Edwin A. Abbott

FLATLAND

(1884)

Table des matières

 

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR À LA DEUXIÈME ÉDITION RÉVISÉE, 1844

PREMIÈRE PARTIE NOTRE MONDE – FLATLAND

1. De la Nature de Flatland.

2. Du Climat et des Maisons de Flatland.

3. Des Habitants de Flatland.

4. Des Femmes.

5. Comment nous nous reconnaissons les Uns les Autres.

6. De la Méthode visuelle en tant que moyen de Connaissance.

7. Des Figures irrégulières.

8. D'une Pratique Ancienne, la Peinture.

9. Du Projet de Décret instituant l'Usage Universel de la Couleur.

10. Comment fut réprimée la Sédition Chromatique.

11. De nos Prêtres.

12. Quelle est la Doctrine de nos Prêtres.

DEUXIÈME PARTIE AUTRES MONDES

13. Comment je vis en rêve Lineland, le Pays de la Ligne.

14. Comment je m'efforçai en vain d'expliquer la nature de Flatland.

15. Comment je fis la connaissance d'un Étranger qui venait de Spaceland.

16. Comment l'Étranger tenta vainement de me révéler en paroles les mystères de Spaceland.

17. Comment la Sphère, ayant constaté la vanité de ses discours, recourut aux actes.

18. Comment j'entrai à Spaceland et ce que j'y vis.

19. Comment, quoique la Sphère m'eût révélé d'autres Mystères du Pays de l'Espace, je désirai en connaître encore davantage, et ce qu'il en advint.

20. Comment la Sphère suscita en moi une Vision.

21. Comment je voulus enseigner la Théorie des Trois Dimensions à mon Petit-fils, et avec quel succès.

22. Comment j'essayai ensuite de diffuser la Théorie des Trois Dimensions par d'autres méthodes, et du résultat.

POSTFACE

À propos de cette édition électronique

 

 

Aux habitants de l'ESPACE EN GÉNÉRAL

et à H. C. en particulier

Cette Œuvre est Dédiée

Par un Humble Carré Originaire du Pays des Deux Dimensions

Dans l'Espoir que

Tout comme lui-même a été Initié aux Mystères des TROIS Dimensions

Alors qu'il en connaissait SEULEMENT DEUX

Ainsi les Citoyens de cette Céleste Région

Élèveront de plus en plus leurs aspirations

Vers les Secrets de la QUATRIÈME, de la CINQUIÈME ou même de la SIXIÈME Dimension

Contribuant ainsi

Au Développement de l'IMAGINATION

Et peut-être au progrès

de cette Qualité excellente et rare qu'est la MODESTIE

Au sein des Races Supérieures

de l'HUMANITÉ SOLIDE.

 

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR À LA DEUXIÈME ÉDITION RÉVISÉE, 1844

 

Si mon pauvre ami de Flatland jouissait encore de la vigueur intellectuelle qui était sienne au moment où il entreprit de composer ces Mémoires, je n'aurais pas besoin de me substituer à lui pour rédiger cette préface dans laquelle il désire, tout d'abord, remercier ses lecteurs et critiques de Spaceland, notre Pays de l'Espace, dont la bienveillante attention a rendu nécessaire, plus rapidement qu'il n'était prévu, une deuxième édition de son œuvre ; ensuite demander que l'on veuille bien excuser certaines erreurs et fautes de typographie (dont il n'est cependant pas entièrement responsable) ; enfin corriger un ou deux malentendus. Mais il n'est plus le Carré d'antan. Des années de détention, et le fardeau encore plus lourd à supporter des sarcasmes et de l'incrédulité générale, ajoutés au vieillissement naturel de ses facultés mentales, ont effacé de son esprit bon nombre d'idées et de concepts, ainsi qu'une grande partie de la terminologie qu'il avait acquis pendant son séjour chez nous. Aussi m'a-t-il demandé de répondre à sa place à deux objections, de nature intellectuelle pour la première et morale pour la seconde.

 

Voici la première : un habitant de Flatland, lorsqu'il se trouve devant une Ligne, voit quelque chose qui doit lui sembler non seulement long, mais aussi épais (l'objet contemplé ne serait pas visible s'il n'avait pas une certaine épaisseur) ; et par conséquent il devrait reconnaître (selon ces critiques) que ses compatriotes ne sont pas seulement longs et larges mais également épais (quoique dans une très faible mesure) ou encore hauts. Cette objection est plausible et paraît presque irréfutable pour un habitant de Spaceland au point que, lorsqu'on me la fit pour la première fois, j'avoue que je ne sus y répondre. Mais mon pauvre ami l'a fait, lui, et d'une façon qui me semble tout à fait satisfaisante.

 

« J'admets », me dit-il lorsque je lui mentionnai cette objection, « j'admets que votre critique a raison en ce qui concerne les faits, mais je conteste ses conclusions. Il est vrai que nous avons à Flatland une Troisième Dimension, inconnue de nous, que l'on pourrait appeler « hauteur », tout comme vous avez, chez vous, à Spaceland, une Quatrième Dimension, pour laquelle vous ne possédez pas encore, de nom mais que j'appellerai « extra-hauteur ». Moi-même – qui ai eu le privilège de séjourner à Spaceland et de comprendre pendant vingt-quatre heures la signification du terme « hauteur » – je reste perplexe à présent devant cette notion et je ne peux plus la saisir ni par le sens de la vue, ni par le raisonnement ; elle nécessite de ma part un acte de foi.

 

« La raison en est évidente. L'idée de dimension implique une direction, implique une possibilité de mesure, implique le plus et le moins. Or, toutes nos lignes sont également et infinitésimalement épaisses (ou hautes, comme vous préférez) ; par conséquent, elles n'ont rien qui puisse orienter notre esprit vers l'image de cette Dimension. Le « micromètre » le plus « délicat » – dont l'usage a été suggéré trop hâtivement par l'un de vos critiques – ne nous servirait de rien : car nous ne saurions ni que mesurer, ni dans quelle direction le faire. Lorsque nous nous trouvons devant une Ligne, nous voyons quelque chose qui est long et brillant ; l'éclat, tout autant que la longueur, est nécessaire à l'existence d'une Ligne ; si l'éclat s'évanouit, la Ligne disparaît. Voilà pourquoi tous mes amis de Flatland – lorsque je leur parle de cette Dimension inconnue qui, pourtant, est visible d'une certaine manière dans une Ligne – me répondent : « Ah, vous voulez parler de l'éclat. » Et quand je réplique : « Non, c'est à une véritable Dimension que je fais allusion », ils me rétorquent : « Alors mesurez-la ou dites-nous dans quelle direction elle s'étend. » Ce qui me réduit au silence, car je ne peux faire ni l'un ni l'autre. Hier encore, lorsque le Cercle Suprême (autrement dit, notre Grand Prêtre) est venu visiter la Prison d'État et qu'il m'a rendu sa septième visite annuelle, en me demandant pour la septième fois si je me sentais mieux, j'ai essayé de lui prouver qu'il était non seulement long et large mais également « haut », bien qu'il ne le sût pas. Que m'a-t-il répondu ?

 

« Vous dites que je suis « haut » ; mesurez ma « hauteur » et je vous croirai. » Que pouvais-je faire ? Comment relever ce défi ? J'ai perdu contenance et il est reparti triomphant.

 

« Cela vous semble-t-il toujours étrange ? Dans ce cas, imaginez que vous vous trouviez dans une situation identique à la mienne. Supposez qu'une personne de la Quatrième Dimension condescende à vous rendre visite et vous dise : « Chaque fois que vous ouvrez les yeux, vous voyez une Figure plane (qui a Deux Dimensions) et vous inférez un Solide (qui en a Trois) ; mais en réalité vous voyez aussi (bien que vous ne le sachiez pas) une Quatrième Dimension, qui n'est ni la couleur, ni l'éclat, ni quoi que ce soit de semblable, mais une véritable Dimension, dont je ne peux cependant pas vous indiquer la direction et que vous n'avez pas la possibilité de mesurer. » Que répondriez-vous à ce visiteur ? Ne le feriez-vous pas enfermer ? Eh bien, tel est mon destin ; et nous agissons aussi naturellement, nous, habitants de Flatland, en condamnant à la détention perpétuelle un Carré coupable d'avoir prêché la Troisième Dimension, que vous, habitants de Spaceland, en expédiant dans vos geôles un Cube coupable d'avoir prêché la Quatrième Dimension. Hélas, combien l'humanité aveugle est prompte à persécuter et comme elle se ressemble d'une Dimension à l'autre ! Que nous soyons Points, Lignes, Carrés, Cubes ou Extra-Cubes, nous sommes tous enclins aux mêmes erreurs, tous esclaves de nos préjugés dimensionnels respectifs. Comme l'a dit l'un de vos Poètes :

 

« Un coup de pinceau de la Nature rend tous les mondes semblables[1]. »

 

Sur ce point, les arguments du Carré me paraissent incontestables. J'aimerais pouvoir dire de sa réponse à la seconde objection (d'ordre moral, celle-là) qu'elle est aussi claire et cohérente. On lui a reproché d'être misogyne ; et comme cette critique lui est adressée, avec une certaine véhémence, par un Sexe que la Nature a mis dans une position de supériorité numérique à Spaceland, je serais heureux de pouvoir la réfuter, s'il m'était possible de le faire en toute honnêteté. Mais le Carré est si peu habitué à notre terminologie morale que je ne lui rendrais pas justice si je transcrivais littéralement les arguments qu'il avance pour sa défense. En ma qualité d'interprète de sa pensée, et pour la résumer, je me bornerai à dire qu'à ce que j'ai compris il a changé d'avis, pendant ses sept années de détention, tant sur les Femmes que sur les Isocèles et les Classes Inférieures. À présent, il se rapproche personnellement des idées de la Sphère, selon laquelle (voir page 149) les Lignes Droites sont, sur bien des points importants supérieures aux Cercles. Mais, fidèle à son rôle d'Historien, il s'est identifié (peut-être trop étroitement) aux points de vue généralement adoptés par ses collègues de Flatland et (à ce qu'on lui a dit) même par ceux de Spaceland, qui (jusqu'à une date très récente) ont rarement jugé digne d'attention la destinée des femmes comme celle des masses et ne l'ont jamais sérieusement analysée.

