera vos chaînes d’un regard.
Aujourd’hui les gens de bon ton n’ont plus de montre ; on ne peut pas la leur voler.
On portait des montres jadis, parce qu’il n’y avait pas d’horloges.
Aujourd’hui, vous n’iriez pas écrire votre nom chez un suisse de bonne maison sans voir l’heure. Toutes les églises, les administrations, les ministères, voire les boutiques ont des pendules. Nous marchons sur des méridiens, sur des canons de midi. On ne fait pas une enjambée sans se trouver face à face avec un cadran : aussi une montre est-elle du vieux style. Il faut prendre les heures sans les compter ; les montres sont pour ceux qui s’ennuient.
D’ailleurs les cochers de fiacres et les passants n’ont-ils pas chacun la leur ?
Si un domestique vous apporte beaucoup de certificats honorables, dans lesquels sa probité est exaltée par de bonnes maisons, gardez-vous de le prendre.
Il ne suffit pas d’avoir la clef de sa cave et une bonne serrure ; il ne suffit pas de compter les bouteilles, il faut en boire le vin tout seul.
Un propriétaire honorable avait compté les bouteilles, apposé son cachet, et gardé la clef d’une serrure de sûreté. À son retour, les bouteilles étaient en nombre suffisant, bien cachetées, saines, et tout s’était enfui sans qu’il s’en fût perdu une seule goutte.
On n’a rien à dire à cela.
En ce qui concerne les caves, il n’y a point de salut sans une chausse-trape à l’entrée.
Quand vous marchez dans les rues, ne vous laissez pas accoster par personne et allez vite. Dans les foules, n’emportez rien sur vous, pas même de mouchoir : il n’y a que les enfants qui se mouchent : il n’y a que les femmes à vapeur qui portent des flacons précieux : il n’y a que les fats qui aient des lorgnons. Un honnête homme prend son tabac à droite, à gauche ou au centre : alors il est invulnérable.
Si vous allez dans un cabinet de lecture ou dans un café, prétextez un rhume, toussez ; vous garderez par ce moyen votre chapeau neuf sur votre tête.
Ceci est encore bien plus utile chez les restaurateurs.
Ne commettez jamais ce péché dégoûtant des bourgeois du Marais, qui font imprimer en lettres d’or leur nom et leur demeure dans leur chapeau : c’est le sot calcul d’un homme qui craint une apoplexie foudroyante.
Retenez bien que si l’on peut voir votre nom dans votre chapeau, vous aurez bientôt sur les bras quelque honnête homme qui aura beaucoup connu monsieur votre père.
Alors monsieur votre père lui devra quarante ou cinquante francs.
Renoncerez-vous à la succession paternelle pour une si petite somme ? Laisserez-vous votre père insolvable ?
Ah ! maudit chapeau !… Il vous aura coûté avec les cinquante francs une montre pendue à votre glace.
Quand vous achetez des bijoux, ou quelque objet de prix, parlez seul et bas à votre fabricant, attendez même que la boutique soit vide.
Alors vous ne verrez pas arriver chez vous un garçon bijoutier qui, vous présentant une tabatière ou un écrin, avec facture, vous emportera de l’argent troqué contre du strass ou du similor.
Principe qui ne souffrit pas d’exceptions : « Allez toujours chercher vous-même chez les marchands les objets de prix, et payez au maître de la maison. »
Les femmes comme il faut ne portent pas de sac, et n’ont plus de ridicule.
Si des bourgeoises honorables usent encore du sac après cette observation, elles auront soin de ne jamais s’en séparer,
De le pendre le moins souvent possible à leur chaise, dans l’église,
De ne jamais l’emporter quand elles vont au spectacle ou dans une foule,
De n’y point mettre d’objets précieux,
De ne point faire sonner l’argent qu’il peut contenir, etc.
Défiez-vous des numéros que l’on vous donne aux bureaux de cannes, de parapluies, etc.
Un honnête caporal de la garde nationale était en ligne à la revue.
Une foule de spectateurs admirait cette série de ventres blancs, bien alignés, d’estomacs patriotiques, de jambes commerciales, d’épaules magnanimes, dont les uns ne dépassaient pas les autres.
Il faisait un temps superbe ; pas la moindre éclaboussure à craindre.
Le caporal était remarquable par de belles breloques et une magnifique chaîne d’or.
La compagnie ne reconnaissait pas son capitaine. Le caporal rompait seul l’uniformité de cette belle ligne.
« Un peu en arrière, caporal ! » Et les deux mains du capitaine le repoussent doucement.
Un moment auparavant, il avait cette belle chaîne, l’infortuné caporal !…
Un instant après arriva le véritable capitaine, plus grand de six pouces.