 

Dans un passage encore plus obscur, il me demande de réfuter les tendances Circulaires ou aristocratiques que certains de ses critiques lui ont naturellement attribuées. Tout en rendant justice aux facultés intellectuelles qui ont permis à un petit nombre de Cercles de préserver pendant plusieurs générations leur suprématie sur l'immense multitude de leurs compatriotes, il croit que l'histoire de Flatland parle d'elle-même, sans nécessiter de commentaires de sa part, et montre que les révolutions ne peuvent pas toujours être étouffées dans le sang. Il pense aussi que la Nature, en condamnant les Cercles à l'infécondité, les a voués en définitive à l'échec.

 

« Je vois là », ajoute-t-il, « l'application d'une grande loi commune à tous les univers : tandis que la sagesse de l'homme croit œuvrer à un objectif, la sagesse de la Nature le contraint à travailler dans un autre but, très différent et meilleur. » Quant au reste, il demande à ses lecteurs de ne pas supposer que tous les détails de la vie quotidienne à Flatland doivent nécessairement correspondre à ceux de Spaceland. Il espère toutefois que son ouvrage, considéré dans son ensemble, séduira l'imagination de certains habitants de Spaceland et amusera du moins ces esprits modestes et modérés qui – en parlant de choses importantes mais situées en dehors des limites de l'expérience – refusent de dire aussi bien « cela ne peut pas être » que « cela est obligatoirement ainsi et nous savons tout ce qu'il y a à savoir là-dessus ».

 

PREMIÈRE PARTIE
NOTRE MONDE – FLATLAND

 

« Prenez patience, car le monde est vaste et large. »

 

1. De la Nature de Flatland.

 

J'appelle notre monde Flatland (le Plat Pays), non point parce que nous le nommons ainsi, mais pour vous aider à mieux en saisir la nature, vous, mes heureux lecteurs, qui avez le privilège de vivre dans l'Espace.

 

Imaginez une immense feuille de papier sur laquelle des Lignes droites, des Triangles, des Carrés, des Pentagones, des Hexagones et d'autres Figures, au lieu de rester fixes à leur place, se déplacent librement sur ou à la surface, mais sans avoir la faculté de s'élever au-dessus ou de s'enfoncer au-dessous de cette surface, tout à fait comme des ombres – à cela près qu'elles sont dures et ont des bords lumineux – et vous aurez une idée assez exacte de mon pays et de mes compatriotes. Hélas, il y a quelques années encore, j'aurais dit « de mon univers » : mais à présent mon esprit s'est ouvert à une conception plus haute des choses.

 

Vous vous rendrez compte immédiatement que, dans un pays semblable, il ne peut exister rien de ce que vous appelez « solide » ; toutefois vous supposerez, me semble-t-il, que nous sommes au moins à même d'opérer visuellement une distinction entre ces Triangles, ces Carrés et ces autres Figures qui s'y déplacent, comme je vous l'ai décrit. Au contraire, nous ne pouvons rien percevoir de tel, au moins avec une netteté suffisante pour nous permettre de distinguer une Figure d'une autre. Nous ne voyons, nous ne pouvons voir que des Lignes Droites ; et je vais vous en démontrer sur-le-champ la raison.

 

Placez une pièce de monnaie sur l'une de vos tables dans l'Espace ; et, en vous penchant dessus, observez-la. Elle vous apparaîtra sous la forme d'un cercle.

 

Mais, à présent, reculez vers le bord de la table en vous baissant progressivement (ce qui vous rapprochera de plus en plus des conditions dans lesquelles vivent les habitants de Flatland) et vous constaterez que, sous votre regard, la pièce devient ovale ; enfin, quand vous aurez placé votre œil exactement au bord de la table (ce qui fera réellement de vous, pour ainsi dire, l'un de mes compatriotes), vous verrez que la pièce a complètement cessé de vous paraître ovale et qu'elle est devenue, à votre connaissance, une ligne droite.

 

 

Il en serait de même si vous preniez pour objet de vos observations un Triangle, un Carré ou toute autre Figure découpée dans du carton. Regardez-la en vous plaçant de manière que votre œil soit au bord de la table : vous verrez qu'elle cesse de vous apparaître sous la forme d'une Figure et qu'elle devient en apparence une Ligne Droite. Prenons pour exemple un Triangle équilatéral qui représente chez nous un Commerçant appartenant à la classe respectable. La figure 1 vous montre ce Commerçant tel que vous le verriez en vous penchant au-dessus de lui ; les figures 2 et 3 vous le montrent tel que vous le verriez si votre œil approchait du niveau de la table ou le rasait presque ; et si votre œil était exactement au niveau de la table (c'est ainsi que nous le voyons à Flatland), il se réduirait pour vous à une Ligne Droite.

 

Pendant mon séjour à Spaceland, j'ai ouï dire que vos marins connaissaient des expériences très semblables lorsqu'ils traversaient vos océans et discernaient à l'horizon quelque île ou rivage éloigné. Des baies, des promontoires, des angles nombreux et de toutes dimensions peuvent découper cette terre lointaine ; à une certaine distance, néanmoins, vous n'en voyez rien (sauf, il est vrai, si votre soleil brille sur elle et révèle les parties en saillie ou en retrait grâce au jeu de la lumière et des ombres), rien qu'une ligne uniforme et grisâtre sur la mer.

 

Eh bien, voilà tout justement ce que nous voyons quand une de nos connaissances triangulaires ou autres s'approche de nous à Flatland. Comme il n'y a chez nous ni soleil ni lumière de nature à produire des ombres, nous ne disposons d'aucun de ces adjuvants qui viennent au secours de votre vue, chez vous, à Spaceland. Si notre ami s'avance, nous voyons sa ligne s'élargir ; s'il s'éloigne, elle diminue ; mais il est toujours à nos yeux une Ligne Droite ; qu'il soit Triangle, Carré, Pentagone, Hexagone, Cercle ou ce que vous voudrez, il n'est pour nous qu'une Ligne Droite et rien d'autre.

 

Vous vous demandez peut-être comment, dans des circonstances si désavantageuses, nous parvenons à distinguer nos amis les uns des autres ; mais il sera à la fois plus judicieux et plus facile de répondre à cette question bien naturelle quand nous en arriverons à la description des habitants de Flatland. Permettez-moi, pour l'instant, de reporter ce sujet à plus tard et de vous dire un mot du climat et des maisons de notre pays.

 

2. Du Climat et des Maisons de Flatland.

 

Chez nous, tout de même que chez vous, il y a quatre points cardinaux : le Nord, le Sud, l'Est et l'Ouest.

 

En l'absence de soleil ou d'autres corps célestes, il nous est impossible de déterminer le Nord à la façon habituelle ; mais nous avons notre méthode particulière. Chez nous, une Loi de la Nature fait qu'une attraction constante s'exerce en direction du Sud. ; et, quoique dans les régions tempérées cette attraction soit très légère – au point que même une Femme, évidemment supposée bien portante, peut parcourir plusieurs centaines de toises en direction du Nord sans grande difficulté – ses effets sont cependant assez sensibles pour nous servir de boussole sous la plupart de nos climats. En outre la pluie (qui tombe à intervalles fixes et toujours en provenance du Nord) nous est une aide supplémentaire ; et, dans les villes, nous nous fions aux maisons dont les murs latéraux sont, bien entendu, généralement orientés vers le Nord et vers le Sud afin que les toits forment obstacle à la pluie qui tombe du Nord. Dans la campagne, où il n'y a pas de maisons, les troncs des arbres font plus ou moins office de guides. Tout compte fait, nous n'avons pas autant de mal que vous pourriez le croire à déterminer notre position.

 

Néanmoins, dans nos régions plus tempérées, où l'attraction qui s'exerce en direction du Sud se fait à peine sentir, il m'est arrivé parfois, dans quelque plaine désolée où il n'existait ni maison ni arbre qui pût me servir de repère, de me trouver contraint à demeurer stationnaire pendant plusieurs heures d'affilée, en attendant que la venue de la pluie me permit de poursuivre mon voyage. La force de l'attraction est beaucoup plus éprouvante pour les personnes âgées ou affaiblies, et surtout pour nos délicates Femelles, que pour le robuste Sexe Mâle, de sorte qu'un homme bien élevé, s'il rencontre une Dame dans la rue, lui cédera toujours le côté Nord… ce qui n'est pas à proprement parler facile lorsqu'on est pris de court, que l'on ne jouit pas d'une santé excellente et que l'on se trouve dans une région où il est difficile de distinguer le Nord du Sud.

 

Nos maisons n'ont pas de fenêtres : car la lumière nous arrive également à l'intérieur et à l'extérieur, de nuit comme de jour, en tous lieux et à tous moments. D'où ? Nous l'ignorons. « Quelle est l'origine de la lumière ? » C'était là, jadis, pour nos érudits, une question du plus haut intérêt que l'on se posait fréquemment, et l'on en a cherché la solution à maintes reprises, sans autre résultat que de peupler les asiles de fous. En conséquence, après avoir vainement tenté de restreindre indirectement ces recherches en les rendant passibles d'une lourde amende, la Législature, à une époque relativement récente, les a interdites absolument. Moi – hélas, moi seul à Flatland – je ne connais que trop bien la véritable solution de ce mystérieux problème ; mais je suis dans l'incapacité de la rendre intelligible à un seul de mes compatriotes ; et l'on m'accable de sarcasmes – moi, l'unique détenteur des vérités de l'Espace, moi qui ai formulé la théorie de l'introduction de la Lumière à partir du monde des Trois Dimensions – comme si j'étais un dément parmi les déments ! Mais trêve de digressions pénibles retournons à nos maisons.

 

La forme que l'on adopte le plus communément pour la construction des maisons est à cinq côtés, ou pentagonale, comme dans le schéma ci-joint. Les deux côtés Nord, CD, DE constituent le toit et n'ont généralement pas de porte ; il y a à l'Est une petite porte pour les femmes ; à l'Ouest une autre, beaucoup plus grande, pour les Hommes ; habituellement, le côté Sud, ou plancher, n'en comporte pas.

 

 

Les maisons carrées et triangulaires ne sont pas autorisées, et ceci pour la raison suivante. Les angles d'un Carré (et davantage encore ceux d'un Triangle équilatéral) étant beaucoup plus pointus que ceux d'un Pentagone, et les lignes des objets inanimés (tels que les maisons) étant plus obscures que celles des Hommes et des Femmes, il s'ensuit que les coins d'une résidence carrée ou triangulaire risqueraient fort d'infliger une blessure sérieuse à un voyageur étourdi ou peut-être distrait qui se jetterait brusquement contre eux ; et par conséquent, dès le XIe siècle de notre ère, les maisons triangulaires ont été universellement interdites par la Loi, les seules exceptions étant les fortifications, les poudrières, les casernes et autres bâtiments officiels, dont il n'est pas désirable que le grand public approche sans circonspection.

 

À cette époque, la construction de maisons carrées était encore admise partout, quoique découragée par une taxe spéciale. Mais, environ trois siècles plus tard, les Législateurs décidèrent que, dans toutes les villes où la population excédait dix mille habitants, l'angle d'un Pentagone était, pour une maison, le seul qui fût compatible avec la sécurité publique et que, l'on n'en pouvait point autoriser de plus grand. Le bon sens de la communauté a secondé les efforts de la Législature et maintenant, même dans les campagnes, la construction pentagonale a pris le pas sur toutes les autres. Ce n'est à présent que de loin en loin, dans certaines régions agraires très reculées et arriérées, qu'un antiquaire a encore quelques chances de découvrir une maison carrée.

 

3. Des Habitants de Flatland.

 

La plus grande longueur ou largeur d'un habitant adulte de Flatland peut être évaluée à onze de vos pouces environ. Douze pouces est considéré comme un maximum.

 

Nos femmes sont des Lignes Droites.

 

Nos Soldats et nos Ouvriers des Classes Inférieures sont des Triangles qui ont deux côtés égaux, mesurant chacun approximativement onze pouces, et une base ou troisième côté si courte (souvent pas plus d'un demi-pouce) qu'ils forment au sommet un angle très aigu et très redoutable. Et même, quand leur base est du type le plus dégénéré (d'une longueur qui n'est pas supérieure à un huitième de pouce), c'est à peine si l'on peut les distinguer des Lignes Droites ou Femmes tant leur sommet est pointu. Chez nous, comme chez vous, ces Triangles là se nomment Isocèles pour les différencier des autres ; et c'est sous ce nom que je les désignerai dans les pages suivantes.

 

Notre Classe Moyenne se compose de Triangles Équilatéraux, c'est-à-dire dont tous les côtés sont égaux. Les Membres des Professions Libérales et les Gentilshommes sont des Carrés (c'est à cette classe que j'appartiens personnellement) et des Figures à Cinq-Côtés ou Pentagones.

 

Vient ensuite la Noblesse, qui comporte plusieurs degrés, en commençant par les Figures à Six-Côtés, ou Hexagones, et ainsi de suite, le nombre des côtés s'élevant sans cesse, jusqu'aux Personnages qui reçoivent le titre honorable de Polygones. Enfin, lorsque le nombre des côtés devient si grand, et que les côtés eux-mêmes sont si petits qu'il est impossible de distinguer la Figure d'un Cercle, elle entre dans la classe Circulaire ou Ecclésiastique : c'est l'ordre le plus élevé de tous.

 

Chez nous, une Loi de la Nature veut qu'un enfant mâle ait toujours un côté de plus que son père, de sorte que chaque génération s'élève (en règle générale) d'un échelon sur la voie du progrès et de l'anoblissement. Ainsi le fils d'un Carré sera un Pentagone ; le fils du Pentagone, un Hexagone ; etc.

 

Mais cette règle ne s'applique pas toujours aux Commerçants, et elle est encore moins répandue chez les Soldats ou les Ouvriers qui, en vérité, méritent à peine le nom de Figures humaines puisque tous leurs côtés ne sont pas égaux. La Loi de la Nature ne s'étend pas jusqu'à eux ; et le fils d'un Isocèle (c'est-à-dire d'un Triangle n'ayant que deux côtés égaux) ne sera jamais qu'Isocèle lui-même. Toutefois, même un Isocèle ne doit pas perdre tout espoir de voir un jour sa progéniture s'élever au-dessus de sa condition misérable. Car, après une longue série de succès militaires, ou une vie de labeurs accomplis avec zèle et dextérité, on constate généralement chez l'Artisan et le Soldat le plus intelligent une légère augmentation du troisième côté ou base et un rétrécissement des deux autres côtés. Les mariages mixtes (arrangés par les Prêtres) entre les fils et les filles de ces membres plus intellectuels des classes inférieures ont habituellement pour fruit un individu qui se rapproche encore davantage du Triangle Équilatéral type.

 

Il est bien rare – en proportion du très grand nombre de naissances Isocèles – qu'un Triangle Équilatéral authentique et certifiable naisse de parents Isocèles. Pour arriver à ce résultat, toute une série de mariages mixtes calculés avec soin est d'abord nécessaire ; encore faut-il que ceux qui aspirent à devenir les ancêtres du futur Équilatéral s'exercent pendant un laps de temps prolongé à la frugalité, à la maîtrise de soi, et qu'à travers des générations successives s'opère un développement patient, systématique et continu de l'intellect Isocèle.

 

Dans notre pays, quand un Vrai Triangle Équilatéral naît de parents Isocèles, c'est un événement dont on se réjouit à plusieurs lieues à la ronde. Après un sévère examen effectué par le Conseil Sanitaire et Social, l'enfant, s'il est certifié Régulier[2], est admis au cours d'une cérémonie solennelle dans la classe des Équilatéraux. Il est immédiatement enlevé à ses parents, qui se sentent partagés entre l'orgueil et l'affliction, et adopté par quelque Équilatéral sans descendance qui s'engage par serment à ne plus jamais laisser l'enfant pénétrer dans son ancien domicile ou même jeter les yeux sur un membre de sa famille, de crainte que l'organisme dont le développement est si récent ne retombe, sous l'effet d'une imitation inconsciente, jusqu'à son niveau héréditaire.

 

L'apparition d'un Équilatéral chez des parents de naissance servile est saluée non seulement par les pauvres serfs eux-mêmes, qui voient leur existence sordide éclairée par une lueur d'espérance, mais aussi par l'Aristocratie dans son ensemble ; car toutes les classes supérieures savent parfaitement que ces phénomènes rarissimes, sans risquer de mettre leurs privilèges à la portée du vulgaire, sont une barrière extrêmement utile contre les révolutions venues d'en bas.

 

Si la racaille aux angles aigus avait été, sans exception, absolument privée d'espoir et d'ambition, elle aurait pu trouver, dans certains de ses nombreux soulèvements séditieux, des chefs assez compétents pour faire de leur supériorité en nombre et en force un usage trop efficace même pour la sagesse des Cercles. Mais un prudent décret de la Nature a ordonné que chez les classes laborieuses, à mesure qu'augmenteraient l'intelligence, le savoir et toutes les vertus, l'angle aigu (qui les rend physiquement redoutables) s'accroîtrait aussi dans les mêmes proportions et approcherait celui du Triangle Équilatéral, relativement inoffensif. Ainsi, les membres les plus brutaux et les plus formidables de la classe des soldats – des créatures presque aussi dépourvues d'intelligence que les Femmes –, lorsqu'ils développent les facultés mentales qui leur sont nécessaires pour employer au mieux leur terrible puissance de pénétration, voient dans le même temps cette puissance se réduire.

 

Combien elle est admirable, cette Loi de la Compensation ! Et comme elle prouve à merveille le bien-fondé, le caractère conforme à la nature, et j'irais presque jusqu'à dire les origines divines de la constitution aristocratique qui régit les États de Flatland ! En utilisant judicieusement cette Loi naturelle, les Polygones et les Cercles sont presque toujours en mesure d'étouffer la sédition au berceau : il leur suffit pour cela de mettre à profit les réserves d'espoir irrépressibles et illimitées que recèle l'esprit humain. L'Art vient également en aide à la Loi et à l'Ordre.

 

Il est généralement possible – grâce à une petite compression ou expansion artificielle opérée par les chirurgiens de l'État – de rendre parfaitement Réguliers certains chefs de la rébellion choisis parmi les plus intelligents et de les admettre aussitôt dans les classes privilégiées ; d'autres, beaucoup plus nombreux, qui sont encore au-dessous du niveau nécessaire, attirés par la perspective d'être un jour anoblis, se laissent persuader d'entrer dans les Hôpitaux d'État, où on les maintient à vie dans une détention honorable ; seuls un ou deux mutins particulièrement obstinés, stupides et désespérément Irréguliers, sont conduits sur les lieux de l'exécution.

 

Alors, le misérable troupeau des Isocèles, qui n'a plus ni plan ni chefs, se livre sans résistance à la petite armée de ses frères que le Cercle Suprême entretient en prévision de cas semblables et qui le transpercent ; ou bien, et cela est plus fréquent, le parti Circulaire ayant habilement fomenté entre eux des jalousies et des soupçons, ils se lancent dans une guerre fratricide et périssent sous les angles les uns des autres. Nous n'avons pas moins de cent vingt rébellions enregistrées dans nos annales, outre des soulèvements mineurs dont on estime le nombre à deux cent trente-cinq ; et toutes ces émeutes se sont terminées ainsi.

 

4. Des Femmes.

 

Si les Triangles extrêmement pointus de nos Soldats sont redoutables, on n'aura aucune peine à en déduire que nos Femmes sont plus terribles encore. Car si le Soldat est un coin à fendre, la Femme étant, pour ainsi dire, toute en pointe, du moins aux deux extrémités, est un aiguillon. Ajoutez à cela le pouvoir de se rendre pratiquement invisible à volonté, et vous en conclurez qu'à Flatland une Femelle est une créature avec laquelle il ne fait pas bon plaisanter.