Étonnement de la part du caporal. Il politique tout le temps de la revue sur ce changement soudain de capitaine.
« Ils s’étaient l’un et l’autre trompés de compagnies : ils ne savent ce qu’ils font ! »
Rentré chez lui, M. Dubut réfléchit sur l’ouverture des goussets, la valeur des montres, les faux capitaines ; et sa femme lui jura qu’elle ne lui ferait pas une seconde fois un présent aussi cher.
D’honorables personnes mettent leurs mouchoirs dans leurs chapeaux.
Ne dormez jamais en diligence, à moins que vous ne soyez seul.
Une des plus belles subtilités des voleurs de tabatières et d’objets précieux, est celle-ci :
À la messe du roi Louis XIV, à Versailles, un jeune seigneur paraissait prendre un vif plaisir à dérober une tabatière très précieuse dont un courtisan faisait grand cas. Comme le jeune seigneur sortait la tabatière de la poche du voisin, il se retourna pour voir si personne ne l’examinait ; il rencontra les yeux du roi, et sur le champ lui fit un signe d’intelligence, auquel le roi répondit par un léger sourire.
En sortant de la chapelle, Louis XIV demande du tabac au courtisan ; celui-ci cherche sa tabatière ; le roi regarde parmi son cortège, et ne voyant plus celui qui l’a choisi pour compère : « J’ai aidé à vous voler », dit le grand roi tout surpris.
Une des choses les plus précieuses étant nos cinq sens, défiez-vous des parapluies : un maladroit peut, avec les pointes d’une baleine, vous escroquer un œil.
C’est une vanité qui mérite d’être punie, que d’avoir des boutons d’argent ou d’or à son habit.
Défiez-vous à l’église de ces gens dont les mains jointes restent immobiles ; souvent les filous ont des mains de bois gantées, et pendant qu’ils prient avec ferveur, les deux véritables mains travaillent, surtout au lever-Dieu.
On fait de bonnes trouvailles dans les livres à dix sous, à vingt sous et à trente sous mais regardez bien si toutes les pages du livre y sont. Nous rendons justice au commerce des libraires surpontins et sous-pontins ; ils sont honnêtes, et lorsqu’ils mettent une pancarte qui porte : « Livres à dix sous », c’est à vous à vous arranger. Ne semblent-ils pas vous crier : « Prends-y garde. »
Les brocanteurs et les prêteurs à la petite semaine étant gens de si bas lieu, nous ne pouvons guère les classer que comme les anciens, la synagogue des petits voleurs. Ils n’en deviennent pas moins légalement riches.
Attendu qu’il est horriblement difficile de reprendre ce que ces Arabes-là ont une fois volé, nous consignerons ici l’anecdote suivante :
Un jeune homme, artiste de son métier, avait vendu, pour la somme de cent francs, à un bédouin de la rue Saint-Avoye, une quantité de marchandises neuves, qui lui avaient coûté six cents francs, prises à crédit. Respirant la vengeance, mais seulement après avoir dissipé les cent francs, il va trouver le juif.
« Voici, dit-il, un tableau qui me vient de mon père ; j’ai tout perdu, je vous demande de me prêter vingt francs dessus, avec vos vingt francs la chance me sera peut-être plus favorable. »
– Oh ! Les cheunes chens ! Les cheunes chens ! dit le juif, en donnant les vingt francs.
– C’est bon ! reprend le jeune homme ; mais fais attention, Isaac, que dans six jours je te rapporterai ton argent, et tu me rendras le tableau. Mettons par écrit ces conventions : si je ne reviens pas le sixième jour, il est à toi ; mais par ton menton barbu, il t’en coûterait cher si tu vendais mon tableau.
– C’est dite, c’est dite.
Trois jours après un lord passe, voit le tableau, en offre un prix exorbitant.
– C’est un Rubens, dit-il. Le juif refuse.
Le lendemain passe un peintre qui offre de l’acheter. Plusieurs personnes s’arrêtent à le contempler. Le juif est obligé, par le nombre des demandes, de cacher le tableau.
Le sixième jour, le jeune artiste revient ; il n’a pas vingt francs ; mais il donnera sa montre pour ravoir le tableau. Le juif offre une somme honnête ; refus positif. Il double ; le jeune homme veut le tableau ; enfin, l’Israélite offre la moitié du prix annoncé par l’Anglais. Le jeune homme cède en voyant briller l’or.
C’était une croûte !…
Ces vols sont horribles, parce qu’ils s’appuient sur la confiance ; il est difficile de s’en garantir ; on s’en apercevra à la rareté de nos aphorismes. On ne peut que s’en référer aux plus fameux exemples.