 

Mais, parvenus à ce point de mon récit, peut-être certains de mes lecteurs parmi les plus jeunes se demanderont-ils comment, à Flatland, une Femme peut se rendre invisible. Cela devrait, à mon sens, s'expliquer de soi-même. Néanmoins, quelques mots suffiront à éclairer les plus irréfléchis.

 

Placez une aiguille sur une table. Puis, l'œil au niveau de la table, regardez-la de côté : vous en voyez toute la longueur ; mais, à présent, contemplez-la de face : vous n'en voyez plus que la pointe, elle est devenue pratiquement invisible. De même pour l'une de nos Femmes. Quand son côté est tourné vers nous, nous la voyons sous la forme d'une Ligne Droite ; si, au contraire, notre regard se dirige vers l'extrémité qui contient son œil ou sa bouche – car chez nous ces deux organes sont identiques – nous ne percevons plus qu'un point très brillant ; mais lorsque c'est sa partie postérieure qui se présente à nous, celle-ci – étant moins brillante et même presque aussi obscure qu'un objet inanimé – lui sert en quelque sorte d'Anneau de Gygès.

 

Les périls auxquels nous sommes exposés de la part de nos Femmes doivent être évidents à présent pour les esprits les plus lents de Spaceland. Si, déjà, se heurter à un respectable Triangle de la classe moyenne n'est pas sans danger ; si l'on risque une entaille en se cognant contre un Ouvrier ; si l'on ne peut éviter une blessure grave en entrant en collision avec un Officier de la classe militaire ; si le sommet d'un Simple Soldat est à peu près mortel au seul contact… où va-t-on en se jetant sur une Femme, sinon à la destruction immédiate et complète ? Et lorsqu'une Femme est invisible, ou que l'on ne voit d'elle qu'un point d'une brillance atténuée, combien il doit être difficile, même pour les individus les plus circonspects, de toujours échapper à la collision !

 

Nombreux sont les décrets qui ont été votés à diverses époques dans les différents États du Plat Pays pour minimiser ce péril ; et, dans les régions méridionales, moins tempérées, où, la force de la gravitation étant plus grande, les Êtres humains ont plus de mal à éviter les mouvements mal calculés ou involontaires, les Lois qui concernent les Femmes sont naturellement beaucoup plus strictes. Mais le résumé suivant donnera une idée générale de notre Code :

 

1) Toute maison doit avoir, du côté Est, une entrée exclusivement réservée à l'usage des Femmes ; c'est par là et non par la porte Ouest, celle des Hommes, que toutes les Femmes entreront « avec une attitude décente et respectueuse »[3].

 

2) Sous peine de mort, aucune Femme ne se déplacera jamais dans un lieu public sans pousser continuellement son Cri-de-Paix.

 

3) Toute femme dont il sera dûment constaté qu'elle souffre de la danse de Saint-Guy, de convulsions, de rhume chronique accompagné d'éternuements violents, ou de quelque autre maladie qui détermine chez elle des mouvements involontaires, sera immédiatement détruite.

 

Dans certains États, une Loi complémentaire interdit aux Femmes, sous peine de mort, de se tenir ou de marcher dans un lieu public sans remuer constamment de droite à gauche la partie postérieure de leur individu afin d'avertir de leur présence ceux qui se trouvent derrière elles ; d'autres obligent les Femmes, quand elles voyagent, à se faire suivre d'un de leurs fils, d'un domestique ou de leur mari ; d'autres encore leur imposent une réclusion totale à l'intérieur de leur foyer, sauf à l'occasion des fêtes religieuses. Mais les plus sages de nos Cercles ou Hommes d'État se sont aperçus que la multiplication des lois d'exception dirigées contre les Femmes avait pour effet, non seulement de débiliter la race et de réduire le rythme des naissances, mais aussi d'accroître la fréquence des meurtres familiaux au point qu'un Code trop sévère se révélait plus nuisible qu'utile à l'État qui l'adoptait.

 

Car lorsque l'humeur des Femmes est ainsi exaspérée par l'obligation qu'on leur fait de demeurer constamment chez elles ou par les contraintes qu'on leur impose à l'extérieur, elles ont tendance à décharger leur bile sur leur mari ou leurs enfants ; et il est arrivé, dans les régions les moins tempérées, que toute la population mâle d'un village soit exterminée en une heure ou deux à la suite d'un soulèvement simultané des Femmes. En conséquence, les Trois Décrets cités plus haut suffisent aux États les mieux réglés et l'on peut considérer qu'ils résument à peu près notre Code de la Femme.

 

Somme toute, ce n'est pas dans la Législature que nous trouvons notre principale sauvegarde, mais dans les intérêts des Femmes elles-mêmes. Car, si elles sont capables de provoquer une mort instantanée en effectuant un simple mouvement rétrograde, encore faut-il qu'elles parviennent à dégager immédiatement leur extrémité acérée du corps de leur victime, qu'agitent les soubresauts de l'agonie, pour éviter que leur frêle organisme ne soit lui-même détruit.

 

Les pouvoirs de la Mode sont également de notre côté. J'ai signalé que, dans certains États parmi les moins civilisés, il était interdit aux Femmes de se montrer dans un lieu public sans agiter de droite à gauche leur extrémité postérieure. C'est là, depuis des temps immémoriaux, une pratique universelle chez toutes les Dames ayant les moindres prétentions à la bonne éducation. On tient pour déshonorant qu'un État soit contraint de faire respecter par la Loi ce qui devrait être, et qui est chez toute dame de qualité, un instinct naturel. L'ondulation rythmique et, oserai-je dire, bien modulée qu'impriment à leur partie postérieure nos dames de rang Circulaire est enviée et imitée par l'épouse d'un vulgaire Équilatéral, qui doit borner ses aspirations à une oscillation monotone, semblable à celle d'un pendule ; ce balancement régulier de l'Équilatérale n'est pas moins admiré et copié par l'épouse de l'Isocèle ambitieux et progressiste, race chez qui aucune espèce de « mouvement postérieur » ne compte encore parmi les nécessités de la vie. Donc, dans toutes les familles qui occupent un certain rang dans la société, le « mouvement postérieur » est une institution aussi ancienne que le temps lui-même ; là, les maris et les fils sont au moins à l'abri des attaques invisibles.

 

Mais il ne faut nullement conclure de tout cela que nos Femmes n'ont pas une nature affectueuse. Par malheur, la passion du moment l'emporte, chez le Sexe Faible, sur toute autre considération. C'est là, bien entendu, une conséquence inévitable de leur conformation déficiente. Puisqu'elles ne peuvent prétendre posséder un angle, aussi réduit soit-il, étant inférieures sur ce plan au plus misérable des Isocèles, elles sont par là même complètement dénuées de cérébralité et incapables de réflexion, de jugement, de pensée, presque de souvenir. De ce fait, elles oublient, dans leurs accès de furie, tous les droits que leurs victimes peuvent avoir sur leur affection et ne s'arrêtent à aucune distinction. Je connais personnellement le cas d'une Femme qui extermina toute sa maisonnée et qui, une demi-heure après, une fois sa rage passée et les débris balayés, demanda ce qu'il était advenu de son mari et de ses enfants.

 

Il ne faut donc évidemment pas irriter une Femme tant qu'elle est en état de se retourner. Quand on la tient dans ses appartements, qui sont conçus de façon à lui ôter cette faculté, on peut dire et faire ce qu'on veut ; car elle est alors réduite à une totale impuissance et ne se rappellera plus dans quelques minutes l'incident au sujet duquel elle vous menace actuellement de mort, ni les promesses que vous aurez peut-être jugé nécessaire de lui faire pour apaiser sa furie.

 

Tout compte fait, nous nous tirons assez bien d'affaire dans nos relations conjugales, quoiqu'il n'en soit pas toujours ainsi dans les couches inférieures des Classes Militaires. Là, le manque de tact et l'imprudence des maris donne lieu, parfois, à d'indescriptibles désastres. Ces misérables individus, se fiant plus aux armes offensives de leurs angles aigus qu'aux organes défensifs du bon sens et des simulations opportunes, négligent trop souvent les principes qui régissent la construction des appartements féminins ou irritent leurs épouses en employant, à l'extérieur, des expressions malavisées qu'ils refusent de rétracter sur-le-champ. En outre, un respect brutal et têtu de la vérité littérale les rend peu enclins à ces débauches de promesses grâce auxquelles le Cercle, plus judicieux, apaise en un instant sa Compagne. Il en résulte des massacres ; ceux-ci, au reste, ne sont pas sans avantages car ils éliminent les plus grossiers et les plus tapageurs des Isocèles ; et nombre de nos Cercles tiennent les instincts destructeurs du Sexe Maigre pour l'une de ces dispositions providentielles qui servent à endiguer l'accroissement excessif de la population et à étouffer la Révolution dans l'œuf.

 

Toutefois je n'irai pas jusqu'à dire que même dans les foyers les mieux réglés et les plus proches de l'état Circulaire, l'idéal de la vie familiale est aussi élevé que chez vous, à Spaceland. Nous connaissons la paix, dans la mesure où l'absence de massacre mérite ce nom, mais, nécessairement, il n'y a guère harmonie de goûts ou d'activités et c'est au prix du confort domestique que la sage prudence des Cercles a assuré la sécurité. Dans tous les foyers Circulaires ou Polygonaux, la coutume veut depuis des temps immémoriaux – et cette coutume est devenue à présent une espèce d'instinct naturel chez les Femmes de haut rang – que les Mères et les Filles gardent constamment l'œil et la bouche tournés vers leur Mari et ses amis de sexe mâle. Si une Dame de la bonne société tournait le dos à son Époux, ce serait considéré à la fois comme un mauvais présage et un manque de dignité. Mais, comme je vais le montrer à l'instant, cette coutume, tout en ayant l'avantage de la sécurité, n'est pas dénuée d'inconvénients.

 

Dans la maison de l'Ouvrier ou du Commerçant respectable – où la femme est autorisée à tourner le dos à son époux pendant qu'elle vaque aux travaux domestiques – il y a au moins des moments de calme au cours desquels l'épouse ne se fait ni voir ni entendre, hormis le bourdonnement continu de son Cri-de-Paix ; mais dans les résidences des classes supérieures, la tranquillité est trop souvent absente. Ici la bouche volubile et l'œil à l'éclat pénétrant sont dirigés en permanence vers le Maître de Maison ; et la lumière elle-même ne se répand pas en un flot plus persistant que le torrent du bavardage féminin. Le tact et l'habileté qui suffisent pour éviter l'aiguillon de la Femme sont impuissants à lui fermer la bouche ; et comme l'épouse n'a absolument rien à dire, comme l'esprit, le bon sens, la conscience qui pourraient l'empêcher de parler lui font totalement défaut, il n'est pas rare d'entendre des cyniques déclarer qu'ils préfèrent le danger de l'aiguillon meurtrier mais inaudible à l'autre extrémité, bruyante et inoffensive, de la Femme.

 

Mes lecteurs du Pays de l'Espace jugeront peut-être tout à fait déplorable la condition de nos Femmes, et elle l'est en effet. Le Mâle Isocèle du type le plus bas peut envisager une certaine amélioration de son angle et espérer que toute sa caste dégénérée finira éventuellement par s'élever dans l'échelle sociale ; mais ces espoirs sont inaccessibles au sexe féminin. « Femme un jour, Femme toujours », tel est le Décret de la Nature ; et les Lois de l'Évolution elles-mêmes semblent refuser de s'exercer en sa faveur. Au moins pouvons-nous, cependant, admirer cette sage disposition qui, en interdisant tout espoir aux Femmes, les a également privées de mémoire pour se rappeler et de pensée pour prévoir les chagrins et les humiliations qui sont à la fois une nécessité de leur existence et la base de notre constitution à Flatland.

 

5. Comment nous nous reconnaissons les Uns les Autres.

 

Vous à qui l'ombre et la lumière ont été également accordées, vous qui avez le bonheur de posséder deux yeux, vous qui jouissez du sens de la perspective et qu'enchante le spectacle de diverses couleurs, vous qui pouvez réellement voir un angle, et contempler toute la circonférence d'un Cercle dans l'heureuse région des Trois Dimensions… comment vous faire comprendre avec quelles difficultés extrêmes nous reconnaissons, à Flatland, nos configurations respectives ?

 

Rappelez-vous ce que je vous ai dit plus haut. Chez nous, tous les Êtres, qu'ils soient animés ou non, et quelle que soit leur forme, se présentent à notre regard sous une apparence identique ou presque identique celle d'une Ligne Droite. S'ils sont tous semblables, comment les distinguer les uns des autres ?

 

La réponse est triple. Le premier moyen que nous utilisons est le sens de l'ouïe ; il est chez nous beaucoup plus développé que chez vous et nous permet non seulement de reconnaître au son de leur voix nos amis personnels, mais aussi d'opérer une distinction entre les différentes classes, du moins en ce qui concerne les trois ordres inférieurs : l'Équilatéral, le Carré et le Pentagone (car je ne tiens pas compte de l'Isocèle). Mais à mesure que nous nous élevons dans l'échelle sociale, le processus qui consiste à distinguer et être distingué croît en difficulté. D'abord parce que les voix sont assimilées ; ensuite parce que la faculté de reconnaître par la voix est une vertu plébéienne qui n'est pas très développée dans l'Aristocratie. Et l'on ne peut pas se fier à une méthode qui comporte des risques d'imposture. Dans nos ordres inférieurs, les organes vocaux sont au moins aussi développés que ceux de l'ouïe, de sorte qu'un Isocèle peut aisément feindre la voix d'un Polygone et, avec un peu d'entraînement, celle d'un Cercle. On recourt donc plus volontiers à une autre méthode.

 

Celle qui consiste à toucher est la plus couramment employée par les Femmes et les individus des ordres inférieurs – je parlerai plus loin de nos ordres supérieurs – en tout cas lorsqu'ils ont affaire à des étrangers et quand il s'agit de reconnaître non pas la personne, mais la classe. Par conséquent, le processus qui consiste à toucher correspond chez nous à ce qui est la cérémonie de la « présentation » dans la bonne société de Spaceland. « Permettez-moi de vous faire toucher mon ami M. Un Tel, qui aura l'honneur de vous toucher à son tour » : telle est encore la formule de présentation habituelle à Flatland chez ceux de nos gentilshommes campagnards qui vivent à l'écart des villes et restent attachés aux anciens usages. Mais, chez les citadins et les hommes d'affaires, les mots « qui aura l'honneur de vous toucher à son tour » sont omis et la phrase, abrégée, devient : « Permettez-moi de vous faire toucher M. Un Tel » ; on suppose, bien entendu, que l'opération sera réciproque. Nos jeunes lions, encore plus modernes et fringants, – qui détestent tout effort superflu et sont suprêmement indifférents à la pureté de leur langue natale, – condensent encore davantage la formule en utilisant le terme « toucher » dans un sens technique, qui correspond à « recommander-dans-l'intention-de-toucher-et-d'être-touché » ; et, à notre époque, le jargon en usage dans les milieux mondains ou chez les gens émancipés des classes supérieures sanctionne un barbarisme tel que « Mr Smith, permettez-moi de toucher Mr Jones ».

 

Mon lecteur ne doit pas en conclure que le « toucher » est un processus aussi fastidieux qu'il le serait chez vous, ni qu'il nous est nécessaire de toucher entièrement tous les côtés d'un individu avant de déterminer la classe à laquelle il appartient. Une pratique et un entraînement de longue date, commencés à l'école et parachevés par l'expérience de la vie quotidienne, nous mettent à même de distinguer immédiatement, dès le premier contact, les angles d'un Triangle équilatéral de ceux d'un Carré ou d'un Pentagone ; et je n'ai pas besoin d'ajouter que le sommet sans cervelle d'un Isocèle aux angles aigus est reconnaissable au toucher le moins exercé ; dès que nous la possédons, cette indication nous renseigne sur la classe de la personne à laquelle nous nous adressons, à moins toutefois qu'elle n'appartienne aux rangs les plus élevés de la noblesse. Là, on se trouve en face d'une difficulté beaucoup plus grande. Un Agrégé de notre Université de Wentbridge lui-même passe pour avoir un jour confondu un Polygone à douze côtés avec un autre, à dix côtés ; et il n'y a sans doute pas un Docteur ès Sciences appartenant ou non à cette fameuse Université qui puisse se vanter de savoir distinguer sur-le-champ et sans hésitation un membre de l'Aristocratie à vingt ou vingt-quatre côtés.

 

Si certains de mes lecteurs se rappellent les extraits du Code législatif concernant les Femmes que j'ai cités plus haut, ils comprendront aisément que la méthode de la présentation par le contact nécessite de la prudence et de la discrétion. Autrement, les angles risqueraient d'infliger au Toucheur imprudent une blessure fatale. Il est essentiel pour sa sécurité que le Touché reste absolument immobile. Un sursaut, un brusque changement de position, oui, même un éternuement violent, voilà qui s'est déjà révélé désastreux pour des étourdis et qui a étouffé dans l'œuf plus d'une amitié pleine de promesses. Ceci est particulièrement vrai pour les individus appartenant aux classes inférieures des Triangles. Chez eux, l'œil est situé si loin du sommet que c'est à peine s'ils peuvent avoir connaissance de ce qui se passe à cette extrémité-là de leur Être. Ils ont, en outre, une nature grossière et rude, qui n'est guère sensible au toucher délicat du Polygone hautement organisé. Par conséquent, on ne s'étonnera pas d'apprendre qu'un mouvement involontaire de la tête a, maintes fois déjà, privé l'État d'une existence précieuse !

 

J'ai ouï dire que mon excellent Grand-père l'un des membres les moins Irréguliers de sa malheureuse classe Isocèle, au point que, peu avant son décès, le Conseil Sanitaire et Social l'admit par quatre voix sur Sept au rang d'Équilatéral déplorait souvent, avec une larme dans son œil vénérable, un accident qui était arrivé à son arrière-arrière-arrière-Grand-père, respectable ouvrier dont l'angle ou cerveau mesurait 59°30. À l'en croire, mon malheureux Ancêtre, en se laissant toucher par un Polygone alors qu'il souffrait de rhumatismes, eut un brusque sursaut et transperça accidentellement le Grand Homme en pleine diagonale, à la suite de quoi, en partie sous l'effet de sa longue détention et de sa dégénérescence, en partie à cause du choc moral qui fut ressenti par toute sa parenté, notre famille recula d'un degré et demi dans son ascension vers une situation meilleure. En conséquence, à la génération suivante, le cerveau familial fut coté à 58° seulement, et il fallut attendre cinq générations supplémentaires pour regagner le terrain perdu, atteindre les 60° et quitter définitivement la classe des Isocèles. Voilà quelle série de calamités découla d'un petit accident survenu au milieu d'une opération de Toucher !

 

À ce point de mon exposé, je crois entendre certains de mes Lecteurs, parmi les plus instruits, s'écrier « Comment, à Flatland, pourriez-vous savoir quoi que ce soit des angles, des degrés ou des minutes ? Nous, dans les régions de l'Espace, nous sommes capables de voir un angle, parce que nos yeux nous montrent deux lignes droites inclinées l'une vers l'autre ; mais vous qui ne voyez qu'une seule ligne droite en même temps, ou en tout cas plusieurs fragments de droites disposés en une seule ligne, comment pouvez-vous discerner un angle, et, mieux encore, mesurer des angles de dimensions différentes ? »

 

Je réponds que, si nous ne sommes pas capables de voir les angles, nous pouvons les inférer, et ceci avec une grande précision. Notre sens du toucher, stimulé par la nécessité, et développé par un long entraînement, nous met à même de distinguer les angles avec une exactitude à laquelle est loin d'atteindre votre sens de la vue, quand il n'est pas aidé par une règle ou un compas. Et je ne dois pas omettre d'expliquer que nous disposons d'appuis naturels qui nous sont d'un grand secours. Chez nous, une Loi de la Nature veut que le cerveau de la classe Isocèle commence à un demi-degré, ou trente minutes, et s'accroisse (si accroissement il y a) d'un demi-degré à chaque génération jusqu'à ce que l'objectif de 60° soit atteint, étape au terme de laquelle l'individu échappe au servage et entre en homme libre dans la classe des Réguliers.