Les honorables personnes, qui sont forcées par la nature de leur infortune à n’employer que des cuisinières, doivent, pour leur propre sûreté, veiller à ce qu’elles aient de bonnes mœurs.
La plupart des vols domestiques se commettent à l’instigation de l’amour.
L’amant d’une cuisinière peut l’engager à beaucoup de choses.
Vous connaissez votre cuisinière ; vous ne connaissez pas l’amant.
Vous n’avez pas le droit de défendre à votre cuisinière d’avoir un amant, car :
1° Les amants sont indépendants des cuisinières ;
2° Votre cuisinière est assise en plein droit naturel quand elle veut se marier ;
3° Vous ne sauriez jamais rien, si ce n’est qu’elle a un amant pour un bon motif.
Ainsi les amants et les cuisinières sont des maux nécessaires et inséparables.
Examinez avec attention les bureaux de loterie de votre quartier, et informez-vous si vos gens mettent à la loterie, s’ils n’y jouent que leurs gages, etc.
Vos chevaux ne mangeront pas toujours toute l’avoine, mais ils auront pleine satisfaction sur le boire.
L’inspection des écuries est chose difficile.
Quand votre appartement sera à louer, vous verrez venir bien du monde ; ne laissez rien traîner.
Vouloir empêcher qu’un chef, une cuisinière, etc., volent sur la dépense, est une folie insigne. On est ou plus ou moins volé, voilà tout.
Votre femme de chambre mettra vos robes, votre laquais essaiera vos habits, usera votre linge.
Si votre campagne est cause de bien des prétextes honorables pour vous défaire des importuns, elle vous vaudra plus d’un malheur.
Aussitôt que vous serez parti, si vous avez un cor, votre valet de chambre s’en servira, le sommelier ira à la cave, le laquais glissera en tilbury avec la femme de chambre qui couvrira effrontément ses épaules d’un cachemire ; enfin ce sera une petite saturnale.
Ne prenez jamais de demi-mesures ; ayez une confiance entière en vos domestiques, ou point du tout.
Une cuisinière qui n’a qu’un amant a de bonnes mœurs ; mais il faut savoir quel est cet amant, ses moyens d’existence, ses goûts, ses passions, etc.
On évite un assassinat par cette petite police domestique.
Les changeurs de monnaie doivent entourer leur comptoir, à l’intérieur, d’une grille solide. Nous avons souvent admiré l’imprudence des bijoutiers, qui ne sont défendus que par un verre, et cependant ils connaissent mieux que personne la vertu du diamant.
Ne prenez pas vos domestiques dans les bureaux de placement : dans les petites affiches ?… encore moins.
Un industriel avait fait fabriquer des cuillères de cuivre argenté ; tous les jours, dans plusieurs cafés, il changeait subtilement sa cuillère, et vécut longtemps de ce commerce.
Avis aux limonadiers et aux restaurateurs.
Le commerce de détail, à Paris, ne saurait être trop en garde contre les voleurs. La guerre est toujours active entre eux et lui.
M. E…, médecin très connu pour les maladies mentales, vit arriver un matin une dame, d’une quarantaine d’années, encore jeune et fraîche. L’équipage de Madame la comtesse de *** entra dans la cour du célèbre docteur.
La comtesse se fait introduire sur-le-champ, et, mère éplorée, au désespoir, parle en ces termes : « Monsieur, vous voyez une femme en proie à un chagrin bien violent. J’ai un fils ; il m’est bien cher ainsi qu’à mon mari ; c’est notre fils unique… »
Des pleurs, des pleurs tels que ceux qu’Artémise versa sur la tombe de Mausole.
« Oui, o…ui, Mon…sieur, et depuis quelque temps nous avons de terribles craintes… Il est dans un âge où les passions se développent… Quoique nous le satisfassions sur tous les points, argent, liberté, etc., voici plusieurs signes de démence complète qu’il donne. Le point le plus remarquable, c’est qu’il parle toujours de bijoux, de diamants qu’il a vendus ou donnés à une femme ; mais c’est inintelligible. Nous soupçonnons qu’il a pu devenir amoureux d’une femme, peu estimable peut-être, et qu’il aura contracté des engagements onéreux pour satisfaire ses désirs.
– Ceci, Monsieur, n’est qu’une conjecture : son père et moi nous nous perdons dans les causes de cette folie.
– Eh bien, Madame, amenez-moi monsieur votre fils…
– Oh ! Dès demain, Monsieur, à midi.
– Cela suffit. »
Le docteur s’empresse de reconduire la dame jusqu’à sa voiture : il voit des armes, des laquais.