 

Par conséquent, la Nature elle-même nous fournit une échelle ascendante ou Alphabet des Angles, graduée en demi-degrés jusqu'à 60, dont nous plaçons des Spécimens dans toutes les Écoles Élémentaires du Pays. Grâce à quelques rétrogressions, à une stagnation morale et intellectuelle encore plus fréquente, et à l'extraordinaire fécondité des classes de Criminels et de Vagabonds, les individus cotés à un demi ou à un degré existent en quantités superflues, et, jusqu'à dix degrés, les Spécimens ne manquent pas. Ils sont absolument privés de tous leurs droits civiques ; et un grand nombre d'entre eux, n'ayant même pas assez d'intelligence pour être employés à faire la guerre, sont consacrés par les États au service de l'éducation. Solidement enchaînés afin d'écarter toute possibilité de danger, ils sont placés dans les classes de nos écoles Maternelles, et notre Ministère de l'Enseignement s'en sert pour impartir aux enfants des classes Moyennes ce tact et cette intelligence dont les misérables créatures sont elles-mêmes totalement dépourvues.

 

Dans certains États, les Spécimens sont nourris de temps à autre et l'on tolère que leur existence se prolonge pendant plusieurs années ; mais, dans les régions plus tempérées et mieux réglées, on constate qu'en définitive il est plus avantageux dans l'intérêt de la pédagogie de ne pas nourrir les Spécimens et de les renouveler tous les mois – ce qui est à peu près la durée moyenne de la vie chez les individus des classes Criminelles quand on les prive de toute alimentation. Dans les écoles moins coûteuses, ce que l'on gagne en laissant vivre le Spécimen plus longtemps, on le perd en nourriture et en précision, les angles s'émoussant après quelques semaines de « toucher » constant. Et nous ne devons pas non plus oublier d'ajouter, en énumérant les avantages du système le plus dispendieux, qu'il tend à réduire, faiblement mais d'une façon perceptible, cette population Isocèle surabondante… objectif que tout homme d'État de Flatland garde constamment en vue. Donc, dans l'ensemble – et tout en n'ignorant pas que, dans nombre d'Écoles où le Conseil d'Administration est issu du vote populaire, il y a une réaction en faveur du « système bon marché » comme on l'appelle – je suis personnellement enclin à penser que nous nous trouvons là en présence d'un de ces cas où la dépense est la véritable économie.

 

Mais je ne dois pas laisser les questions de politique scolaire me détourner de mon sujet. J'en ai suffisamment dit, me semble-t-il, pour montrer que le Toucher n'est pas un processus aussi ennuyeux ou aussi peu concluant qu'on pourrait le supposer ; et il est évidemment plus sûr que la méthode Auditive. Reste, comme je l'ai signalé plus haut, une objection : les risques qu'il comporte. Pour cette raison, bon nombre d'individus appartenant aux Classes Inférieures et Moyennes, et toutes les personnes des Classes Polygonales et Circulaires sans exception préfèrent une troisième méthode, dont je réserve la description au chapitre suivant.

 

6. De la Méthode visuelle en tant que moyen de Connaissance.

 

Mes lecteurs vont penser à présent que je ne suis guère logique avec moi-même. Je disais dans les pages précédentes que toutes les Figures de Flatland offraient l'apparence d'une Ligne Droite ; et j'ajoutais, ou je sous-entendais que, par conséquent, l'organe visuel ne permettait pas d'établir une distinction entre les individus de classes différentes ; or me voilà sur le point d'expliquer à mes critiques de Spaceland comment nous parvenons à nous reconnaître les uns les autres par le sens de la vue.

 

Cependant, si mon Lecteur veut bien prendre la peine de se reporter au passage dans lequel je qualifie la méthode du Toucher d'universelle, il constatera que j'ai précisé « dans les classes inférieures ». C'est seulement dans les classes supérieures et sous des climats plus tempérés que la méthode Visuelle est pratiquée.

 

En réalité, ce pouvoir existe dans n'importe quelle région et il est théoriquement à la disposition de toutes les Classes. Cela grâce au Brouillard, qui règne pendant la plus grande partie de l'année et dans toutes nos contrées, exception faite des zones torrides. Ce qui est pour vous, habitants du Pays de l'Espace, un mal sans mélange, qui rend le paysage invisible, déprime l'âme et affaiblit la santé, nous le tenons, nous, pour une bénédiction à peine inférieure à l'air lui-même, pour le Père Nourricier des Arts et des Sciences. Mais bornons là notre éloge de cet élément bénéfique et expliquons-nous.

 

Si le Brouillard n'existait pas, toutes les Lignes nous paraîtraient également claires et impossibles à distinguer les unes des autres ; et c'est effectivement le cas dans ces malheureuses régions où l'atmosphère est parfaitement sèche et transparente. Mais là où le Brouillard est abondant, les objets qui se trouvent à une distance de trois pieds, par exemple, sont sensiblement plus obscurs que ceux dont deux pieds onze pouces nous séparent, et le résultat en est qu'une observation expérimentale attentive et constante de l'obscurité et de la clarté comparées nous permet de déduire avec une grande exactitude la configuration de l'objet observé.

 

Un exemple fera plus pour éclairer ma pensée que tout un volume de généralités.

 

Supposons que je voie approcher deux individus dont je désire déterminer le rang. Ce sont, par exemple, un Marchand et un Médecin ou, autrement dit, un Triangle Équilatéral et un Pentagone : comment les distinguerai-je l'un de l'autre ?

 

N'importe quel enfant de Spaceland dont l'esprit a été initié aux Études Géométriques comprendra aisément que, si je parviens à placer mon œil dans une position telle que mon regard puisse couper en deux parties égales l'un des angles (A) de l'étranger qui s'approche, mon rayon visuel passera, si je puis m'exprimer ainsi, exactement entre les deux côtés les plus proches de moi (CA et AB), de sorte que je les contemplerai tous deux impartialement et qu'ils m'apparaîtront de la même dimension.

 

 

Mais que verrai-je dans le cas (1) du Marchand ? Je verrai une ligne droite DAE, dont le point médian (A), étant le plus proche de moi, sera le plus brillant ; toutefois, de part et d'autre de ce point, la ligne disparaîtra rapidement dans l'obscurité, parce que les côtés AC et AB disparaissent rapidement dans le brouillard et les points D et E qui sont à mes yeux les extrémités du Marchand seront très obscurs.

 

 

En revanche, dans le cas (2) du Médecin, quoique là aussi je voie une ligne (D' A' E') avec un point médian (A') d'une grande brillance, cette ligne disparaîtra moins rapidement dans l'obscurité, par ce que les côtés (A' C' A' B') disparaîtront moins rapidement dans le brouillard ; et les points D' E' qui sont à mes yeux les extrémités du Médecin seront moins obscurs que les extrémités du Marchand.

 

Le Lecteur comprendra probablement à l'aide de ces deux exemples comment le sens de la vue nous permet à nous, gens des classes instruites – après un très long entraînement que vient compléter une expérience quotidienne – de distinguer avec une précision suffisante les individus des ordres moyens et inférieurs. Si mes Maîtres du Pays de l'Espace ont assez bien saisi cette idée générale pour en concevoir la possibilité et ne pas juger mon exposé incroyable dès l'abord, j'aurai réalisé tout ce que je peux raisonnablement espérer. Si je me lançais dans des précisions supplémentaires, je ne ferais que semer le trouble dans les esprits. Toutefois, dans l'intérêt des Lecteurs jeunes et inexpérimentés qui pourraient déduire des deux exemples très simples que j'ai cités plus haut – ils s'appliquent à mon Père et à mes Fils – que la méthode visuelle ne présente aucune difficulté, il sera peut-être utile d'indiquer que dans la vie réelle les problèmes qu'elle pose sont beaucoup plus subtils et complexes.

 

Si, par exemple, mon Père, le Triangle, en s'approchant de moi, me présente non pas son angle mais son côté, je pourrai à bon droit me demander, tant que je ne l'aurai pas invité à pivoter sur lui-même ou que je ne l'aurai pas contourné, s'il n'est pas une Ligne Droite ou, en d'autres termes, une Femme. De même, lorsque je me trouve en compagnie d'un de mes deux Petits-fils Hexagonaux, et que je contemple de face l'un de ses côtés (AB), je ne vois – le diagramme ci-joint le montre avec évidence – qu'une ligne (AB) relativement claire (dont les extrémités s'estompent à peine) et deux lignes plus petites (CA et BD) entièrement obscures, qui plongent dans une obscurité encore plus profonde vers les extrémités C et D.

 

 

Mais je ne dois pas céder à la tentation de m'étendre sur ce sujet. Le pire mathématicien de Spaceland me croira volontiers si j'affirme que les problèmes de la vie, tels qu'ils se présentent aux gens instruits – lorsqu'ils sont eux-mêmes en mouvement, qu'ils pivotent, avancent ou reculent et s'efforcent en même temps de distinguer par le sens de la vue plusieurs Polygones de haut rang qui se meuvent dans des directions différentes, dans une salle de bal ou dans un salon, par exemple – sont nécessairement de nature à éprouver l'angularité des intellects les plus élevés, et justifient amplement les avantages considérables dont jouissent nos Savants Professeurs de Géométrie, tant Statique que Cinétique, à l'illustre Université de Wentbridge, où la Science et l'Art de la Connaissance Visuelle sont régulièrement enseignés à l'élite de nos États.

 

Seuls les rejetons de nos familles les plus aristocratiques et les plus riches peuvent consacrer le temps et la fortune nécessaires à l'étude de cet Art éminent et noble. Moi-même, qui suis Mathématicien de réputation non négligeable et Grand-père de deux Hexagones parfaitement Réguliers, aux qualités prometteuses, je me sens parfois plongé dans une perplexité très profonde quand je me trouve au sein d'une foule de Polygones des Classes élevées, tous en train de pivoter sur eux-mêmes. Et, bien entendu, un tel spectacle est presque aussi inintelligible pour un Commerçant du commun ou un Serf qu'il le serait pour vous, mon cher Lecteur, si vous étiez subitement transporté dans notre pays.

 

Au milieu d'une telle foule, vous ne verriez de toutes parts qu'une Ligne, apparemment droite, mais dont les segments varieraient irrégulièrement et perpétuellement en brillance ou en obscurité. Eussiez-vous même achevé votre troisième année d'études dans les classes Pentagonales et Hexagonales de l'Université, et connaîtriez-vous à fond la théorie du sujet, que vous ressentiriez encore le besoin de plusieurs années d'expérience avant de pouvoir vous déplacer dans un lieu à la mode sans bousculer vos supérieurs, que vous ne pourriez point demander à « toucher » sans déroger à l'étiquette et qui, plus cultivés et mieux élevés que vous, seraient au fait de tous vos mouvements alors que vous ne sauriez à peu près rien des leurs. En un mot, pour se comporter avec une parfaite bienséance dans une société polygonale, il faudrait être soi-même Polygone. Telle est du moins la pénible leçon que l'expérience m'a enseignée.

 

Il est étonnant de constater à quel point l'Art – je pourrais presque dire l'instinct – de la Connaissance Visuelle se développe quand on en fait une pratique habituelle en évitant la coutume du « Toucher ». De même que, chez vous, les sourds-muets, si on les autorise à gesticuler et à utiliser l'alphabet manuel, n'apprendront jamais à lire sur les lèvres et à parler – méthode plus difficile, mais aussi plus riche – ainsi, chez nous, de la « Vision » et du « Toucher ». Qui prend, dans sa petite enfance, l'habitude de « Toucher » ne saura jamais « Voir » à la perfection.

 

Aussi, dans nos Classes Supérieures, le « Toucher » est-il découragé ou absolument interdit. À peine sortis du berceau, les enfants, au lieu de fréquenter les Écoles Élémentaires Publiques (où l'on apprend à Toucher), sont envoyés dans des Séminaires dont les élèves sont triés sur le volet ; et, dans notre illustre Université, « Toucher » est considéré comme une faute grave, qui entraîne la Rustrification au premier délit et l'Expulsion au second.

 

Mais, dans les classes inférieures, l'art de la Connaissance Visuelle est considéré comme un luxe inaccessible. Le vulgaire Commerçant ne peut se permettre de laisser son fils consacrer un tiers de sa vie à des études abstraites. On autorise par conséquent les enfants pauvres à « toucher » dès leurs plus tendres années et ils y gagnent une précocité, une vivacité qui les met d'abord dans une position extrêmement avantageuse par rapport au comportement inerte, passif, peu développé des jeunes gens de la classe Polygonale qui n'ont pas achevé leur instruction ; mais quand ces derniers ont enfin terminé leurs études universitaires et sont prêts à mettre en pratique leurs connaissances théoriques, le changement qui intervient en eux mérite presque le nom de seconde naissance et, dans toutes les branches des Arts, des Sciences, des Activités Sociales, ils rattrapent rapidement et distancent leurs rivaux Triangulaires.

 

Seuls quelques rares individus de la classe Polygonale échouent à la Dernière Épreuve ou Examen de Sortie de l'Université. La situation de cette minorité qui n'a pas réussi est réellement pitoyable. Rejetés par les classes supérieures, ces gens sont aussi méprisés par leurs inférieurs. Ils ne possèdent ni les talents mûris et systématiquement cultivés des Licenciés et des Diplômés Polygonaux ni la précocité innée, la souplesse d'esprit, l'ingéniosité des jeunes Commerçants. Les professions libérales, les services publics leur sont fermés ; et quoique dans la plupart des États le mariage ne leur soit pas véritablement interdit, ils ont pourtant le plus grand mal à former des alliances convenables, car l'expérience montre que la progéniture de ces infortunés, peu doués par la Nature, est elle-même déficiente en règle générale, sinon positivement Irrégulière.

 

C'est souvent parmi ces déchets de notre Noblesse que les grands Tumultes et les Séditions de naguère ont trouvé leurs chefs ; et il en a découlé tant de maux qu'aux yeux d'une fraction croissante de nos Hommes d'État les plus progressistes la vraie charité consisterait à les supprimer entièrement, en rendant passibles de la prison à vie ou en exécutant sans douleur tous ceux qui échouent à l'examen de sortie de l'Université.

 

Mais me voilà en train d'aborder le sujet des Irrégularités, question d'une importance si considérable qu'elle réclame un chapitre séparé.

 

7. Des Figures irrégulières.

 

Je postulais dans les pages précédentes – peut-être, d'ailleurs aurais-je mieux fait de le poser dès le début en proposition distincte et fondamentale – qu'à Flatland tous les êtres humains étaient des Figures régulières, c'est-à-dire des Figures de construction régulière. J'entends par là qu'une Femme doit être non seulement une Ligne, mais une Ligne Droite ; qu'un Artisan ou un Soldat doit avoir deux côtés égaux ; que les Commerçants doivent avoir trois côtés égaux ; les Hommes de Loi (catégorie à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir), quatre côtés égaux, et qu'en général chez un Polygone tous les côtés doivent être égaux.

 

La dimension des côtés dépendra, bien entendu, de l'âge de l'individu. À la naissance, la Femme mesurera environ un pouce de long, mais elle pourra atteindre un pied à l'âge adulte. Quant aux Mâles de n'importe quelle classe, on peut dire en gros que la longueur des côtés d'un adulte, une fois additionnée, serait de deux pieds ou un peu plus. Mais la dimension de nos côtés n'est pas notre propos. Ce dont je parle, c'est de l'égalité des côtés, et point n'est besoin de beaucoup réfléchir pour comprendre qu'à Flatland toute la vie sociale repose sur un principe fondamental : la volonté de la Nature, selon laquelle toutes les Figures doivent avoir les côtés égaux.

 

Si nos côtés étaient inégaux, nos angles pourraient l'être aussi. Il ne suffirait plus de toucher ou d'évaluer visuellement un angle unique pour déterminer la forme d'un individu ; il serait nécessaire de toucher tour à tour chacun de ses angles. Mais la vie serait trop brève pour ces tâtonnements monotones. L'Art et la Science de la Connaissance Visuelle périraient aussitôt ; le Toucher, dans la mesure où il s'apparente à un art, ne survivrait pas non plus ; toute relation sociale deviendrait périlleuse ou impossible ; ce serait la fin de toute confiance, de tout projet ; nul ne saurait sans risque prendre les engagements mondains les plus simples ; en un mot, la civilisation sombrerait dans la barbarie.

 

Vais-je trop vite pour que mes Lecteurs me suivent jusqu'à ces conclusions évidentes ? Il suffit sûrement d'un instant de réflexion, d'un seul exemple puisé dans la vie quotidienne pour convaincre n'importe qui que notre système social repose tout entier sur la Régularité, ou l'Égalité des Angles. Supposons que vous rencontriez dans la rue deux ou trois Commerçants ; vous les reconnaissez pour tels au premier coup d'œil grâce à leurs angles et à leurs côtés qui s'obscurcissent rapidement, et vous les invitez à déjeuner chez vous. Vous agissez ainsi sans la moindre arrière-pensée, car tout le monde connaît à un ou deux pouces près la surface occupée par un Triangle adulte ; mais imaginez que votre Commerçant traîne derrière son sommet régulier et respectable un parallélogramme qui mesure douze ou treize pouces en diagonale… que ferez-vous de ce monstre coincé sur le seuil de votre demeure ?

 

Cependant, j'insulte à l'intelligence de mes Lecteurs en accumulant des détails dont l'évidence s'impose à tous ceux qui ont le bonheur de posséder une Résidence à Spaceland. On voit aisément que, dans des circonstances aussi malheureuses, il ne suffirait plus de mesurer un seul angle ; on passerait sa vie entière à toucher ou à contourner le périmètre de ses connaissances. Déjà, même un Carré instruit doit faite appel à toute sa sagacité pour éviter une collision au sein d'une foule ; mais si nul ne pouvait calculer la Régularité d'une seule figure à l'intérieur d'un groupe, tout serait confusion et chaos, et le premier mouvement de panique provoquerait des blessures sérieuses ou même en présence de Femmes ou de Soldats, un nombre de décès qui pourrait être considérable.

 

Des considérations de commodité viennent donc s'ajouter aux décrets de la Nature pour imprimer sur la Régularité le sceau de leur approbation ; et la Loi n'a pas été lente à seconder leurs efforts. « L'Irrégularité de Figure » est un terme qui désigne chez nous quelque chose aussi grave au moins que, chez vous, un mélange de distorsion morale et de criminalité ; nous traitons cette perversion en conséquence. Certes, nous avons nos faiseurs de paradoxes qui nient la nécessité d'une relation entre l'Irrégularité géométrique et morale.