Le lendemain, la prétendue comtesse se fait descendre chez un fameux joaillier, et après avoir longtemps marchandé une parure de trente mille écus, elle se décide en faisant mille façons.
Elle la prend, tire négligemment une bourse de son sac, y trouve dix mille francs en billets de banque, les étale ; mais bientôt les resserre et dit au bijoutier :
« Donnez-moi plutôt quelqu’un, je l’emmènerai ; mon mari paiera ; je n’ai pas sur moi toute la somme. »
Le bijoutier fait signe à un jeune homme qui, tout fier de monter en équipage, va avec la comtesse chez M. M…
Elle monte précipitamment, dit au docteur : « Voilà mon fils, je vous laisse. » Puis sortant, elle dit au jeune homme : « Mon mari est dans son cabinet, entrez, il va vous payer. » Le jeune homme entre, la comtesse descend rapidement, la voiture roule à petit bruit : bientôt les chevaux galopent.
« Eh bien ! jeune homme, disait le médecin, vous savez ce dont il s’agit. Voyons, que ressentez-vous ?… Qu’est-ce qu’il se passe dans cette jeune tête-là ?…
– Ce qui se passe dans ma tête, Monsieur, rien si ce n’est que voici la facture de la parure de diamants…
– Nous connaissons cela disait le docteur, en repoussant doucement la facture, je sais, je sais.
– Si Monsieur connaît le montant, il n’a qu’à me payer…
– Là ! Là ! Calmez-vous ; vos diamants, où les avez-vous pris ? Que sont-ils devenus ?… Parlez tant que vous voudrez, je vous écoute patiemment.
– Il s’agit de me payer, Monsieur, quatre-vingt-dix mille francs…
– Pourquoi !
– Comment ! pourquoi ! dit le jeune homme dont les yeux s’animèrent.
– Oui, pourquoi vous les paierais-je ?
– Parce que Madame la Comtesse a pris les diamants à l’instant chez nous.
– Bon, nous y voici ; qu’est-ce que c’est que cette comtesse ?
– Votre femme !… et il lui présente la facture.
– Mais, jeune homme, vous savez que j’ai le bonheur d’être médecin et veuf. »
Ici le jeune bijoutier s’emporta, et le docteur appelant ses gens, le fit tenir par les quatre membres, ce qui acheva de mettre le jeune homme en fureur. Il s’écria au vol, à l’assassinat, au guet-apens. Mais au bout d’un quart d’heure il devint calme, expliqua tout fort posément, et une lueur terrible éclaira le docteur.
Quelques recherches qu’on ait pu faire, ce singulier vol, si spirituel, si original par la scène qui eut lieu entre le médecin et le jeune homme, ne fut jamais puni. L’intrigante avait soin de cacher ses traces ; les gens étaient ses complices, la voiture empruntée ; et cette histoire est restée comme un monument dans la mémoire des bijoutiers.
Un restaurateur est sujet à être volé d’une manière bien cruelle ; car il ne peut pas exiger la restitution des marchandises fournies.
Contre ce vol il n’y a pas de précaution.
Louis XV, passant dans les appartements de Mme de Pompadour, aperçut un homme monté sur une échelle et fouillant dans une armoire ; l’échelle vacillait, l’homme était en danger de tomber ; le roi alla tenir le pied de l’échelle.
On vint bientôt annoncer à Mme de Pompadour qu’elle était volée ; et le roi, demandant les détails de l’aventure, reconnut qu’il avait aidé le voleur.
Ceci est un des plus beaux faits des filous.
Les marchands doivent se défier singulièrement des gens qui sont pressés de se faire livrer des marchandises.
Un marchand doit escorter alors par lui-même, ou par des commis, ses marchandises le plus longtemps qu’il pourra.
Supposez un jeune homme, employé à une maison de roulage, qui, de connivence avec un petit voleur, enverra demander une partie de rubans, une partie de bijoux pour telle maison de commerce, priant qu’on envoie les marchandises à tel roulage, et la facture à sa maison de commerce.
Quand viendra la facture, M. le négociant ignorera ce qu’on veut lui dire ; si vous courez au roulage, l’entrepreneur n’aura rien vu.
En général, la race des portiers a conquis à Paris une réputation de probité très remarquable ; cependant, dans les grands vols domestiques, les portiers jouent quelquefois leur rôle.
En ce qui les concerne, il faut :
1° Qu’un portier ait quelque intelligence ;
2° Qu’il ait l’ouïe fine et la vue excellente.