 

« L'Irrégulier », disent-ils, « est dès sa naissance dépisté par ses propres parents, accablé de sarcasmes par ses frères et sœurs, négligé par les domestiques, méprisé et soupçonné par la société ; il se voit interdire tous les postes responsables, toutes les situations de confiance, toutes les activités utiles. La police surveille de près chacun de ses mouvements jusqu'à ce qu'il atteigne sa majorité et se présente à l'inspection ; puis, soit il est détruit si l'on constate qu'il dépasse la marge de déviation admise, soit il est enfermé dans un Bureau Gouvernemental en qualité d'employé de septième classe ; il se voit contraint d'exercer pendant toute sa morne existence un métier sans intérêt pour un salaire misérable, obligé de vivre jour et nuit au bureau, de se soumettre même pendant ses congés à une surveillance étroite ; comment s'étonner que la nature humaine, fût-elle de l'essence la meilleure et la plus pure, sombre dans l'amertume et la perversion au milieu de ces circonstances ? »

 

Ce raisonnement fort plausible ne parvient pas à me convaincre – pas plus qu'il n'a convaincu les plus sages de nos Hommes d'État – que nos ancêtres ont eu tort de poser en axiome politique l'impossibilité de tolérer l'Irrégularité sans mettre en danger la sécurité de l'État. La vie de l'Irrégulier est dure. Cela ne fait aucun doute ; mais les intérêts du Plus Grand Nombre exigent qu'il en soit ainsi. Que deviendraient les agréments de la vie si l'on devait permettre à un homme affligé d'un devant triangulaire et d'un arrière polygonal de survivre et de propager une postérité encore plus irrégulière ? Doit-on modifier les maisons, les portes et les temples de Flatland pour que de tels monstres puissent y accéder librement ? Faut-il exiger de nos contrôleurs qu'ils mesurent le périmètre de chaque individu avant de le laisser entrer dans un théâtre ou prendre place dans une salle de conférences ? L'Irrégulier sera-t-il exempté du service armé ? Et sinon, comment l'empêcher de semer la désolation dans les rangs de ses camarades ? Et puis, à quelles irrésistibles tentations d'imposture frauduleuse seraient exposées pareilles créatures ! Combien il leur serait facile d'entrer dans une boutique en présentant d'abord leur avant polygonal et de commander à un commerçant sans méfiance une énorme quantité de marchandises ! Que les apôtres d'une Philanthropie mal comprise plaident autant qu'ils le veulent pour l'abrogation des Lois Pénales sur les Irréguliers ; je n'ai, pour ma part, jamais connu de personne ainsi déformée qui ne fût pas également telle que la Nature l'avait de toute évidence destinée à être : hypocrite, misanthrope et, dans les limites de ses pouvoirs, fauteur de toutes sortes de troubles.

 

Je n'en suis pas pour autant disposé à recommander (du moins pour l'instant) l'emploi des mesures extrêmes adoptées par certains États, où le nouveau-né dont l'angle dévie d'un demi-degré par rapport à la norme est aussitôt détruit sans autre forme de procès. Parmi nos plus grands personnages, nos génies même, il en est qui se sont trouvés affligés, pendant les premiers jours de leur vie, de déviations allant jusqu'à quarante-cinq minutes, ou même au-delà ; et la perte de leur précieuse existence aurait été pour l’État un mal irréparable. En outre, l'art de la médecine a remporté quelques-uns de ses plus beaux triomphes en guérissant, soit partiellement, soit totalement l'Irrégularité par des compressions, des extensions, des trépanations, des colligations et autres opérations chirurgicales ou esthétiques. Optant, par conséquent, pour une Via Media, je ne définirai aucune ligne de démarcation fixe ou absolue ; mais, à l'époque où le corps commence à se charpenter, et si le Conseil Médical déclare que la guérison est improbable, je suggérerai de mettre un terme aux souffrances du rejeton Irrégulier en le faisant passer sans douleur de vie à trépas.

 

8. D'une Pratique Ancienne, la Peinture.

 

Si mes Lecteurs m'ont suivi jusqu'ici avec quelque attention, ils ne seront pas surpris d'apprendre que la vie est un peu terne à Flatland. Non pas, bien entendu, que nous manquions de batailles, conspirations, tumultes, factions et autres phénomènes qui sont censés rendre l'Histoire intéressante ; et je ne nierai pas non plus que les problèmes de la vie accouplés à ceux des mathématiques, par l'étrange mixture qu'ils forment et qui nous incite continuellement à la conjecture, en nous offrant de surcroît la possibilité d'une vérification immédiate, donnent à notre existence un piquant difficile à comprendre pour vous, habitants de Spaceland. Quand je dis que chez nous la vie est terne, c'est à un point de vue esthétique et artistique que je me place ; oui, sur ce plan-là, notre vie est terne, incontestablement.

 

Comment pourrait-il en être autrement, puisque tout ce que nous voyons, tout ce que nous contemplons, nos paysages, nos grandes toiles historiques, nos portraits, nos fleurs, nos natures mortes ne sont qu'une seule Ligne sans autres particularités que des variations de clarté et d'obscurité ?

 

Il n'en a pas toujours été ainsi. S'il faut en croire la Tradition, la Couleur revêtit naguère, à une époque reculée et pendant cinq siècles ou davantage, la vie de nos ancêtres de son éclatante splendeur. On raconte qu'un rentier – un Pentagone dont le nom a donné lieu à des interprétations diverses – ayant découvert par hasard les éléments constituants des couleurs les plus simples et une méthode rudimentaire de peinture, commença par décorer d'abord sa maison, puis ses esclaves, son Père, ses Fils, ses Petits-fils, et enfin lui-même. Les avantages de cette invention s'imposèrent aussitôt à tous les esprits, tant par la commodité que par la beauté des résultats. Partout où Chromatistès – car c'est sous ce nom que le désignent les autorités les plus dignes de foi – présentait son périmètre bigarré, il attirait immédiatement l'attention et suscitait le respect. Nul n'avait besoin de le « toucher » ; nul ne courait le risque de confondre les parties antérieures et postérieures de sa personne ; ses voisins étaient au fait de tous ses mouvements sans avoir à s'imposer le moindre effort de calcul ; nul ne le bousculait ou n'omettait de lui céder la place ; il pouvait s'épargner cet épuisant effort vocal auquel nous sommes souvent astreints, nous, Carrés et Pentagones sans couleurs, pour proclamer notre individualité quand nous nous déplaçons au sein d'une foule d'isocèles ignorants.

 

La mode se répandit comme une traînée de poudre. Une semaine au plus tard, tous les Carrés et les Triangles de la région avaient copié l'exemple de Chromatistès, et seuls quelques Pentagones parmi les plus conservateurs résistaient encore. Au bout d'un mois ou deux, les Dodécagones eux-mêmes s'étaient laissé contaminer par l'innovation. Une année ne s'était pas écoulée que tout le monde, hormis la haute noblesse, avait contracté cette habitude. Inutile de dire qu'elle ne tarda pas à s'étendre aux régions voisines ; et, deux générations plus tard, nul, à Flatland, n'était plus incolore, sauf les Femmes et les Prêtres.

 

Dans ces deux derniers cas, la Nature elle-même semblait ériger une barrière et plaider pour que l'innovation la respectât. La multiplicité des côtés offrait aux Innovateurs un prétexte presque indispensable. « Les desseins de la Nature sont que la distinction des côtés implique la distinction des couleurs », tel était le sophisme qui, à l'époque, volait de bouche en bouche et convertissait d'un seul coup des villes entières à la nouvelle culture. Mais cet adage ne s'appliquait manifestement ni à nos Prêtres ni à nos Femmes. Ces dernières n'avaient qu'un côté, et par conséquent – d'un point de vue pluraliste et scientifique – pas de côtés du tout. Les premiers – dans la mesure où ils prétendaient être réellement et véritablement des Cercles, et non pas seulement des Polygones de classe supérieure possédant un nombre infiniment grand de côtés infinitésimalement petits – avaient l'habitude d'affirmer avec fierté (au contraire des femmes qui le confessaient en le déplorant) qu'eux non plus ne possédaient pas de côtés, la Nature leur ayant fait don d'un Périmètre unilinéaire ou, en d'autres termes, d'une Circonférence. Ces deux classes, par conséquent, ne trouvaient aucune portée à l'axiome sur la « Distinction des côtés qui impliquait la Distinction des Couleurs » ; et alors que tous les autres avaient succombé aux attraits de la décoration corporelle, seuls les Femmes et les Prêtres gardaient leur pureté originelle et demeuraient inaccessibles à la pollution de la peinture.

 

Immorale, licencieuse, anarchique, antiscientifique – quelles que soient les épithètes dont on veuille l'affubler – cette époque ancienne de la Révolte des Couleurs n'en fut pas moins d'un point de vue esthétique l'enfance glorieuse de l'Art à Flatland… enfance qui hélas, ne déboucha jamais sur la maturité de l'âge adulte et ne connut même pas le printemps de la jeunesse. En ce temps-là, vivre était un délice en soi, car vivre, c'était voir. Toute assemblée, même réduite, réjouissait le regard ; on prétend que, plus d'une fois, au temple ou au théâtre, les couleurs somptueuses et variées de l'assistance donnèrent des distractions à nos prédicateurs et à nos comédiens les plus réputés ; mais le spectacle le plus enchanteur de tous, c'était, dit-on, la magnificence indicible d'une revue militaire.

 

Vingt mille Isocèles rangés en ligne de bataille qui, brusquement, faisaient volte-face et montraient après le brun foncé de leur base l'orange et le pourpre de leurs deux côtés, l'angle aigu compris ; la milice des Triangles Équilatéraux peints en trois couleurs, rouge, blanc et bleu ; le mauve, l'outremer, le jaune safran et le terre de Sienne des artilleurs Carrés, qui pivotaient rapidement près de leurs canons vermillon ; les taches de couleur des Pentagones et des Hexagones aux teintes quintuples et sextuples qui couraient d'un bout à l'autre du champ de manœuvres pour remplir leurs fonctions de chirurgiens, de géomètres ou d'aides de camp… Il y avait bien là de quoi rendre plausible la fameuse histoire de cet illustre Cercle qui, ému jusqu'aux larmes par la beauté des formes soumises à son commandement, jeta son bâton de maréchal et sa couronne royale en s'écriant qu'il les échangeait désormais contre le pinceau de l'artiste. Le langage et le vocabulaire de cette période donnent eux-mêmes une idée de la splendeur à laquelle dut atteindre le développement des sens. Il semble qu'au temps de la Révolte des Couleurs les expressions les plus quotidiennes des plus simples citoyens aient été imprégnées d'une richesse qui témoignait d'une nuance plus généreuse des termes et de la pensée ; et, de nos jours encore, c'est à cette époque que nous devons ce que notre poésie a de plus beau ainsi que les rares vestiges de rythme qui subsistent dans notre langage moderne, plus scientifique.

 

9. Du Projet de Décret instituant l'Usage Universel de la Couleur.

 

Mais pendant ce temps les Arts intellectuels déclinaient rapidement.