EXEMPLE DE L’UTILITÉ D’UN BON PORTIER ET DE SON INFLUENCE :
M. le général P… avait, à dessein, choisi un Normand un peu épais pour suisse ; le général partit pour une campagne nouvellement achetée.
Le surlendemain, son vieux tapissier se présenta avec le petit char à bancs et le petit cheval classiques ; il venait de la part de M. le général qui lui avait écrit de démeubler telle, telle pièce, et d’apporter les meubles à la campagne.
Le portier ouvre les appartements, les croisées, les persiennes afin qu’on y voie mieux, aide à charger les tapis, les pendules. Au retour le général paya bien cher la complaisance d’un portier ingénu.
Si vous nourrissez votre cuisinière, elle aura bien le droit de prélever sur votre bouillon un bol restaurateur pour le grenadier.
Le mal n’est pas là. Elle ne fait que prendre sur sa nourriture. C’est un sacrifice à l’amour. Le crime est de remplir le vide de cette grande cuillerée par une égale mesure d’eau de Seine.
Les domestiques, ayant une influence extrême sur nos mœurs, nos habitudes, nos maisons, et leur plus ou moins de fidélité causant ou notre salut ou notre ruine, il faut savoir qu’il y a deux partis à prendre envers eux :
Une confiance illimitée ;
Une défiance sans bornes ;
Le parti mitoyen est détestable.
Ici qu’il nous soit permis de faire un traité domestique en peu de mots :
Un domestique est membre d’une famille comme l’huissier était jadis membre du parlement.
Si vous le choisissez mal, ce n’est pas la faute du domestique, c’est la vôtre.
En le choisissant bien, vous avez une conduite à tenir, la voici :
Un domestique est un homme : il a son amour-propre et les mêmes passions que vous, maître.
Ne blessez donc pas l’amour-propre des domestiques. En tout état, c’est une offense que l’homme pardonne rarement.
Ne leur parlez jamais qu’à l’occasion de leur service.
Persuadez-leur que vous vous intéressez à eux, et surtout ne riez pas d’eux en leur présence, car ils prendraient leur revanche, et le maître dont on rit est perdu.
S’ils ont des enfants, ayez-en soin, et payez-en les pensions. S’ils sont malades, faites-les soigner chez vous.
Prévenez-les bien qu’ils n’ont pas de pension à attendre de vous après votre décès ; mais faites croître leurs gages par année, de manière qu’au bout d’un temps limité, ils soient certains d’un traitement honorable et de votre sollicitude pour eux.
Grondez-les rarement, mais bien et justement.
Ne les traitez pas durement.
Ne leur confiez rien d’important qu’après avoir bien examiné leur caractère.
Il y a encore un soin perpétuel à avoir lorsque vous ne leur avez pas donné votre confiance ; c’est de ne jamais rien dire d’important devant eux ; de ne pas parler de votre fortune, de ce qui vous arrive d’heureux ou de malheureux, et, par-dessus tout, de vous occuper des portes et des serrures à travers lesquelles on voit tant de choses.
Le choix d’un domestique est encore plus important lorsqu’il s’agit de lui confier des enfants.
Il faut autant de politique et de finesse pour conduire un homme que dix. Ceci est de la diplomatie d’antichambre ; mais elle est aussi savante que toute autre.
Un seul domestique, ami, préserve de tous les vols qui se commettent dans une maison.
Vous voyez un appartement somptueux, bien meublé, bien décoré, un homme bien habillé qui s’y promène et parle d’affaires importantes avec deux seigneurs, ou compte de l’argent à quelqu’un ; vous marchand, qui fournissez pour la première fois ce monsieur, vous craignez de l’interrompre, vous lui donnez vos marchandises, vous osez à peine présenter votre facture, il la prend, la jette sur la cheminée et dit : « C’est bon, je ferai passer chez vous !… » À peine s’il vous voit, vous sortez enchanté ; mais au fond du cœur il y a un murmure.
Aujourd’hui les enfants ne se prennent même plus à cela. Tout le monde sait que l’appartement peut être emprunté à un ami, qu’il peut n’être loué que pour quinze jours, etc.
Négociants en gros et en détail, retenez bien cet axiome commercial : « Ne vendez qu’au comptant aux gens inconnus, ou prenez les plus sévères informations avant de leur faire crédit. »
Quand un galant homme vous entendra dire : « Monsieur, nous ne vendons qu’au comptant », vous verrez sur sa figure quelle est sa solvabilité.
Détaillants de toutes classes, défiez-vous des hôtels garnis où les appartements ont deux issues. « Monsieur, vous dit-on, je vais aller chercher de l’argent », et l’on emporte votre marchandise.
Vous attendez héroïquement.